MOYON Richard, dit Emer, dit Michel Ritter

Par Bernard Thiery

Né le 30 juillet 1948 à Paris (XVIe arr.) ; étudiant à la Sorbonne en Mai 68 ; militant de Voix Ouvrière (VO), secrétaire de cellule à Lutte Ouvrière (LO) à Paris, membre de la rédaction de la presse LO, organisateur d’interventions dans les centres industriels de Dunkerque, rompt avec LO en 1984 ; enseignant au lycée Jean-Jaurès à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) ; animateur de Cinquième zone ; co-fondateur et militant de Réseau Éducation Sans Frontière (RESF).

Richard Moyon, à droite sur le photo, à côté du porteur d’affiche et devant le chanteur Jacques Higelin.

Richard Moyon était fils de Guy Moyon, né en 1924, ingénieur. Sa mère, née en 1923, était secrétaire. En 1943, alors qu’il avait dix-neuf ans, Guy Moyon, avec des amis des Auberges de jeunesse, aidait à fuir des enfants juifs à fuir la répression antisémite,. Ils furent arrêtés ; il fut incarcéré trois mois à la prison de Fresnes (Seine, Val-de-Marne) puis déporté dans un camp de travail proche de Berlin (Allemagne).

Richard Moyon fréquenta l’école primaire à Alfortville (Val-de-Marne), puis le lycée de Châtenay-Malabry et le lycée Lakanal de Sceaux (Hauts-de-Seine). Il passa le baccalauréat philosophie en 1967. Une amie le présenta à Michel Rodinson (fils de Maxime Rodinson) devenu directeur de publication de Lutte ouvrière en juin 1968). Il commença à militer à Voix Ouvrière (VO) devenue LO après la dissolution des organisations d’extrême-gauche en juin 1968. Avant la nuit des barricades du 10 mai 1968, VO était opposée au mouvement des étudiants qualifié de « petit-bourgeois ». Richard Moyon, étudiant en première année à la Sorbonne, l’un des principaux foyers du mouvement, ne pouvait accepter les consignes de VO ; il participa aux manifestations étudiantes d’avril et début mai 68. Il fut ensuite très actif au Comité d’Action révolutionnaire de Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine) animé, entre autres, par le journaliste-écrivain-militant Maurice Rajsfus et le futur romancier-essayiste Pierre Péju (1948-).

Richard Moyon milita à LO jusqu’en 1984 sous le pseudonyme de Emer. Son activité, comme celle des autres militants de LO, était dite « professionnelle », ne souffrant aucun relâchement, aucun amateurisme. Au début, sa formation fut assurée chaque semaine dans un café par Michel Rodinson. Par la suite, il gagna et forma à son tour des militants ouvriers et « extérieurs » (personnes estimées par LO extérieures à la classe ouvrière tels qu’employés du tertiaire, enseignants). Il assurait plusieurs ventes par semaine de l’hebdomadaire LO aux stations de métro et de RER et les collages d’affiches notamment aux portes d’Orléans et d’Italie, et dans les Hauts-de-Seine à Bourg-la-Reine, Bagneux, Châtenay-Malabry et Montrouge.
Il participait à la rédaction et à la reprographie puis à la diffusion de bulletins d’entreprises dans les Hauts-de-Seine notamment à Thomson à Bagneux, SEV Marchal à Issy-les-Moulineaux, Chausson à Asnières-sur-Seine, Citroën-Aulnay.
En 1970, la police intervenait fréquemment pour empêcher la vente de des journaux révolutionnaires. En février et mars 1970, à la porte d’Italie, des brigades de police tentaient d’interpeler les vendeurs de LO qui s’enfuyaient à la vue des uniformes. C’est par une brigade en civil que le 18 mars 1970, Richard Moyon fut arrêté porte d’Italie ainsi que deux passants intervenus pour défendre les militants. Incarcéré à la prison de la Santé, il fut condamné trois jours plus tard à six semaines de prison avec sursis, peine devenue trois mois avec sursis après le recours en appel des policiers.

Richard Moyon fut secrétaire de cellules à LO, responsable de cercles de jeunes militants, membre de la rédaction de l’hebdomadaire Lutte Ouvrière (articles signés Michel Ritter) et de la Lutte de Classes, mensuel de l’organisation. Il allait chaque semaine à Dunkerque (Nord) où il organisa un groupe d’une dizaine de militants qui éditèrent des bulletins d’entreprises aux Ateliers et Chantiers de France-Dunkerque (chantier naval employant environ 3000 ouvriers et de très nombreux sous-traitants), à Usinor (première usine sidérurgique française à l’époque, 10 000 ouvriers travaillant en 4X8) et à la Centrale nucléaire de Gravelines (Nord).

Au début des années 1980, il manifesta des désaccords avec le mode de fonctionnement de l’organisation selon lui « sectaire », beaucoup « trop hiérarchisée » soumise à Robert Barcia dit Hardy (1928-2009), dirigeant occulte et sacralisé. Marginali sé, il rompit avec LO en 1984 comme d’autres par la suite (La Fraction devenue l’Étincelle entre autres).
Quelques semaines plus tard, il entra en relation avec Klara Feigenbaum (devenue Claire Faget) dite Louise, dite Irène, co-fondatrice en 1940 avec David Korner dit Barta de l’Union Communiste (UC), petit groupe trotskyste qui publia Lutte de Classes pendant la Seconde guerre mondiale. Au travers de Pierre Bois, ouvrier chez Renault, l’UC déclencha et dirigea la grève à Renault-Billancourt d’avril-mai 1947. LO s’est depuis lors présentée comme l’héritière de l’UC. Barta et Irène affirmaient que c’était une « falsification de l’histoire ». Créé par Irène et Richard Moyon à la fin des années 1980, le Groupe d’Études Trotskyste (GET) entreprit la publication de brochures reproduisant les textes de l’UC que LO avait mis sous le boisseau. LO n’en avait édité que deux en oubliant pratiquement le nom de leur auteur, Barta. Entre 1992 et 1995, les Éditions La Brèche proches de la LCR/NPA publièrent en trois tomes l’essentiel des articles de Lutte de Classeset de Voix de travailleurs organes de l’UC, parus entre octobre 1942 et mars 1950. Richard Moyon en rédigea les présentations ainsi que les brochures éditées par le GET.

Richard Moyon (syndiqué à la CGT-Éduc depuis 1970) enseignait dans un lycée professionnel du quartier populaire de la Butte Rouge à Châtenay-Malabry. Lors de la série d’attentats de l’été et de l’automne 1995, il voyait ses élèves, pour beaucoup d’entre eux d’origine maghrébine, extrêmement perturbés. Qui leur expliquait les enjeux de ces évènements, leur proposait des explications, des solutions, se demanda-t-il ? Un petit groupe de militants, dont Irène, entreprit la publication de Cinquième zone, bulletin paraissant tous les quinze jours et destiné aux jeunes des banlieues “dont tout le monde parle, mais à qui personne ne parle jamais, et surtout pas de politique” selon le texte de présentation du bulletin. Rédigé dans une langue accessible aux jeunes, traitant des questions qui les concernent (délinquance, pauvreté/richesse, exploitation, violence, racisme, sexisme, immigration, etc…), il leur fournissait des explications aussi convaincantes que possible et leur proposait de lutter pour que changent les choses, Cinquième zone était lu et apprécié chez les jeunes et aussi chez les moins jeunes des quartiers populaires où il était distribué. Son succès fut insuffisamment relayé parmi les militants locaux. Deux cent douze numéros parurent du 30 septembre 1995 au 30 juin 2006. Happant l’énergie des militants de Cinquième zone, ce fut le Réseau Éducation sans frontières (RESF) qui provoqua la disparition de Cinquième zone en juin 2006.

En 1999, Richard Moyon rejoignit la LCR avec, entre autres, l’objectif de la convaincre d’engager une activité en direction des jeunes des banlieues. Cinquième zone était apprécié à la Ligue mais ne fut absolument pas relayé. Il quitta la LCR en 2005 pour ne pas trop marquer politiquement le RESF alors en pleine expansion et très médiatisé.

En 1995, un élève mauritanien de Richard Moyon lui confia être menacé d’expulsion. Richard Moyon mobilisa ses collègues et ses élèves : assemblée générale des professeurs, pétition profs-élèves, rassemblement devant la sous-préfecture d’Antony ; ils obtinrent la régularisation de l’élève et de son frère. Dès lors la mobilisation de l’établissement permit d’arracher chaque année la régularisation de quatre ou cinq élèves du lycée.

En 2004, Nicolas Sarkozy étant ministre de l’Intérieur, le nombre des élèves menacés d’expulsion du territoire explosa. Un appel fut lancé, d’abord intitulé « Appel de Jean-Jaurès à la régularisation des élèves sans papiers », reprenant le nom de l’établissement où enseignait Richard Moyon. Avec sa collègue Armelle Gardien, il prit contact avec Pierre Cordelier du syndicat Solidaire et Pablo Krasnopolsky qui avait engagé depuis 1994, une action de défense des maîtres-auxiliaires et des élèves étrangers menacés d’expulsion. Le 24 juin 2004, avec l’appui des syndicats enseignants (FSU, SUD, CGT-Éduc), et d’organisations telles que la FCPE, le MRAP et la LDH, se tint une réunion à la Bourse du travail de Paris au cours de laquelle fut décidée la création du RESF. Le mouvement fut immédiatement médiatisé : multiples articles de presse, tribune dans Le Monde le 31 août 2004, reportages radios et télévisions. Des collectifs RESF se formèrent partout dans le pays. La cause des élèves sans papiers et de leurs parents fut soutenue par de nombreuses personnalités du monde politique, syndical, associatif, intellectuel et artistique dont Stéphane Hessel, Guy Bedos, Josiane Balasko, la comédienne Valérie Lang et son père Jack Lang, Aminata Traore, ancienne ministre malienne, Dominique Simonnot alors journaliste au Canard Enchaîné, Laurent Cantet, Gérard Aschieri, (secrétaire général de la FSU) et pendant plusieurs mois, François Bayrou.

En août 2005, une mère congolaise déboutée du droit d’asile et ses deux filles cadettes, furent arrêtées pour être expulsées ; ses deux aînés, Rachel (15 ans) et Jonathan (14 ans) s’enfuirent et furent cachés pendant trois mois par des militants de RESF. L’indignation provoquée par ces faits contraignit, en novembre, le ministre de l’Intérieur Sarkozy à suspendre jusqu’à la fin de l’année scolaire l’expulsion des parents d’élèves. RESF s’appuya sur cette mesure pour lancer sa campagne « 30 juin 2006, ouverture de la chasse à l’enfant ! », contraignant Nicolas Sarkozy à prendre le 13 juin 2006 une circulaire permettant la régularisation de tous les parents vivant en France depuis deux ans et ayant un enfant scolarisé depuis un an. S’en suivit un mouvement de plusieurs milliers de parents qui submergea les services des préfectures si bien que le ministre Sarkozy décida à la mi-août, de mettre fin à l’application de cette circulaire. Il annonça 6 924 régularisations ; Le Monde révéla qu’elle en avait en réalité permis trois fois plus.

Parmi les très nombreuses actions des collectifs RESF dans tout le pays, figurait celle en soutien aux familles sans papiers et sans logement qui, évacuées d’un squat à Cachan (Val-de-Marne) le 17 août 2006, se retrouvèrent à la rue. Le lendemain, elles furent autorisées par le maire socialiste, Jean-Yves Le Boullionnec, à entrer dans le gymnase devant lequel elles s’étaient rassemblées. Jusqu’au 12 octobre, date de l’évacuation du gymnase et du relogement des occupants, Richard Moyon fut, avec Jean-Baptiste Eyraud (fondateur et dirigeant de « Droit au logement » [DAL]), très actif dans cette action.
Le 18 septembre 2010, fut donné à Bercy un concert intitulé Rock sans papiers auquel participèrent plus d’une vingtaine d’artistes dont Agnès Jaoui, Cali, Jacques Higelin et les Têtes Raides. Richard Moyon en fut l’un des principaux organisateurs.
Sous la présidence de François Hollande, en réponse à l’indignation provoquée par l’arrestation le 9 octobre 2013 dans un bus scolaire de la collégienne Léonarda et son expulsion vers le Kosovo avec sa famille, Richard Moyon prit contact avec les syndicats lycéens (FIDL et UNL) qui décidèrent de réagir. Les manifestations de lycéens allèrent crescendo, menaçant d’ouvrir une crise gouvernementale jusqu’à ce que les vacances de la Toussaint y mettent un terme. Ces actions, et d’autres, innombrables provoquèrent un courant de sympathie dans l’opinion publique en faveur des sans-papiers. Les arrestations dans et devant les établissements scolaires étaient devenues impossibles. Les années passant, les mobilisations du milieu scolaire faiblirent et la démagogie contre l’immigration reprit de la vigueur.

Richard Moyon vit avec Anne Passeron depuis 1981, enseignante, ancienne militante maoïste puis sympathisante trotskyste. Ensemble, ils ont élevé ses deux enfants : Emmanuel, ingénieur et Caroline, éducatrice de jeunes enfants. Leur fils, Quentin, est médecin à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article244798, notice MOYON Richard, dit Emer, dit Michel Ritter par Bernard Thiery, version mise en ligne le 10 janvier 2022, dernière modification le 25 janvier 2022.

Par Bernard Thiery

Richard Moyon, à droite sur le photo, à côté du porteur d’affiche et devant le chanteur Jacques Higelin.

OEUVRE : Richard Moyon, Barta et l’Union communiste pendant la guerre, Cahier Léon Trotsky N°49 01-1993. Contributions à : Barta (Albert, A. Mathieu) La Lutte de classes, 15/10/1942 – 11/07/1945, La Brèche 1992 ; – La Lutte de classes, La Voix des travailleurs 03/09/1945 – 16/05/1947, La Brèche 1994 ; –La Voix des Travailleur 20/05/1947 - 30/03/1950 , La Brèche 1995 ; - Collectif La fabrique de la haine contre la logique sécuritaire et l’apartheid social, L’Esprit frappeur 2002 ; – Anne Gintzburger (avec RESF) Écoliers, vos papiers ! Flammarion 2006.

SOURCES : Documents fournis par Richard Moyon. — Pierre Bois, Une vie de militant ouvrier communiste révolutionnaire, Les Bons caractères 2020.

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