ESPANA Jean [ESPANA Jean-Baptiste, dit] [alias "Louis Boyer", pseudonyme de résistance (FTPF)]

Par Jean-Claude Lahaxe, Robert Mencherini

Né le 23 juin 1919 à Mézoargues (Bouches-du-Rhône), mort le 21 octobre 1997 à Toulouse (Haute-Garonne) ; ouvrier agricole, militaire ; fonctionnaire de police ; métallurgiste puis employé du journal La Marseillaise ; syndicaliste et militant communiste, secrétaire départemental et membre du bureau national du Mouvement de la paix, membre du bureau de la fédération communiste des Bouches-du-Rhône ; après 1969, gérant de la librairie Lire à Marseille.

Né dans une famille d’ouvriers agricoles espagnols établie à Vallabrègues (Gard), Jean Espana, dont les parents étaient illettrés, quitta l’école après avoir obtenu brillamment le certificat d’études primaires. Fils d’étrangers, il ne put bénéficier d’une bourse du conseil général pour continuer ses études et, à treize ans, aida ses parents et travailla lui-même comme ouvrier agricole.

En 1939, lors de la déclaration de guerre, Jean Espana opta pour la nationalité française. Mobilisé à Narbonne (Aude), il suivit ensuite une formation pour sous-officiers au camp de la Courtine (Creuse). Il fut affecté, après la défaite, au 2e régiment d’infanterie coloniale à Carcassonne (Aude), puis Castelnaudary (Aude) et Perpignan (Pyrénées-Orientales). Durant l’été 1941, il effectua un stage de formation à l’école militaire de Pau (actuellement Pyrénées-Atlantiques) et obtint un diplôme de moniteur d’éducation physique et sportive. Le 10 février 1942, Jean Espana épousa Irène François qui devait aussi adhérer au PCF, à Vallabrègues. Sur le point d’être rendu à la vie civile à la suite de l’occupation de la zone sud et de la dissolution de l’armée d’armistice, un nouveau stage d’éducation physique à Périgueux (Dordogne) au premier semestre 1943, lui permit d’intégrer comme moniteur le corps de police de Perpignan.

C’est dans cette ville que Jean Espana commença à participer à la Résistance en distribuant des tracts. Engagé, sous le pseudonyme de « Louis Boyer », dans un groupe FTPF avec d’autres gardiens de la paix, Jean Hispa* et Roger Menuisier*, militants communistes, il fut arrêté sur dénonciation en mai 1944, comme ses deux camarades, à la suite d’une action menée par ces derniers. Retenu en garde-à-vue durant quelques jours, moins impliqué, Jean Espana finit par être relâché grâce à un inspecteur de police, membre de l’AS. Jean Hispa* et Roger Menuisier*, traduits devant la cour martiale, furent fusillés à Montpellier en juillet 1944.

Jean Espana rejoignit son épouse qui, par précaution, était partie pour Vallabrègues et il renoua les liens avec le PCF. Il reprit une action sur place et échappa à une descente de la milice à son domicile. Il gagna alors un maquis en basse Lozère et participa activement à la libération du Gard. Il fut ensuite volontaire pour partir au front en octobre 1944 dans le cadre de l’armée française.

En janvier 1945, désigné pour suivre les cours de l’école des cadres d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), il fut muté à Digne (Basses-Alpes, Alpes-de-Haute-Provence) à la suite de frictions avec un officier. C’est dans cette ville qu’il adhéra au Parti communiste et remplit sa première biographie. Selon son témoignage, c’est l’exemple de son camarade communiste Gabriel Hispa* dont le pseudonyme était "Jean Noailles" qui fut décisif dans son engagement. Il choisit d’ailleurs de porter désormais le prénom du pseudonyme de Gabriel Hispa*.

Homologué lieutenant d’active à titre provisoire, Jean Espana fut reversé dans l’infanterie coloniale et envoyé à Marseille en vue de son départ pour l’Indochine. Peu désireux de se retrouver outre-mer, il demanda à être muté dans les CRS et devint lieutenant à la 151e Compagnie. En 1965, il précisa : « J’ai effectué cette démarche avec l’accord de mes responsables et sur leurs conseils. » L’influence communiste était grande dans les compagnies de la région marseillaise en grande partie composées d’anciens des Forces républicaines de sécurité (FRS, créées à la Libération) issus des Milices patriotiques. Jean Espana faisait vraisemblablement partie de la direction politique collégiale qui existait au sein des CRS. Il suivit, en septembre 1947, les cours organisés par la fédération communiste des Bouches-du-Rhône. Après les affrontements du 12 novembre 1947 à Marseille qui donnèrent le coup d’envoi aux grandes grèves de novembre-décembre, les CRS de la région, accusées d’avoir pactisé avec les manifestants, furent éloignées, désarmées et épurées. Jean Espana qui avait joué un rôle actif pendant ces événements, principalement pour éviter les confrontations directes entre grévistes et forces de l’ordre, fit partie des CRS remerciés.

Jean Espana retrouva du travail en janvier 1948 aux Aciéries du Nord, entreprise de réparation de locomotives, l’un des plus importants établissements industriels de Marseille où le Parti communiste était très implanté. Militant du syndicat CGT de la métallurgie, il devint par ailleurs secrétaire de la section communiste du quartier du Rouet. Licencié en 1950, Jean Espana fut ensuite embauché par le quotidien La Marseillaise en tant que rédacteur puis au service des expéditions. Mais, à partir de 1951, il consacra l’essentiel de son activité militante au Mouvement de la paix.

Cette année-là, il siégeait déjà au conseil départemental de cette organisation et succéda en décembre à Paul Courtieu (rattaché à la section idéologique du comité central) au poste de secrétaire départemental. Jean Espana était alors membre de la section communiste de Marseille centre. Qualifié « d’élément très actif en ascension », il devint permanent. Au nom du Mouvement de la paix, il fut très impliqué dans la préparation de la journée du 28 mai 1952 organisée contre la venue en France du général Ridgway. Il fut alors interpellé pour appel à une manifestation interdite. En juillet 1955, il fit partie d’une délégation qui se rendit à Genève pour participer au congrès sur la sécurité collective. Bien que les annotations figurant sur la biographie qu’il fournit en 1955 évoquent un « excellent camarade ayant une bonne expérience dans le travail de masse » à qui l’école sera « très profitable », sa candidature pour l’école centrale d’un mois ne fut pas retenue lors de la réunion du secrétariat du PCF du 12 octobre de cette année.

Jean Espana fut très troublé par le rapport Khrouchtchev au XXe congrès du PC US qu’il découvrit à la fois dans Le Monde et dans L’Unita et par l’intervention soviétique en Hongrie. En dépit de l’opposition de François Billoux, il proposa alors une motion au comité départemental du Mouvement de la paix, adoptée par celui-ci, dans laquelle était demandé le « retrait des troupes situées sur un territoire qui n’est pas le leur et notamment de Hongrie ».

Cet épisode n’empêcha pourtant pas Jean Espana d’être promu à la direction de la fédération communiste des Bouches-du-Rhône. Il fut membre du comité fédéral de 1957 à 1965 et du bureau en 1960-1961. Durant cette période, Jean Espana suivit les cours de l’école centrale d’un mois, car le 13 avril 1960, le secrétariat du PCF avait, cette fois, décidé de retenir sa candidature. Il fut en outre responsable du comité du PCF dans l’entreprise de réparations navales Terrin en 1960. En 1965, sa candidature pour l’école centrale d’un mois fut de nouveau avancée. Il participa à plusieurs reprises à la préparation des congrès internationaux du Mouvement de la Paix à Vienne, Stockholm et à Moscou.

Mais pendant toute cette période, les désaccords de Jean Espana avec la direction du PCF s’accentuèrent. Proche des thèses « italiennes », il participa au groupe oppositionnel « Unir pour le socialisme ». Il critiqua, en particulier, la pratique du PCF par rapport aux organisations de masse ainsi que la manière d’organiser le soutien à la cause vietnamienne, et orienta le Mouvement de la paix vers une action plus autonome. Ainsi, en dépit de l’opposition des instances du PCF, il organisa en 1967 une marche entre Vintimille et Menton pour la dénucléarisation de la Méditerranée. Il noua également des liens avec le « Comité Vietnam » de Marseille, fortement influencé par les groupes d’extrême-gauche, et participa à la manifestation des « 6 heures pour le Vietnam » organisée par celui-ci à la salle Vallier qui obtint un grand succès.

Ces désaccords entraînèrent la non-reconduction de Jean Espana au comité fédéral du PCF. Malgré ses protestations, il fut affecté à la cellule Jean-Labro qui dépendait de la section Littoral-Sud. Celle-ci prononça son exclusion le 11 octobre 1967, décision approuvée par la réunion de section du 20 octobre, puis confirmée par le comité central le 28 novembre 1967.

En Mai 68, Jean Espana multiplia les liens avec le mouvement étudiant et accueillit dans les locaux du Mouvement de la paix, boulevard Garibaldi, les élèves qui occupaient le lycée Thiers tout proche. Démis ensuite de ses responsabilités au sein du Mouvement de la paix, il devint le gérant de la librairie Lire créée sous forme de coopérative avec des participations financières de nombreux intellectuels et militants de gauche et d’extrême-gauche, parmi lesquels le militant syndicaliste CGT Henri Mérino, les universitaires Marcel Benarroche et Raymond Jean, l’avocat Christian Grisoli. La librairie Lire, inaugurée en avril 1969, devint le point de ralliement de l’extrême-gauche et des mouvements alternatifs marseillais qui y imprimèrent leurs tracts. Elle abrita aussi le Secours rouge nouvellement créé que présida Jean Espana. La librairie fut l’objet de plusieurs attentats, plastiquage et incendies.

Finalement, l’épuisement de la vague de Mai 68, la concurrence de la FNAC ouverte au centre-ville de Marseille, les problèmes financiers, eurent raison de la coopérative Lire. La librairie ferma ses portes en 1978. Jean Espana se retira alors dans le Sud-Ouest. Quelques jours après sa mort, alors qu’il était « à peu près oublié » à Marseille, Raymond Jean lui rendit hommage, le 7 novembre 1997, dans un « billet » de La Marseillaise.

Jean Espana était père de trois enfants.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article24655, notice ESPANA Jean [ESPANA Jean-Baptiste, dit] [alias "Louis Boyer", pseudonyme de résistance (FTPF)] par Jean-Claude Lahaxe, Robert Mencherini, version mise en ligne le 22 février 2009, dernière modification le 19 septembre 2018.

Par Jean-Claude Lahaxe, Robert Mencherini

SOURCES : Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, dossier 148 W 302, notes relatives à la manifestation du 28 mai 1952, 135 W 249, sur Mai 68. — Arch. Dép. Pyrénées-Orientales, 53 W 115. — Arch. PCF, décision du secrétariat du 12 octobre 1955. — Arch. de la fédération communiste des Bouches-du-Rhône, biographie fournie par le militant en 1955 (plus notes ultérieures), listes établies entre 1957 et 1966, note du bureau fédéral de mars 1960. — La Marseillaise, 1950-1962. — Provence-Nouvelle, 21 juin 1959. — Maurice Agulhon, Fernand Barrat, CRS à Marseille, 1944-1947, Paris, PFNSP, 1971. — Précisions d’André Balent sur le groupe FTPF de Perpignan. — Raymond Jean, « La mémoire de Jean Espana », La Marseillaise, 7 novembre 1997. — Film Les Années Lire, réalisé par Alexandra Vergnault, petite fille du militant, témoignage de Jean Espana et documents recueillis par celle-ci.

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