CHAUSSE Émile, Joseph, Marie, Albert

Par Justinien Raymond

Né le 6 juillet 1850 à Paris, mort le 28 décembre 1941 à Nogent-sur-Marne (Seine, Val-de-Marne) ; ouvrier ébéniste ; adhérent de l’Internationale ; conseiller municipal socialiste de Paris de 1893 à 1935.

Émile Chausse naquit, 172, rue du Faubourg-Saint-Antoine, XIIe arr., dans une famille nombreuse dont le père était ouvrier chapelier. Il avait une quinzaine d’années quand il perdit sa mère. Un de ses frères fut ébéniste, l’autre comptable dans une maison de commerce. Ses quatre sœurs gagnaient leur vie dans la couture. À l’âge de dix ans, il travaillait lui-même comme tourneur-cordier. À treize ans, il commença son apprentissage d’ébéniste, métier qu’il pratiqua longtemps chez Krieger, fabricant de meubles du faubourg Saint-Antoine, et qu’il exerça tant que ses fonctions politiques ne l’en détachèrent pas.

Émile Chausse se lança très jeune dans l’action sociale. En 1868, il fonda avec quelques camarades de travail la société de résistance appelée « Protection des ébénistes » qui se transforma, l’année suivante, en chambre syndicale, illégale, mais tolérée. Émile Chausse en fut le délégué à la fédération des chambres syndicales sise place de la Corderie. C’est vers cette époque qu’il perdit la foi (il était de religion catholique, selon son livret militaire). Au début de 1870, il fonda la section du faubourg Saint-Antoine de l’Internationale et en fut secrétaire adjoint. V. Chausse, qui appartenait à la même section, était très vraisemblablement son frère Victor.

Dans les premiers jours de la République, il fut un des fondateurs du comité de vigilance du XIIe arr. et son délégué à la fédération d’où sortit le Comité central des vingt arrondissements. Avec ses amis du Comité, il présenta, le 15 septembre 1870, les mesures d’urgence que le gouvernement de la Défense nationale aurait dû, selon les signataires, se hâter de « transformer en décrets pour le salut de la patrie et de la République ». Ces mesures intéressaient la sécurité publique, les subsistances et les logements, la défense de Paris et des départements. Voir Ch.-L. Chassin.

Au lendemain de la défaite, au cours de la tentative avortée d’une Commune de Paris, le 31 octobre 1870, il occupa la mairie du XIIe arrondissement.

Émile Chausse, qui avait tiré au sort en 1870, fut incorporé le 4 novembre de cette même année et appartint au 1er régiment du train des équipages à partir du 13 mars 1871. Brigadier en janvier 1873, maréchal des logis en novembre 1873, il fut libéré avec un certificat de bonne conduite le 25 juin 1875. Son livret militaire fait état de deux campagnes, la première contre l’Allemagne, du 5 novembre 1870 au 7 mars 1871, la seconde « à l’intérieur », du 17 mars au 7 juin 1871. Il s’agit alors certainement de la lutte contre la Commune de Paris, mais à laquelle Émile Chausse ne dut pas prendre une part très active...
Libéré de ses obligations militaires en 1875, il revint vivre avec son père, ses frères et ses sœurs alors installés depuis dix ans au n° 32 de la rue de Reuilly. Après un bref séjour à Lyon, il demeura pendant trois ans au n° 22 de la rue Érard. Il s’installa au n° 92 de la rue de Charenton, après avoir épousé, le 23 novembre 1878, à la mairie du IVe arr., une jeune couturière, du nom de Cousin, domiciliée, 9, rue des Francs-Bourgeois, qui lui donna trois garçons. Elle mourut le 19 octobre 1884 et il se remaria le 27 octobre 1888 ; de sa seconde femme, fleuriste, il eut un garçon et une fille.

Émile Chausse fut mêlé à toutes les manifestations de renaissance du mouvement prolétarien. En octobre 1876, il représenta la chambre syndicale parisienne des Ébénistes, dont il était secrétaire adjoint, au premier congrès ouvrier de la rue d’Arras à Paris — voir Labelie et Schultz. Il fut secrétaire de la commission spéciale de l’ébénisterie pour l’envoi de la délégation ouvrière à l’exposition de Philadelphie (1876). Il fut aussi le premier candidat ouvrier depuis la Commune. Le 6 janvier 1878, aux élections municipales dans le quartier Sainte-Marguerite (XIe arr.), il recueillit 391 voix sur 4 822 inscrits, contre 2 682 à son heureux adversaire, Ulysse Parent, républicain gambettiste. Il proclama dans sa profession de foi que « le capital agricole et industriel et tous les instruments de travail [devaient être] mis à la disposition de ceux qui les emploient, afin que le produit intégral de son travail soit acquis à chacun ». Le comité qui patronnait sa candidature en soulignait la portée en déclarant : « Il importe que ces élections attestent qu’à dater de ce jour la démocratie ouvrière entend défendre elle-même ses intérêts dans les assemblées municipales et politiques dont on l’a soigneusement exclue jusqu’ici » (L’Égalité, 6 janvier 1878).

Trois semaines plus tard, la fédération de l’Ameublement, de Paris, le délégua au deuxième congrès ouvrier à Lyon où il joua un rôle actif. Le 30 janvier, sur la deuxième question de l’ordre du jour « chambres syndicales et associations », il revendiqua l’abrogation de la loi du 17 juin 1791 et l’attribution aux chambres syndicales ouvrières des droits accordés aux établissements reconnus d’utilité publique. Il souhaitait les doter du pouvoir de conciliation dans les conflits professionnels et du droit de surveillance de l’apprentissage. Le 1er février, Émile Chausse intervint sur la troisième question : « Crises industrielles et chômage ». « À une époque de manque de connaissances économiques et de préjugés entretenus dans la classe ouvrière [...], les ouvriers ont pu se révolter contre les machines », déclara-t-il, parce qu’elles causaient « une perturbation dans la profession où on les introduisait ». Maintenant, « non seulement nous admettons l’outillage mécanique, mais nous en reconnaissons les immenses avantages, non pas tant présents que futurs. Si aujourd’hui la machine ne produit pas pour les travailleurs tous les bienfaits qui pourraient en découler, cela tient uniquement à la mauvaise organisation de notre société et si, au lieu de se servir des machines pour nous amener par la concurrence à un abaissement des salaires, ces superbes outils étaient les aides et non les rivaux des producteurs, nous verrions bientôt la journée de travail réduite à la somme de labeur nécessaire à la consommation » (c. rendu congrès de Lyon, p. 205). Il prétendit en outre que la machine n’était pas la seule cause du chômage qui sévissait alors dans l’industrie parisienne du meuble, la mauvaise fabrication qui lui a fait perdre la clientèle étrangère y entrait pour une large part. « À cela, il y a un remède, dit-il, l’enseignement professionnel. » Au-delà de la formation technique, il s’éleva à des soucis de culture générale. « Avec l’aide des machines, affirma-t-il, nous pourrons réduire la journée de façon que, dans ses loisirs, l’ouvrier puisse cultiver son esprit » (Ibid., p. 206).

Le lendemain, Émile Chausse renchérit par une longue intervention sur le quatrième sujet débattu : « Instruction, enseignement professionnel et apprentissage ». Avec la conviction de quelqu’un qui en a été à peu près sevré, il déclara que « la question la plus importante, sans contredit, par ses conséquences, est celle de l’enseignement populaire... » (Ibid., p. 257). Il le souhaita laïque, obligatoire et gratuit, donné aux filles comme aux garçons et par des instituteurs décemment rétribués. Il demanda l’augmentation des bourses pour permettre aux élèves pauvres qui en sont dignes d’accéder à l’enseignement secondaire et supérieur. Il affirma que « l’enseignement professionnel [...] intéresse au plus haut point l’avenir de l’industrie nationale » (Ibid., p. 264), et donna comme exemple de ce qu’il souhaitait pour former des « ouvriers véritables » et non des ingénieurs comme on s’est seulement préoccupé de le faire jusqu’ici, l’école de la rue Tournefort de Paris, celle de Cluses (Haute-Savoie) (Ibid., p. 265). Dans l’immédiat, il préconisait que « la première classe dans chaque groupe scolaire » fût aménagée « en vue de cet enseignement » orienté « sur les professions dominantes dans le quartier » (Ibid.). « Dès maintenant, dit-il, citant l’exemple de l’ameublement parisien, les chambres syndicales sont susceptibles de rendre d’immenses services par l’organisation de cours professionnels » (Ibid., p. 206).

Émile Chausse fit partie de la commission chargée de présenter les résolutions sur la cinquième question : « Représentation directe du prolétariat au Parlement ». La clôture ayant été décidée, il ne put parler sur les « rapports entre les ouvriers des villes et ceux des campagne ». Le 7 février, il plaida, pour les conseils de prud’hommes, « l’extension de leurs pouvoirs », « la nomination par eux de leurs présidents, vice-présidents et secrétaires » (Ibid., p. 578). Il signa, avec soixante autres délégués, la proposition, entérinée le 8 février, de réunir un congrès ouvrier international à Paris, à l’occasion de l’Exposition de 1878. Au nom de la deuxième commission du congrès, il rapporta sur la question des « chambres syndicales, association et coopération ». Arguant que « le mot national est une expression qui choque » (Ibid., p. 599), il demanda, sans l’obtenir, le renvoi en commission du rapport sur l’instruction, l’enseignement professionnel et l’apprentissage.

***

Émile Chausse n’assista pas au congrès de Marseille qui, dans la séance du 26 octobre 1879, ouvrit une souscription en faveur de sa famille. Il était alors détenu pour un an à Sainte-Pélagie, condamné comme gérant du journal Le Prolétaire dont il était un des fondateurs et un des animateurs à son conseil d’administration, à son comité de rédaction. Un rapport de police du 10 janvier 1879 donnait dans le même temps « de bons renseignements sur sa moralité et sa conduite » (Arch. P. Po.).

Sans abandonner l’action corporative, puisqu’il fut, en 1882, élu au conseil des prud’hommes où il fut réélu conseiller des industries diverses 2e catégorie jusqu’à son entrée au conseil municipal en 1893, Émile Chausse suivit les voies nouvelles ouvertes à l’action politique des travailleurs par le congrès de Marseille. Il adhéra au Parti ouvrier, demeura, lors de la scission de 1882, avec les possibilistes, suivit Allemane en 1890 au POSR dont l’« ouvriérisme » convenait au travailleur manuel qu’il était. Il appartint aux groupes des XIe et XIIe arr. adhérents de la fédération du Centre, et les représenta au congrès du POSR à Saint-Quentin (1892). Il fut secrétaire de la chambre syndicale des ouvriers ébénistes, membres du CN de la FTS, secrétaire adjoint de l’UFC du POSR (1892).
En 1896, dans le conflit qui dressa quatre de ses élus parisiens contre le POSR à propos des cotisations jugées trop élevées (2 000 f pour les conseillers municipaux sur une indemnité de 6 000 f), Émile Chausse, le plus chargé de famille (cinq enfants en bas âge), resta fidèle au parti et cotisant discipliné. En 1893 il gagnait 7 F par jour. En 1899, délégué de la 3e circonscription du XIe arr., il assista au congrès général des organisations socialistes de la salle Japy à Paris. Il s’y rangea parmi les allemanistes, divisés, qui, désireux surtout de s’opposer au POF, approuvèrent la participation gouvernementale de Millerand, à titre exceptionnel. En 1905, avec le POSR, il entra dans le Parti socialiste unifié auquel il apporta un siège municipal conquis depuis douze ans et qu’il allait lui conserver pendant trente années.

Candidat malheureux avec 1 460 voix aux élections législatives de 1889 dans la 2e circonscription du XIe arr. de Paris, il ne brigua plus jamais de mandat parlementaire, si ce n’est une candidature de principe au Sénat le 29 mars 1914 qui lui donna au premier tour 189 voix sur 1 032 inscrits. Le 6 mai 1888, les possibilistes parisiens, en pleine bataille antiboulangiste, opposèrent la candidature d’É. Chausse pour le conseil municipal, dans le quartier de Javel, au blanquiste Chauvière dont l’attitude à l’égard du boulangisme leur paraissait ambiguë. Émile Chausse ne réunit que 55 voix et ne put empêcher l’élection de Chauvière. Plus heureux, il ne fut pas davantage élu en 1890 : il s’éleva à 1 036 suffrages sur 8 308 électeurs inscrits et 6 399 votants dans le quartier Sainte-Marguerite (XIe arr.). Mais, en 1893, avec 1 228 voix sur 8 843 inscrits, il y devança plusieurs candidats socialistes, bénéficia de leur retrait et, au deuxième tour de scrutin, entra au conseil municipal de Paris et au conseil général de la Seine. Jusqu’en 1919, il fut toujours réélu au premier tour. En 1896 et en 1900, il fut l’élu du POSR par 3 635 voix sur 9 205 électeurs inscrits et par 5 068 sur 10 465. En 1904, candidat du Parti socialiste français, il recueillit 6 090 voix sur 10 996. Il fut réélu comme socialiste unifié, en 1908 par 4 368 suffrages sur 10 336 inscrits, en 1912 par 4 372, en 1919 par 4 879. Après la scission de Tours, il eut à compter avec le Parti communiste, mais conserva son siège aussi longtemps qu’il en sollicita le renouvellement.

En qualité de conseiller municipal, Émile Chausse siégea au Comité de perfectionnement de l’école professionnelle du bois, l’École Boulle, et il remplit ce mandat avec l’intérêt que l’ancien ouvrier ébéniste avait toujours porté à l’enseignement technique. En 1909, il accéda à la présidence du conseil municipal de Paris : hommage à un membre estimé, autant que choix politique, d’une assemblée de quatre-vingts membres ne comptant que dix socialistes. Il démissionna de ce poste, en fin d’année, sur le refus de la majorité de ses collègues de donner à une rue de la capitale le nom de Francisco Ferrer, martyr espagnol de la pensée libre.

Émile Chausse conserva pendant quarante-trois ans la confiance du même quartier parisien. Il en était issu. Il était représentatif de son élément social dominant. Il y avait mené toute sa vie militante et lui consacra son activité d’élu, convaincu, en bon allemaniste, de la valeur du « socialisme municipal ». Ainsi s’explique cette solide implantation. À cette constance, Émile Chausse répondit par la fidélité. Lorsque se constitua le 5 novembre 1933 la dissidence dite néo-socialiste, derrière Marcel Déat* et Pierre Renaudel*, et qui, dans Paris, entraîna peu de militants, mais presque tous les élus, de tous ceux qui ne siégeaient qu’au conseil municipal, il fut le seul à ne pas la suivre.

En 1935, âgé, il ne sollicita pas le renouvellement de son mandat, mais demeura membre du Parti socialiste, s’inscrivit à sa section de Nogent-sur-Marne où il se retira et où il s’éteignit dans sa quatre-vingt-douzième année. Il résida successivement rue Godefroy Cavaignac (Paris, XIe arr.), 64 av. Philippe-Auguste pour 380 F de loyer annuel puis 22 rue Érard en 1894 (Paris, XIIe arr.).

Il fut enterré civilement.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article24587, notice CHAUSSE Émile, Joseph, Marie, Albert par Justinien Raymond, version mise en ligne le 16 février 2009, dernière modification le 3 février 2019.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : Chausse a donné quelques articles aux organes du POSR Le Prolétaire et Le Prolétariat. Il n’a pas laissé d’archives.

SOURCES : Arch. Nat., F 7/12 488, dossiers sur les congrès ouvriers de Paris (1876), Lyon (1878), Marseille (1879). — Arch. P. Po., B. a/1652, dossier allant du 18 juin 1874 à une note de novembre 1919. — Charles Vérecque, Dictionnaire du Socialisme, op. cit., p. 63. — Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes III, op. cit., pp. 135 à 186, passim. — Maurice Poujade, Les Allemanistes à Paris, DES, Paris, pp. 68, 78 et 87. — Émile Chausse : Lettre adressée au bureau des « Anciens » du Parti socialiste, lors de son adhésion à cette association amicale, citée par Max Braemer : « Quelques souvenirs d’un ancien », in Almanach populaire, Paris, 1939, pp. 159 à 161. — L’Humanité, 26 octobre 1909. — J. Gaumont, Histoire de la coopération, op. cit., t II, pp. 39, 40, 59, 190. — Livret de famille, livret militaire. — Témoignage de son petit-fils R. Becker. — Michel Offerlé, Les socialistes et Paris, 1881-1900. Des communards aux conseillers municipaux, thèse de doctorat d’État en science politique, Paris 1, 1979.

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