échos d’histoire

Les Jeunesses socialistes d’avant 1914, pourquoi tant d’échecs ?

Avec la formulation de la communication demandée, il est permis de penser que disparaît toute interrogation sur la conclusion escomptée : il faut aller à l’échec ! Mais qu’est-ce que l’échec ? Vieille question... Et pour parler d’échec, il faut qu’il y ait eu essai, tentative…. Est-ce le cas ici ? Rappelons d’abord quelques repères, faits et lignes directrices. « Avoir vingt ans dans le Maitron », entre 1871 et 1914, c’est soit être étudiant, soit être travailleur, que l’on soit paysan, ouvrier ou employé principalement. Les étudiants ne sont pas très nombreux, en tout cas ils se situent à un niveau incomparablement plus bas qu’à notre époque. L’Histoire de l’enseignement (Armand Colin, « U », 1967) d’Antoine Prost indique 42 000 étudiants en 1914, tout de même plus du double qu’en 1891, quatre fois plus qu’en 1875. Parmi eux, on dénombre en 1914 à peu près 90 % de garçons et 10 % de filles, 85 % de nationaux et 15 % d’étrangers. Les chiffres sont en hausse constante pour les deux catégories minoritaires (étrangères : 4 % du total environ). À la fin du XIXe siècle, les deux tiers d’entre eux étudiaient le droit, ils sont encore 40 % à la veille de la guerre. La vie associative s’y développe progressivement à partir des années 1880, avec les AGE. L’UNEF est constituée en 1907 [1]. Son histoire est aujourd’hui assez bien connue grâce à des travaux divers, notamment dans le cadre du GERME (Groupe d’études et de recherches sur le mouvement étudiant) créé lui en 1995 [2]. Les étudiants socialistes sont une petite minorité, active, mais elle aussi assez bien scrutée. Ils ne sont pourtant pas toujours faciles à suivre : divisés d’abord, ce qui ne surprend guère et est sans doute consubstantiel à l’ethos des jeunes socialistes, mais aussi disposant souvent de deux types d’associations : l’une large, ouverte aux sympathisants et aux proches, comme la Ligue démocratique des écoles, et plus tard, à partir de 1924, la Ligue d’action universitaire républicaine et socialiste (LAURS), et l’autre qui put être plurielle, puisque la division existe le plus souvent, plus étroite, en principe mieux définie idéologiquement et rattachée aux problèmes d’organisation des diverses sensibilités socialistes.

Les étudiants

Le premier groupe constitué est celui des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes que nous connaissons tous parfaitement puisqu’il a été étudié de manière magistrale par Jean Maitron [3]. Les socialistes en sont à l’origine fin 1891 avec Alexandre Zévaès [4], Léon Thivrier et Jules-Louis Breton. Les ESRI rassemblent une cinquantaine d’étudiants (66 la première année universitaire, 43 la seconde) mais comme le relate Jean Maitron, ils subissent au cours de l’année 1893 les contrecoups des divergences entre socialistes collectivistes et libertaires, emmenés par le futur docteur Pierrot (Marc) et Léon Rémy. Jouent aussi les rivalités internes entre socialistes. Les guesdistes du Parti Ouvrier s’opposent aux partisans de Vaillant rattachés au Parti socialiste révolutionnaire (PSR), héritier du Comité révolutionnaire central. Ces derniers ne veulent pas rompre avec les syndicalistes et ils ne récusent pas non plus tous les thèmes libertaires. La situation est complexe et la séparation progressive, dans un contexte qui doit faire sa part au lourd climat engendré par les attentats anarchistes et la répression gouvernementale. L’événement le plus marquant de cette histoire organisationnelle réside dans la formation en mai 1893 du groupe des Étudiants collectivistes, sur lesquels ont notamment travaillé Yolande Cohen et Christine Bouneau [5]. Désormais adhérent du Parti ouvrier, dont il va devenir le jeune secrétaire général, un temps homme de confiance de Guesde, Zévaès joue encore un rôle important dans cette nouvelle création qui se transforme peu à peu en scission déclarée. Les Étudiants collectivistes adhèrent au Parti ouvrier désormais français (POF) à la fin de l’année 1893, tandis que les ESRI gardent les autres. Ils semblent péricliter avec 14 adhérents à jour de leurs cotisations en 1893-1894, ce qui n’est pas beaucoup pour un ensemble censé réunir libertaires, néo-blanquistes, allemanistes et indépendants. Le plus probable est que seul le noyau central a cotisé, et que les choses ont évolué autrement, avec moins d’organisation. Du reste, la scission ne semble vraiment consommée qu’à la rentrée de 1896, après le congrès international de Londres où, conjointement avec la LDE, les Étudiants collectivistes ont été représentés (par Ignacy Urbach/J. Rivière, d’origine polonaise, et Lance, deux militants guesdistes, le délégué de la LDE était Franklin-Bouillon), mais pas les ESRI. Jean Maitron indique bien que le groupe des ESRI continue ses activités dans un sens de plus en plus tourné vers un « socialisme d’éducation » en publiant des brochures et en se situant sur des positions plutôt libertaires et en tout cas proches de ce qu’on va appeler le syndicalisme révolutionnaire. Le dernier secrétaire des ESRI semble être d’ailleurs en 1903 Pierre Monatte lui-même, ancien répétiteur de collège, employé par la revue et la librairie de Pages libres comme par la Fédération des universités populaires, peut-être inscrit dans une Faculté bien que sa biographe Colette Chambelland ne l’évoque pas [6].

De leur côté, les Étudiants collectivistes continuent à organiser de grandes réunions d’information ou de réflexion au Quartier latin, dont certaines sont passées à la postérité comme la conférence contradictoire connue sous le nom d’Idéalisme et matérialisme dans la conception de l’histoire de Jaurès et Lafargue de décembre 1894 et janvier 1895. Mais il y en eut d’autres, notamment avec Millerand, Viviani, Fournière, Guesde, Brousse, Vaillant, Reclus, Deville et Sembat… Nous n’avons pas de statistiques précises sur les effectifs, mais au tournant du siècle, selon la police, les réunions attirent trente à quarante personnes. Les Étudiants collectivistes mènent aussi campagne, manifestent ou participent aux élections. Il faut gérer les débordements, comme lorsque l’étudiant en philosophie de Montpellier Jean-Baptiste Séverac, futur secrétaire général adjoint de la SFIO (1924-1940), est arrêté en possession d’un coutelas lors d’une manifestation. La chaîne des relations fonctionne alors et Jean Longuet contacte Joseph Paul-Boncour, secrétaire du président du Conseil Waldeck-Rousseau, qui arrange l’affaire. Des thés socialistes ont lieu aussi au domicile d’Élisabeth Renaud, préludes à quelques mariages comme ceux entre Léo Guesde et une fille d’Élisabeth Renaud, ou de Jean Longuet avec Anita Desvaux, mais les sources policières sont moins disertes sur le sujet. La question du militantisme féminin et de sa compatibilité avec une fréquentation inter-genrée commence à se poser.

Les Étudiants collectivistes connaissent une nouvelle scission lors de l’affaire Dreyfus. Après le congrès de Montluçon, ses animateurs (Longuet, Lagardelle…) rompent avec le POF jugé trop attentiste et prennent en novembre 1898 leur autonomie organisationnelle. Il subsiste alors un groupe officiel, qui porte le même nom, mais semble moins actif. La décision de rupture est prise en assemblée par 12 voix contre 10 et 3 abstentions. Les autonomes se rattachent à la campagne entreprise par Jaurès et se consacrent désormais au lancement d’une revue, Le Mouvement socialiste, dont le 1er numéro sort le 15 janvier 1899 [7].

Du côté de l’association large, nous avons donc La Ligue Démocratique des Écoles qui s’est constituée en avril 1893 après une conférence d’Alphonse Aulard. La réunion s’est tenue en présence de René Goblet, ancien président du conseil, mais aussi figure tutélaire des jeunes socialistes qui viennent de reprendre La Petite République quotidienne avec Marcel Sembat, Henri Turot et Henri Pellier. Les socialistes y sont très présents, et disons-le simplement, la dominent. Ce n’est pas une scission, mais une association complémentaire et un peu différente. Les socialistes s’interrogent même au bout d’un temps sur l’intérêt de la conserver telle quelle. Selon Jean Longuet, son maintien permet de continuer à être subventionnés par la ville de Paris et d’encadrer une action commune avec les jeunes anarchistes et libertaires [8]. La Ligue est ouverte aussi sur son flanc droit à des socialisants moins déterminés ou à des républicains bien à gauche, mais les Étudiants républicains existent en ce cas pour coordonner les actions possibles. Les effectifs de la LDE sont plus étoffés que ceux des Étudiants collectivistes : 77 adhérents en 1896, 150 en 1898-1899, la grande année de l’Affaire, encore 113 l’année suivante. Comme pour les Étudiants collectivistes, la rotation fréquente des responsabilités est de mise, mais au moment de l’Affaire, Anatole de Monzie apparaît comme le responsable attitré de la Ligue et Jean Longuet celui des Étudiants collectivistes. Le premier plus éloquent, le second maîtrisant « la pratique du présent » selon leur camarade d’alors Henri Guernut [9]. Bien d’autres noms de futurs responsables, élus et ministres pourraient être cités comme Hubert Lagardelle, venu de Toulouse, Louis Révelin, Jules Uhry, Ernest Lafont, André Morizet, Urbach/Rivière, mais aussi Albert Métin, Franklin-Bouillon, Charles Péguy, Joseph Sarraute et quelques autres…

Il s’agit d’une génération que nous pouvons qualifier de dreyfusarde, même si elle avait commencé avant l’Affaire à s’investir dans la politique. Elle dure à peine une décennie, de 1893 à la victoire du Bloc des gauches en 1902. Rue d’Ulm, à l’ENS, on constate une évolution comparable. Les premiers militants socialistes normaliens semblent bien avoir été ceux de la fameuse turne Utopie en 1894 : Charles Péguy, Albert Lévy, Albert Mathiez et Georges Weulersse [10]. Puis d’autres générations arrivent avec leurs propres préoccupations. Jaurès y fait sans doute un peu allusion, lorsqu’il s’adresse aux jeunes gens, dans son discours aux obsèques de Francis de Pressensé : « ceux que la mode nous a donnés, la mode nous les a repris » [11].

Les jeunes travailleurs

Si les étudiants sont mieux documentés, plus faciles à repérer, les jeunes travailleurs connaissent une évolution sans doute comparable. Selon Madeleine Rebérioux [12], on comptait de 200 à 300 groupes de jeunes au tournant du siècle, au moment des congrès généraux des salles Japy (3 au 8 décembre 1899) et Wagram (28 au 30 septembre 1900) donc, même si on sait qu’il faut prendre avec beaucoup de prudence la floraison des groupes et des cercles dans la saine et chaleureuse atmosphère d’émulation compétitive qui règne alors au sein du socialisme français. Gaston Lévy chargé de la réorganisation des Jeunesses socialistes en 1912 note lui aussi la floraison des groupes de jeunes lors de l’affaire Dreyfus [13]. Pour le PSR de Vaillant, il cite Albert Tanger comme principal responsable avec 200 groupes environ en 1899, dont les plus importants se situaient en Saône-et-Loire (600 cotisants) et dans le Cher (800 cotisants). De fait, alors que les groupes de jeunes liés au Parti ouvrier ont été parfois remarqués par une partie de l’historiographie, il semble que cela ait été moins le cas avec les groupes de jeunes néo-blanquistes pourtant aussi souvent sinon davantage repérés dans la presse. Les Jeunes du PSR publient Le Conscrit alors que la fédération de l’Yonne lance Le Pioupiou, spécialisé dans la lutte antimilitariste. Le POF et le POSR disposent aussi de leurs groupes de jeunes. Mais lors de la formation du PSDF en 1902, le choix est fait d’éviter une organisation autonome et la Fédération de la Jeunesse socialiste révolutionnaire envisagée est dissoute. Quant au PSF de Jaurès, Briand et Viviani, dès sa constitution à Tours en 1902, il fait le choix de refuser l’existence de groupes spécifiques de jeunes, lesquels avaient pourtant existé dans la période antérieure, au témoignage de leur ancien secrétaire, Louis Marchand [14]. Les partis constitués ne semblent donc pas toujours manifester un grand enthousiasme devant la possibilité de développer des groupes spécifiquement juvéniles. Ceux-ci ne se maintiennent guère que dans la Seine, l’Yonne, où ils virent souvent à l’anarchie, et les Ardennes, où la tradition allemaniste est forte.

Lors de la Conférence internationale de la Jeunesse socialiste réuni à Stuttgart du 24 au 26 août 1907, les délégués français annoncent 500 adhérents, mais sans qu’ils soient inscrits dans une quelconque organisation et au congrès suivant à Copenhague (28 août au 3 septembre 1910), ils ne donnent plus aucun chiffre. Au sein de la fédération de Paris existe pourtant une 42e section qui réunit les groupes de jeunes de la capitale. Ces jeunes publient un journal, L’Égalité, qui sort au moins cinq n°. Des militants souhaitent que les groupes de jeunes soient rattachés à leurs sections territoriales et font valoir qu’une section entièrement féminine a été jugée contraire aux statuts. L’expérience prend d’ailleurs fin au printemps 1908, la section étant remplacée par un simple comité d’entente des groupes de jeunes auxquels ne peuvent être admis que des moins de 21 ans ou des jeunes n’ayant pas encore effectué leur service militaire [15].

Selon Madeleine Rebérioux [16], la raison du retard français sur les pays de l’Internationale est assez claire : « les jeunes inquiètent ». La « peur des anars » s’entend à l’arrière-plan du silence ou des propos apparemment « bénins » parfois rapportés dans la presse ou les archives. Son point de vue me semble fondé et d’ailleurs correspondre à une certaine réalité. Il est ainsi reproché à la 42e section d’avoir organisé une réunion avec Pierre Monatte comme orateur. André Bruckère (Georges Savouré), un des cadres du courant hervéiste, prend leur défense, mais il se fait rembarrer. Les militants guesdistes qui lui répondent mettent en avant le caractère d’« écoles socialistes » que doivent comporter les groupes des Jeunesses. On peut bien sûr se demander si la situation des années 1970 n’orientait pas un peu la vision de Madeleine Rebérioux qui enseignait alors à l’université de Paris-VIII et venait d’être exclue du PCF pour avoir participé au lancement de Politique-Hebdo. Les difficultés à organiser à part les Jeunes socialistes peuvent venir aussi des jeunes eux-mêmes, qui peuvent y voir un moyen de les mettre à l’écart des discussions et des décisions politiques qui comptent, donc aussi de la lutte électorale, qui après tout ennuyait peut-être moins la jeunesse du début de siècle que celle de l’après-68 ? Ajoutons que les jeunes sont eux-mêmes compliqués, souvent divisés par des rivalités de personne ou de tendance. La vie tumultueuse de la 42e section qui transparaît parfois dans les comptes rendus publiés par Le Socialiste n’a pas dû plaider pour son maintien. Son dernier secrétaire semble avoir été Oreste Capocci, qui dispose d’une belle notice dans le Maitron puisque militant de La Guerre sociale et futur secrétaire du syndicat des employés de la CGT et de Force Ouvrière (1929-1950), un fort tempérament, qui est ensuite laissé à l’écart de la relance des Jeunesses socialistes.

Quoi qu’il en soit, celle-ci intervient en effet. Madeleine Rebérioux salue cet effort dont elle attribue le mérite à « la pression de l’Internationale » et au « relais de la fédération de la Seine » [17]. Nuançons. La demande de l’Internationale remonte au moins à Stuttgart, à l’été 1907. La Fédération nationale des Jeunesses socialistes s’organise en juillet 1912, conformément aux recommandations du congrès national réuni à Lyon du 18 au 21 février 1912. Les statuts sont très brefs et très clairs : le contrôle du parti à tous les échelons sur les Jeunesses est assuré et assumé [18]. Au sein du comité national siègent cinq jeunes élus (André Morin, qui en devient le premier secrétaire, Fernand Strago, Charles Vialle, Maurice Lyon, Marcel Rebillat) et deux adultes (Poncet, Lévy) qui ont droit de veto sur toutes les décisions prises par les premiers. Toutes les manifestations publiques des Jeunes doivent être ratifiées par les organismes adultes à tous les niveaux. En revanche, au sein de sa section, le jeune (de 16 à 25 ans) dispose des mêmes droits qu’un adulte. Leur tuteur désigné, Gaston Lévy, prévoit bien la nécessité de distractions : les fêtes, le sport notamment comme dans les patronages laïques ou cléricaux. Elles pourront servir aussi aux adultes. Vaillant toujours attentif a tôt fait de saluer l’opération et indique la lutte pour la paix comme thème principal d’agitation (Le Socialiste, 18 au 25 août 1912). Une Tribune des Jeunes est accordée aux jeunes militants dans Le Socialiste, hebdomadaire officiel du parti qui est particulièrement peu lu. Elle est occupée les premières semaines par de doctes militants adultes voire âgés, mais riches en bons conseils : faites du sport, mais pas trop, ayez bon cœur, ne croyez pas tout savoir, recommande en somme le vétéran allemaniste Paul Fribourg (Le Socialiste, 25 août 1912). D’autres s’exercent à une compréhension plus nettement bienveillante. Louis Marchand, ancien secrétaire de la Fédération des Jeunesses en 1898, recommande de ne de pas faire « toujours de l’étude », « toujours de la doctrine », mais de savoir aussi proposer des promenades champêtres, des sorties et des distractions, comme savent le faire les Jeunes républicains ou cléricaux (Le Socialiste, 27 octobre au 2 novembre 1912). Il est débattu de la question de savoir si les Jeunesses doivent développer leurs propres activités sportives ou participer à celles des clubs existants [19]. Un de leurs leaders explique bien que l’enjeu est de « garder la jeunesse ouvrière » qui adhère facilement, mais ne reste pas. Il faut des « foyers d’éducation rationnelle », avec de « l’éducation artistique et des distractions en plein air », des distractions saines « capables de former des hommes sains de corps et d’esprit » [20].

Les grandes questions politiques à débattre sont l’antimilitarisme, la protection ouvrière et l’alcoolisme (Fernand Strago, « À Brest », Le Socialiste, 9 au 16 mars 1913). Pour l’étude, Le Socialiste, recommande Petit-Pierre sera socialiste par Jean Lorris et Paul Grados, préfacé par Jules Guesde et accompagné d’un ABC socialiste. Les Jeunesses publient un journal, Le Conscrit dont le premier n° paraît en octobre et le 2e en mai 1913. Il s’en vend 3000 exemplaires dit-on lors de la réunion du comité national du 28 avril, 7000 à celui du 26 mai, 7800 au 16 juin (mais il s’agit de commandes payées par les fédérations, pas nécessairement achetés par des lecteurs, 1800 de bouillon en juin mais les comptes sont équilibrés). Un local est trouvé rue Édouard Manet à Paris (près de la place d’Italie), une subvention est demandée au trésorier du parti Camélinat, mais finalement les Jeunes disent se réjouir du matériel d’occasion qui leur est alloué et qu’ils vont aménager. La section du 20e arrondissement de Paris lance en avril 1913 Le Cri des Jeunes, qui se veut combatif et éducateur (Maurice Lyon, « Le Cri des Jeunes », Le Socialiste, 23 mars au 6 avril 1913). Le Conscrit fait appel pour ses articles à bien des anciens : Guesde, Vaillant, Lévy, Poncet, Dubreuilh, Roldes, Pressensé, Compère-Morel

La Fédération nationale compte 70 groupes constitués et 11 en formation au 11 octobre 1912 (Le Socialiste, 29 décembre 1912 au 5 janvier 1913), 90 et 23 au 8 janvier 1913 (Le Socialiste, 26 janvier au 2 février 1913), puis 96 groupes et revendiquent 1800 adhérents au moment du congrès de Brest, même si le rapport moral donne un chiffre de « 10 000 » qui doit concerner le nombre des jeunes inscrits au parti. Mais un de leurs animateurs, Marcel Rebillat, reconnaît que les Jeunesses sont surtout organisées dans la Seine, les relations avec les groupes impécunieux de province sont difficiles (Marcel Rebillat, « Impressions de conférence », Le Socialiste, 13 au 20 avril 1913). Louis Ancet qui avait été candidat au secrétariat s’exprime fréquemment dans une opposition polie, mais franche. La méfiance de la fédération de la Seine semble persister puisqu’aucune Union régionale n’y a été organisée en 1913 alors même que son secrétaire fédéral Pierre Dormoy passe pour ouvert, efficace et d’esprit moderne.

La première conférence nationale a lieu les 22 et 23 mars 1913 en marge du congrès national de Brest, sous la présidence de Marcel Cachin. Marcel Rebillat succède à André Morin, le premier secrétaire qui malade disparaît alors de nos informations. Le compte rendu de cette conférence figure sur le site de l’Ours. On devine toujours en sourdine quelques rivalité de tendances et de personnes. Les Jeunesses disposent vite d’un thème de campagne approprié et bien sûr dominant : la lutte contre la guerre, rappelé notamment lors des conférences internationales qui accompagnent les congrès internationaux (Copenhague en août-septembre 1910 et Bâle en novembre 1912). En France, l’action redouble contre le service militaire à 3 ans, proposé en mars 1913 par le gouvernement Briand, vite adopté et promulgué (8 août 1913). Entretemps, l’intense campagne de mobilisation marquée par les deux grandes manifestations (25 mai et 13 juillet 1913) sur la butte du Chapeau rouge au Pré-Saint-Gervais a marqué les esprits et les mémoires, mais sans pouvoir freiner le processus parlementaire. Ce regain de mobilisation antimilitariste pose aussi la question des rapports avec les autres organisations de jeunesse. La collaboration est difficile avec les Jeunesses laïques, les Jeunesses républicaines ou Renaissance républicaine, nouveau nom des Jeunesses radicales. Elle est plus aisée sur ce thème avec les Jeunesses syndicalistes. Ces dernières publient à partir de 1913 un bulletin, Le Cri, et organisent diverses actions allant jusqu’à la mutinerie de soldats. Leurs activités ont été décrites et analysées par l’historienne Yolande Cohen [21]. Pour les manifestations, les jeunes sont utiles, d’autant que le spectaculaire commence à être recherché, pour les grandes manifestations comme lors des grands congrès, on sollicite des cyclistes, des effets de couleurs, de la musique, de l’ordre aussi avec des hommes de confiance. Mais au-delà… au dernier congrès avant la guerre, réuni à Amiens (25-28 janvier 1914), Fernand Strago réussit à intervenir. Depuis des mois les Jeunes ont fait des suggestions pour intensifier la propagande auprès des jeunes prolétaires. Les responsables du parti les ont fait patienter. En octobre 1913, la sous-commission de propagande leur a dit d’attendre le congrès d’Amiens, qui discuterait de la question sur la base d’un rapport de Barthélemy Mayéras auquel leurs propositions étaient confiées. Le délégué de la Fédération des Jeunes demande donc ce qu’il en est. Compère-Morel lui répond que tout cela est très intéressant, qu’il faudrait développer des patronages socialistes. Il faut faire du sport, du footing, des exercices corporels. Cela plaira aux jeunes dont on a besoin : « en période électorale, nous avons des affiches à coller, des bulletins à distribuer ». C’est très important. Mais le rapport de Mayéras n’est pas prêt, il faudrait attendre quelques mois. Alors nous pourrons discuter… Le jeune et brave Strago réussit à reprendre la parole et à rappeler que la Fédération existe, qu’elle est constituée, un organisme officiel, que les jeunes ont aussi parfois « une certaine expérience », qu’ils veulent seulement discuter, « qu’on ne nous ignore pas ». Gaston Lévy l’appuie, mais les grands chefs interviennent, le président de séance Delory, Sembat, Bracke, Renaudel, et la discussion est reportée au conseil national suivant.

Pouvons-nous donc conclure légitimement comme la formulation de la communication nous le proposait à un échec ? Nous avons bien rencontré des jeunes socialistes. Ils ont « existé » en effet avec deux générations liées à deux grandes affaires : celle liée à Dreyfus et la lutte contre la guerre. La principale caractéristique qui nous semble se dégager de cette première approche globale, mais trop rapide, est que ces jeunes ont en effet rencontré la prudence et la méfiance des adultes, qu’ils ont découvert aussi les enjeux de pouvoir. La notion d’échec nous semble donc devoir être relativisée. Les résultats limités des diverses organisations de Jeunesses socialistes ont été liés à un investissement très modéré des protagonistes et en premier lieu des responsables et des organisations socialistes adultes et officielles elles-mêmes. Les questions alors posées ne sont pourtant pas dérisoires et elles se retrouveront dans l’histoire ultérieure des mouvements de jeunesse se rattachant au socialisme.

[1Alain Monchablon, « La fondation de l’UNEF en 1907 », Matériaux pour l’histoire de notre temps n° 86, 2007/2.

[2Jean-Philippe Legois, Alain Monchablon, Robi Morder, Cent ans de mouvements étudiants, Paris, Syllepse, « Germe », 2007.

[3Jean Maitron, « Le groupe des ESRI de Paris 1892-1902 », Le Mouvement social n°46, janvier-mars 1964.

[4Voir aussi Gilles Candar, « Zévaès, un avocat politique », in Jacqueline Lalouette (dir.), Jaurès et le procès Villain, Castres, CNMJJ, 2021.

[5Yolande Cohen, « Avoir vingt ans en 1900 : à la recherche d’un nouveau socialisme », Le Mouvement social n° 120, juillet-septembre 1982 et Christine Bouneau, « Élites étudiantes et socialisme : le group des Étudiants collectivistes de Paris à la fin du xixe siècle », in Sylvie Guillaume (dir.), Les élites fins de siècles xixe-xxe siècles, Pessac, MSH d’Aquitaine, 1992.

[6Colette Chambelland, Pierre Monatte, une autre voix syndicaliste, Paris, Les éditions de l’Atelier, « La part des hommes », 1999.

[7Christine Bouneau, Hubert Lagardelle. Un bourgeois révolutionnaire et son époque, 1874-1958, Mont-de-Marsan, Eurédit, 2000.

[8Réunion du 3 février 1899, APP BA 1527.

[9Henri Guernut, « Jean Longuet (Souvenirs) », L’Avenir de Guise n° 128, 15-22 avril 1906.

[10Gilles Candar, « Un normalien ordinaire ? », in Vincent Chambarlhac, Thierry Hohl et Bertrand Tillier (dir.), Léon Rosenthal, militant, critique et historien d’art, Paris, Hermann, 2013.

[11Jean Jaurès, « Hommage à Francis de Pressensé », Salle des sociétés savantes à Paris, 22 janvier 1914, Bulletin de la Ligue des droits de l’Homme, 1er février 1914, repris dans Le pluralisme culturel, tome 17 des Œuvres de Jean Jaurès, édition établie par Jean-Numa Ducange et Marion Fontaine, Paris, Fayard, 2014.

[12Madeleine Rebérioux, « Le socialisme français de 1871 à 1914 », in Jacques Droz (dir.), Histoire général du socialisme, tome 2, Paris, PUF, 1974.

[13Gaston Lévy, « L’organisation des Jeunesses socialistes », Le Socialiste, 9 au 16 juin 1912.

[14Le Socialiste, 27 octobre au 2 novembre 1912.

[15Conseil fédéral de la Seine, 1er juin 1908, Le Socialiste, 14 au 21 juin 1908.

[16Madeleine Rebérioux, « Le socialisme français… », op. cit.

[17Ibidem.

[18Le Socialiste, 26 mai au 2 juin 1912.

[19H. Lucotte, « Club sportif et Jeunesse socialiste », Le Socialiste, 17 au 24 novembre 1912 vs André Morin, « Une réponse », Le Socialiste, 15 au 22 décembre 1912.

[20André Morin, Le Socialiste, 15 décembre 1912.

[21Yolande Cohen, « L’antimilitarisme des Jeunesses avant 1914 », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 1989 et Les jeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des mouvements de jeunesse en France, Paris, L’Harmattan, 1989.

Par Gilles Candar

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