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DOBBELEER Georges.

Genval (aujourd’hui commune de Rixensart, pr. Brabant wallon, arr. Nivelles), 4 juillet 1930 – Liège (pr. et arr. Liège), 2 février 2022). Enseignant, délégué syndical de la Centrale générale des services publics-Enseignement, membre de la direction de la section belge de la Quatrième Internationale.

Décédé le 2 février 2022 à Liège, Georges Dobbeleer a milité durant soixante-neuf ans dans les rangs de la section belge de la Quatrième Internationale. Il était de cette génération de militants trotskystes de l’après-guerre, profondément implantée dans le mouvement ouvrier, qui avait pour ambition de diffuser les idées du socialisme révolutionnaire à une échelle de masse. Militant inlassable, il a développé et charpenté pas moins de quatre organisations successives dans ce but.
Son intérêt pour les questions internationales l’a également amené à de nombreux voyages pour créer de nouveaux points d’appui et entretenir le lien entre les sections de l’Internationale trotskyste.
Sa vie est indissociable de la période de l’entrisme clandestin des militants de son courant au sein de la social-démocratie.

Georges Dobbeleer est né le 4 juillet 1930 à Genval dans une famille de la classe moyenne : son père est employé de banque et sa mère, institutrice maternelle. Si son père est issu d’un milieu catholique traditionnel, on compte du côté maternel plusieurs militants du Parti communiste de Belgique (PCB) engagés dans la résistance durant la Seconde Guerre mondiale. Le beau-père de sa mère, Albert Delcroix, déjà engagé en 1937 au sein des Brigades internationales, ainsi que son oncle maternel, Albert Laurent, seront condamnés à mort et fusillés pour leur activité clandestine. Quant à Serge Delcroix, cousin du jeune Georges Dobbeleer, il mourra en déportation dans les camps nazis.

Grand lecteur, féru d’alpinisme dès l’adolescence, Georges Dobbeleer s’éveille précocement à la vie politique. Se définissant alors comme, un « chrétien de gauche », il est attiré par le personnalisme d’Emmanuel Mounier bien qu’il s’affilie brièvement au PCB à l’âge de dix-huit ans sous l’influence de son milieu familial.

À l’issue de ses humanités au collège Cardinal Mercier de Braine-l’Alleud (pr. Brabant wallon, arr. Nivelles), Georges Dobbeleer s’inscrit en première année de Philosophie et Lettres à l’Université libre de Bruxelles (ULB). Ses parents n’approuvent pas ce choix et il subvient à ses besoins en faisant office de secrétaire particulier pour un ancien professeur devenu curé de la paroisse de la Trinité à Ixelles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale).

C’est durant ses années d’étude à l’ULB que Georges Dobbeleer débute sa carrière d’organisateur en devenant un animateur des groupes « Esprit » qui se réclament de la pensée d’Emmanuel Mounier. Il contribue également à en diffuser la revue éponyme. Très actif pour structurer le mouvement personnaliste en Belgique francophone, il ambitionne de fédérer les groupes « Esprit » en un parti travailliste unissant chrétiens de gauche et socialistes (JADOULLE J.-L., Chrétiens modernes ? Regard sur quelques milieux intellectuels catholiques "progressistes" en Belgique francophone (1945-1958), thèse de doctorat en histoire, Louvain-la-Neuve, UCL, 1999), préfigurant en cela ce que sera la suite de sa carrière militante.

Au cours d’un voyage à Paris en 1953, Georges Dobbeleer est mis au contact des idées du trotskysme. Par l’entremise du militant pacifiste Jean Van Lierde, il fait la rencontre des trotskystes belges, Émile Van Ceulen et Marcel Huybrechts, qui le convainquent de rejoindre la Quatrième Internationale et sa section belge.
À cette époque, les militants trotskystes à l’échelle internationale sont engagés dans l’entrisme à l’intérieur des partis sociaux-démocrates. En Belgique, leur ambition est de constituer une tendance clandestine à l’intérieur du Parti socialiste belge (PSB).

Abandonnant progressivement la perspective de « gauchir » les groupes Esprit, Georges Dobbeleer commence alors à militer au sein de la Jeune garde socialiste (JGS), organisation de jeunesse du PSB, dont les trotskystes belges entreprennent alors d’emporter la direction.

Dès 1953, Georges Dobbeleer décide de s’installer à Liège pour y développer son travail militant. Il commence immédiatement à s’investir au sein des sections locales de la JGS et du PSB tout en organisant les premiers militants liégeois de la Qautrième Internationale qu’il recrute par ce biais. Renonçant rapidement à poursuivre ses études universitaires, il occupe divers emplois, travaillant brièvement comme ouvrier à la Fabrique nationale (FN) de Herstal (pr. et arr. Liège), à la brasserie Piedboeuf, se fait sidérurgiste et devient même un temps vendeur de machines à coudre en porte-à-porte.

C’est au sein de la JGS que Georges Dobbeleer donne toute la mesure de son talent à élargir, à structurer et à politiser une organisation. Militant infatigable, il parcourt la Wallonie et contribue largement à transformer la structure confidentielle qu’est devenue la JGS d’après-guerre en une organisation de jeunesse solidement implantée dans le pilier socialiste, reconnue pour sa capacité de mobilisation sur les thèmes antimilitaristes et anticolonialistes.

En 1955, Georges Dobbeleer travaille deux mois comme ouvrier au bas-fourneau expérimental de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) à Ougrée (aujourd’hui commune de Seraing, pr. et arr. Liège) et réussit à mettre en place une section syndicale sur cette courte période de travail.

À l’issue de son service militaire en 1957, Georges Dobbeleer est engagé comme employé à la caisse coloniale de pension de Bruxelles, où il fonde à nouveau une section syndicale. En 1960, il est reçu à un concours de recrutement dans l’enseignement provincial liégeois. Son diplôme de candidature en Philosophie et Lettres lui permet de devenir régent littéraire à l’École technique provinciale pour garçons de Huy (pr. Liège, arr. Huy). Il reste jusqu’à la fin de sa carrière professionnelle dans cet établissement où il donne principalement le cours de morale laïque et où il devient le délégué de la section syndicale de la Centrale générale des services publics (CGSP)-Enseignement.

L’activité politique intense de Georges Dobbeleer le propulse rapidement à la direction de la section belge de la Quatrième Internationale dont il rejoint le bureau politique dès 1956. À cette époque, il prend également part à la fondation du journal La Gauche, pierre angulaire de la tactique entriste pour structurer une tendance de gauche au sein du PSB.
Journaliste prolifique, il contribue régulièrement à La Gauche, à La Jeune Garde, organe de la JGS, ainsi qu’à La Vérité des Travailleurs journal de la Quatrième Internationale en France, par des articles qu’il signe parfois du nom de jeune fille de sa mère (« Laurent ») ou du pseudonyme « Philippe Van Damme ».

C’est en tant que simple militant syndical que Georges Dobbeleer participe aux mobilisations de la grève de 1960-1961. Comme membre de la direction de la section belge de la Quatrième internationale et membre du comité de rédaction de La Gauche, il tente, avec ses camarades, d’influer sur le cours du mouvement. S’opposant à une tendance « gauchiste » qui voit dans la grève générale des possibilités révolutionnaires, il fait partie de la majorité du groupe trotskyste qui entend critiquer prudemment, afin de ne pas se couper du mouvement de masse, le leader syndical André Renard et ses revendications fédéralistes. Il participe alors à populariser le mot d’ordre, qui fera long feu, de « marche sur Bruxelles ».

Révélateur de sa volonté d’ancrer son organisation dans des mouvements larges et de l’importance qu’il prête alors à la solidarité internationale, Georges Dobbeleer fonde en 1958 un Comité pour la Paix en Algérie, avec des militants d’autres tendances de la gauche. Il contribue ainsi à un réseau qui soutient et héberge les militants du Front de libération nationale (FLN) en Belgique. En 1965, il sera aussi à l’initiative d’un Comité Vietnam avec sa compagne de l’époque, l’avocate Cécile Draps.

Entre 1959 et 1964, Georges Dobbeleer est également celui que son Internationale envoie en Pologne et Tchécoslovaquie pour recréer des sections dans ces pays. Il sera d’ailleurs condamné par contumace en Pologne pour son activité politique. Durant cette période, il voyage régulièrement pour représenter la Quatrième Internationale ou la JGS : en 1963 en Algérie à l’occasion d’une conférence d’aide non gouvernementale à l’Algérie, la même année à Oslo (Norvège) au congrès de l’Internationale des jeunesses socialistes, et, l’année suivante, missionné par son Internationale pour visiter les sections japonaise, hong-kongaise, vietnamienne et indienne.

Dès la fin de l’année 1962, la section belge de la Quatrième Internationale est confrontée à l’éviction progressive de la tendance de gauche qu’elle avait réussi à former au sein du PSB : ses militants sont mis sous pression là où ils exercent des responsabilités, leurs mandats peinant à être reconduits face à la contre-attaque de la direction du PSB. La JGS, dominée par les militants trotskystes, est marginalisée au cours des années qui suivent la grève de 1960-1961. Enfin, le congrès du PSB de 1964, dit « des incompatibilités », rendra impossible la qualité de membre du parti avec celle de collaborateur de La Gauche ou de dirigeant du Mouvement populaire wallon (MPW, fondé au lendemain de la grève de l’hiver 1960 par André Renard), dans lequel les militants trotskystes prennent également des responsabilités.
Poussés en dehors du pilier socialiste avec un petit millier de militants, les trotskystes se replient sur une nouvelle formation politique qui leur permet de réunir ceux impliqués dans La Gauche, les JGS et le MPW et qui est fondé en 1965 sous le nom de Parti wallon des travailleurs (PWT). Dans ce nouveau parti au sein duquel les trotskystes gardent encore secrète leur appartenance à la Quatrième Internationale, Georges Dobbeleer est de nouveau mis à contribution pour structurer le travail politique. Dès 1965, il assume le secrétariat de la section liégeoise du PWT puis le secrétariat régional tout en participant à coordonner les activités du parti avec ses sections sœurs bruxelloise (Union de la gauche socialiste) et flamande (Socialistische Beweging van Vlaanderen) au sein d’une Confédération socialiste des travailleurs.
Cependant, cette expérience ne donne pas les résultats espérés. Dans la période de l’après-(19)68, la nouvelle génération de militants trotskystes gagnés dans la foulée des mobilisations étudiantes conteste la tactique entriste et pousse à la fondation d’une organisation défendant ouvertement le programme de la Quatrième Internationale en Belgique. Au sein de la Ligue révolutionnaire des travailleurs, fondée en 1971, Georges Dobbeleer et les militants de sa génération sont mis en minorité au profit d’une tendance qui entend organiser le mouvement ouvrier avec des perspectives révolutionnaires à brève échéance.

Sceptique quant à ces perspectives, Georges Dobbeleer se consacre principalement au militantisme syndical dans les années qui suivent. Il prend davantage de responsabilités au sein de la CGSP-Enseignement de la régionale de Liège et délaisse l’activité de son parti. Il finit même par prendre le statut de simple sympathisant de la Quatrième Internationale en 1976.

Au cours des années 1980, Georges Dobbeleer est un responsable syndical reconnu jusqu’à être élu secrétaire régional de la CGSP-Enseignement de la province de Liège. À ce titre, il participe à l’organisation de nombreuses grèves qui émaillent le secteur à cette époque et jusqu’au début des années 1990.

Georges Dobbeleer redevient militant de la section belge de la Quatrième Internationale en 1994. Ses talents d’organisation sont mis une dernière fois à contribution dans le cadre d’une union de la gauche radicale sous le nom de « Gauche Unies » qui présente des listes aux élections européennes et communales de 1994 ainsi qu’aux élections fédérales de l’année suivante. Il ne déserte cependant pas l’action politique dans les dernières années de sa vie : on le verra encore fréquemment sillonnant les rassemblements et manifestations, proposant La Gauche dont il se flattait d’être un excellent vendeur.

Véritable mémoire du mouvement ouvrier, Georges Dobbeleer se consacre jusqu’à sa mort à transmettre son expérience militante et à faire vivre la mémoire des grands épisodes de l’histoire sociale de Belgique notamment par la rédaction de son autobiographie ou en apportant son témoignage concernant les événements de la grève de 1960-1961.

ŒUVRE : Révolution & contre-révolution en Pologne et en Hongrie, Bruxelles, Service de librairie JGS, 1957 – Un programme politique de la jeunesse, Bruxelles, Fédération nationale des Jeunes gardes socialistes, 1965 – « Le rôle du courant trotzkyste dans le PSB puis le PWT et l’UGS », Cahiers Marxistes, Bruxelles, 2002, n° 222, p. 121-129 – Sur les traces de la révolution : itinéraire d’un trotskiste belge, Paris, Syllepse, 2006 – Militer au XXe siècle. Sur les traces de la révolution, Bruxelles, Éditions Léon Lesoil, 2009.

SOURCES : IHOES, fonds Georges Dobbeleer, 57 boites, 1958-1996 – BENFODIL M., « Disparition de Georges Dobbeleer, figure du "comité pour la paix en Algérie" : Salutations fraternelles, camarade ! » dans El Watan-dz.com, mis en ligne le 12 février 2022, page consultée le 10 mars 2022 – ARETS F. « Hommage à notre camarade, Georges Dobbeleer (1930-2022) » dans Gauche Anticapitaliste.org, mis en ligne le 11 février 2022, page consultée le 10 mars 2022.

Par Simon Hupkens

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