LURÇAT André, Émile, Lucien

Par Jean-Louis Cohen

Né le 27 août 1894 à Bruyères (Vosges), mort le 11 juillet 1970 à Sceaux (Hauts-de-Seine) ; architecte et urbaniste.

Fils d’un receveur des Postes, André Lurçat, figure importante de l’architecture française de la première moitié du XXe siècle vint plus tard à la politique active de même que son frère aîné, Jean Lurçat*, bien que sa carrière ait connu plusieurs inflexions fondamentales.

André Lurçat engagea des études artistiques à Nancy où il subit influence du cercle de Victor Prouvé puis entra en 1913 à l’École des Beaux-Arts, à Paris, dans l’atelier Paulin, héritier de l’enseignement académique de Julien-Azaïs Guadet. Il y regretta l’absence de toute novation et s’intéressa à l’entreprise d’Henri van Velde à Weimar.
Avant la Première Guerre mondiale, Lurçat participa aux activités d’un groupe d’étudiants socialisants à l’École des Beaux-Arts. Mobilisé dans l’infanterie, puis dans l’aérostation, il dut interrompre ses études pendant près de cinq ans. Il profita de ces années-là pour lire l’Histoire de l’architecture d’Auguste Choisy dans laquelle il allait puiser les principes rationalistes de son travail futur. Il dessina, en 1917, son premier projet utilisant les volumes dépouillés et le toit-terrasse issus des premières recherches de l’architecture moderne.

Au cours des années vingt, Lurçat parvint très rapidement à occuper une place de tout premier ordre parmi les architectes français et européens. Il se fit connaître par des projets théoriques présentés au Salon d’Automne de 1923. L’appui de son frère lui permit d’honorer des commandes pour des maisons d’artistes qu’il réalisa entre 1924 et 1926 à la villa Seurat, donnant deux ans avant à la célèbre rue Mallet-Stevens, l’image d’un ensemble moderne aux arêtes vives et aux percements géométriques. Il construisit d’autres maisons à Versailles et à Paris et tenta, en vain, d’imposer ses idées dans le domaine du logement social.

En 1925, Lurçat participa au jury de l’Exposition des Arts décoratifs pour le compte de la délégation autrichienne. Il fut dès lors, à côté de Le Corbusier*, l’architecte parisien le plus actif sur le plan européen. Il organisa, en 1926, à Nancy, la section architecturale de l’exposition du comité Nancy-Paris animé par Georges Sadoul*, où l’architecture du Bauhaus fut présentée pour la première fois en France.
Membre des congrès internationaux d’architecture moderne à leur fondation à La Sarraz (canton de Vaud) en juin 1928, Lurçat s’y situa du côté des Allemands et des Autrichiens contre Le Corbusier*. Il participa aux discussions et aux expositions sur les nouvelles formes d’habitation. Invité par Josef Frank, il construisit quatre maisons dans la cité modèle que le Werbund autrichien inaugura à Vienne, en 1932.
Ayant assez bâti pour publier, en 1929, un recueil de ses œuvres, et étant assez engagé culturellement pour défendre ses idées avec son manifeste Architecture, Lurçat obtint, l’année suivante, grâce à l’appui de Léon Moussinac* et de Francis Jourdain*, la commande d’un groupe scolaire pour la municipalité de Villejuif. Les longues fenêtres horizontales du bâtiment, ses pilotis, la terrasse accessible et la qualité de son équipement en firent une réalisation symbolique de la politique municipale du Parti communiste, d’autant plus qu’elle fut dédiée à Karl-Marx, au grand dam de la droite du canton. L’inauguration, le 9 juillet 1933, en présence de 20 000 personnes, de ce que l’Humanité nomma « la plus belle école de France » fut à la fois une victoire de Paul Vaillant-Couturier*, maire de la commune, et un moment rare dans l’histoire de l’architecture moderne, où celle-ci parvint à trouver son public.

Désormais très actif à l’Association des Artistes et Écrivains Révolutionnaires, Lurçat ouvrit un atelier d’enseignement dans lequel s’inscrivirent nombre d’élèves étrangers, certains provenant du Bauhaus fermé à l’été 1933. L’atelier travailla sur des projets d’écoles novatrices (Célestin Freinet* avait participé à la fête de Villejuif). Le philosophe allemand Max Raphaël, qui exerça sur Lurçat une grande influence, y donna des conférences d’esthétique.
Malgré ses rapports de plus en plus étroits avec les cercles communistes, Lurçat fut, de son propre aveu, tenté pendant un certain temps par les idées nationalistes, notamment celles qui étaient défendues par l’Association des Architectes Anciens Combattants. Mais, son invitation à Moscou, en janvier 1934, décida définitivement de son orientation. Reçu très solennellement au moment précis où les polémiques s’accentuaient contre le Constructivisme et contre Le Corbusier* (qui avait occupé une place centrale dans l’architecture soviétique depuis son voyage de 1928), Lurçat se vit commander un immeuble pour les ingénieurs du Métro de Moscou.

Pour dessiner ce projet, il se rendit une nouvelle fois à Moscou en 1934 où il resta jusqu’en 1937, travaillant tout d’abord pour le Soviet de Moscou dans l’atelier de Daniil Fridman, puis à la tête d’un atelier du Commissariat du Peuple à la Santé. Utilisant des matériaux rudimentaires, ses projets comme l’école de la rue Machinostroenia ou le second hôpital pour enfants, revenaient à des dispositifs symétriques et hiérarchiques, dans lesquels le décor disparu des bâtiments parisiens, réapparaissait. Loin de subir la pression du « réalisme socialiste », Lurçat se battit sur deux fronts. D’une part, il s’efforça de préserver les idées de la modernité, tout en retrouvant des accents monumentaux, comme dans son projet de 1934 pour l’Académie des Sciences, défendu par Paul Nizan* et Jean-Richard Bloch* dans la presse soviétique. D’autre part, il fut conscient des limites des solutions fonctionnalistes dans l’environnement technique et culturel de l’URSS et théorisa un retour raisonné aux grandes “lois” de l’architecture. De son adresse à Lazare Kaganovitch (1934) à son intervention pour la préparation du Congrès des architectes (1937) où se scella pour vingt ans le destin de l’architecture soviétique, il émit une voix originale mais bien peu écoutée.

De retour en France, Lurçat contribua au travail de la Maison de la Culture et réalisa quelques projets pour la Fédération CGT du Bâtiment. Domicilié à Châtenay-Malabry, dans la cité-jardin de la Butte rouge, il était nommé professeur à l’École des Arts décoratifs lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata. Limitant ses activités à l’étude de quelques plans de reconstruction, il s’engagea dans la Résistance aux côtés des communistes, adhérant à leur parti en septembre 1942. Arrêté le 27 mars 1943 et interné à la prison de la Santé, puis au camp des Tourelles, il se vit reprocher surtout son activité en URSS. Libéré le 23 mars 1944, il rédigea depuis Saint-Arnoult-en-Yvelins (Seine-et-Oise) une grande partie des textes publiés par les architectes du Front National.

À la Libération, Lurçat s’occupa activement de la préparation du plan Monnet. Nommé professeur à l’École des Beaux-Arts, il subit une telle pression des chefs d’atelier traditionnalistes qu’il démissionna, en 1947, pour se consacrer aux deux chantiers majeurs de la seconde période de sa carrière. Le premier, issu d’une commande passée par Auguste Gillot* en 1944, visait à faire de Saint-Denis une “ville-modèle”. Lurçat s’attacha à concevoir des “cités-jardins verticales” utilisant des structures préfabriquées, et constituant des entités distinctes de la ville, associant logements et équipements collectifs. Il réalisa en grande partie ces ensembles, dont l’“unité de quartier” Fabien peut être considérée comme le prototype. Le second chantier concernait la reconstruction de Maubeuge. Lurçat fut nommé par Raoul Dautry, architecte en chef. Attentif aux attentes des sinistrés, sensible à la forme urbaine antérieure et aux délicats problèmes fonciers, il utilisa des « standards » de préfabrication sans pour autant basculer dans la monotonie. Il accomplit l’une des plus belles réussites de la reconstruction.

Comblé désormais par les commandes des municipalités communistes (Saint-Denis, La Courneuve, Le Blanc-Mesnil, Villejuif), Lurçat publia dans les cinq volumes de Formes, composition et lois d’harmonie ses réactions à son expérience soviétique qui constituent sans doute encore à ce jour une des dernières tentatives faites en France pour ordonner des connaissances sur l’esthétique architecturale. Il s’attacha à diffuser ses réflexions sur les chantiers des “démocraties populaires”, notamment la reconstruction de Varsovie, et proposa une vive critique du fonctionnalisme corbuséen dans son “Essai sur la ville” publié par La Nouvelle Critique, en 1954.
Responsable du travail parmi les architectes de la Fédération de la Seine du Parti communiste, Lurçat garda toujours une relative distance vis-à-vis du travail politique quotidien. S’il resta une figure respectée des jeunes architectes communistes, ceux-ci furent loin d’être inspirés par ses dernières œuvres, tel l’hôtel de ville du Blanc-Mesnil (1964), où la simplicité des motifs géométriques, constante dans son architecture, se marie avec la solennité d’une grande forme symétrique.

Lurçat s’était marié en 1901 avec Renée Michel qui adhéra au Parti communiste à la Libération et eut des responsabilités à la section de Châtenay-Malabry de l’Union des femmes françaises.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article24492, notice LURÇAT André, Émile, Lucien par Jean-Louis Cohen, version mise en ligne le 11 février 2009, dernière modification le 15 mars 2020.

Par Jean-Louis Cohen

ŒUVRE : Architecture, Paris, Au sans-pareil, 1929, 191 p. — André Lurçat*, Architecte, projets et réalisations, Paris, Vincent et Fréal, 1929, II p. — Formes, composition et lois d’harmonie, Paris, Vincent, Fréal & Cie, 1953 (vol. 1), 1954 (vol. 2), 1955 (vol. 3), 1956 (vol. 4), 1957 (vol. 5). — œuvres récentes I, Paris, Vincent, Fréal & Cie, 1961, 164 p.

SOURCES : Arch. Nat. Fonds André Lurçat. — Jean-Louis Cohen, L’Architecture d’André Lurçat (1894-1970), l’autocritique d’un moderne, Thèse, École des Hautes Études en Sciences sociales, 1985. — Renée Michel, André Lurçat, l’homme et son œuvre, Sceaux, 1970, dactyl., 544 p. — Jacques Girault, Militants de Châtenay-Malabry entre les deux guerres, CNRS/GRECO 55, 1987. — L’oeuvre d’André Lurçat en Seine-Saint-Denis (1945-1970), Parcours du patrimoine Région Île-de-France, 55 p.

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