Les fondateurs. Index biographique des cadres syndicalistes de la Tunisie coloniale (1920-1956)

Par Juliette Bessis

Avec l’aimable autorisation des éditions l’Harmattan et de la famille de l’autrice, nous reproduisons, dans le cadre du dictionnaire Tunisie, les biographies issues du livre de Juliette Bessis paru en 1985.

Introduction

Le syndicalisme en Tunisie a inspiré un nombre d’études assez considérable, justifié par son impact sur l’histoire contemporaine de la Régence.

Les organisations syndicales, à travers elles et les débordant parfois, les mouvements ouvriers en dépit de la relative faiblesse numérique du secteur ouvrier, plus largement les couches salariées, ont pesé lourdement sur bien des événements qui se sont succédés au cours du demi-siècle d’histoire coloniale compris entre la fin de la Première Guerre mondiale et l’indépendance.

L’essor du syndicalisme a influencé les décisions des pouvoirs publics, l’activité de la police, les préoccupations patronales mais aussi le comportement des élites et la stratégie des partis politiques.

Les syndicats ont constitué d’une part un « vivier » fondamental d’adhérents ou de sympathisants pour les partis qui ambitionnent de renforcer leurs liens avec les masses et de s’exprimer en leur nom. D’autre part et réciproquement, l’affiliation au syndicat a été pour tout travailleur salarié, une forme d’engagement politique, une expérience d’organisation d’autant plus importante lorsqu’il détenait des responsabilités, et un apprentissage de l’action militante (réunions syndicales, distribution de tracts et vente de journaux, propagande et agitation dans l’entreprise, manifestations, défilés, grèves).

Mouvements et partis politiques « ouvriers » (anarchistes, socialistes, communistes) puis plus tard nationalistes, ont eu en toute logique pour objectif, d’influencer le mouvement syndical, d’inspirer et de contrôler autant que possible ses positions et son action, en affectant à ses organisations leurs militants parfois les plus responsables afin d’utiliser selon l’expression consacrée les syndicats comme « courroie de transmission » du Parti aux Masses.

Cette connexion étroite comme les réactions qu’elle provoque (tendances antagonistes, luttes de pouvoir, recherche d’autonomie et enfin divisions syndicales) ont constitué l’une des trames de l’histoire interne de la Régence mais aussi, par différents aspects, de ses relations extérieures (syndicats d’Afrique du Nord, de France dès les origines, puis après la Deuxième Guerre mondiale Fédération syndicale mondiale, Confédération internationale des syndicats libres, American Federation of Labour, centrales syndicales arabes et africaines notamment).

Ceci d’autant plus que l’histoire syndicale de la Tunisie, offre un cas spécifique de précocité et d’antériorité par rapport au monde arabe et à l’Afrique en général, par rapport au Maghreb en particulier, expliqué par la relation entre syndicalisme et politique dans une· problématique presque immédiatement nationale, mais aussi contradictoirement par son caractère international, reflet d’une société pluri-ethnique.

Les origines

Les premières formes de luttes revendicatives et d’organisation remontent à la fin du siècle dernier et se sont étendues au cours de la période antérieure à la Première Guerre mondiale, avec la formation embryonnaire des premiers syndicats. Ceux-ci commencent à se constituer après la grève revendicative du Bâtiment déclenchée par des ouvriers italiens le 2 mai 1904 et qui s’étend en quelques jours d’abord aux corporations annexes du Bâtiment (menuisiers, peintres) puis à presque tous les secteurs, entraînant travailleurs italiens, français et tunisiens de la Capitale puis gagnant l’intérieur du pays pour prendre la dimension d’une quasi-grève générale qui dure plus de huit jours.

La population ouvrière du pays est alors évaluée très approximativement à :

  • 2 620 sur environ 40 000 Français
  • 18 630 sur environ 120 000 Italiens
  • 2 000 sur environ 10 000 Maltais
  • 63 150 sur environ 1 600 000 Tunisiens

Trois composantes nationales participent essentiellement à la naissance des syndicats :

Les Italiens plus ou moins dominants jusqu’au début des années 1920 dans plusieurs des secteurs productifs modernes (Bâtiment, Mines ou Transports urbains). L’influence des idéologies socialistes européennes est largement traversée, chez les plus politisés de ces émigrants venus surtout des régions du sud de la Péninsule, par les courants anarchistes dont les principaux représentants, pas forcément d’origine ouvrière, participent à l’organisation des luttes et des premiers groupements.

Ainsi le docteur Nicolô Converti, né en Calabre en 1858, diplômé de la Faculté de Naples, membre de l’Association internationale des travailleurs, poursuivi en raison de ses activités anarchistes s’installe, comme d’autres « fuorusciti » (émigrés politiques), en Tunisie en 1887 et y vivra jusqu’à sa mort en 1939. Il anime en particulier dès 1887 une publication comme L’Operaio puis La voce del Operaio en 1908, avant de se rapprocher du courant socialiste « réformiste », qui paraît devenir majoritaire dans la minorité italienne politisée avant d’être partiellement entamé par le courant communiste dans les années 1930. Tous sont violemment combattus dès 1922 par le fascisme, qui entraîne sur ses positions ultra-nationalistes, une partie des ouvriers italiens.

Les Français, travailleurs manuels (cheminots, ouvriers de l’arsenal de Ferryville Bizerte et fonctionnaires (encadrement administratif et corps enseignant) dont un certain nombre joue un rôle prépondérant dans la propagation des idéologies laïques et socialistes, le développement et l’encadrement du mouvement syndical.

Après la Première Guerre mondiale et dans l’élan de la « Révolution d’Octobre » des hommes comme Robert Louzon ingénieur et petit colon, l’un des fondateurs de la Section française de l’Internationale communiste (SFIC) en Tunisie et de ses premiers organes de presse ou Maurice Raimbaut, fils d’instituteurs et né en 1903, fondateur en 1919 de la première organisation des Jeunesses communistes et du journal Spartacus, mort prématurément d’une·forme de tuberculose en avril 1925, sont inséparables de l’implantation de l’idéologie communiste mais aussi du syndicalisme.

Toutefois dès les origines (instauration du protectorat en 1881) et jusqu’à la proclamation de l’indépendance (20 mars 1956), les salariés français ressortissants de la « nation protectrice », jouissent, dans la Régence d’un statut privilégié par rapport aux Tunisiens et étrangers, privilèges codifiés par le décret Flandin de décembre 1919 qui accorde pour toutes catégories une majoration de 33 % du salaire de base dite tiers colonial. Inégalité dont les conséquences se répercutent en antagonismes au sein du mouvement syndical, et de façon aiguë dans la fonction publique ouverte aux seuls Français et Tunisiens, justifiant la dénomination d’« aristocratie ouvrière » en ce qui concerne les travailleurs français.

Les Tunisiens, progressivement présents dans tous les secteurs du travail avant de devenir majoritaires dans la plupart d’entre eux (Mines Bâtiment, Services concédés) en plus des secteurs entièrement tunisiens (dockers) vivent, dans les secteurs ouvriers surtout, une condition de sous-prolétariat.

S’il n’est pas contestable que le syndicalisme est hérité en Tunisie comme dans tout le monde colonial de l’histoire ouvrière et socialiste européenne, la composante autochtone héritière comme l’Europe d’une très ancienne tradition corporatiste conserve en partie ses structures qu’elle intègre longtemps à celles des syndicats et qui favorisent les affiliations groupées.

Un document remarquable et sans doute pas unique en son genre mérite d’être cité. Il s’agit d’une guilde d’artisans tailleurs juifs, jurée entre les tailleurs de Souk El Trouk à Tunis, rédigée en judéo-arabe le 21 Sivan 5669 - 18 juin 1909 des chrétiens - valable pour les années 1327, 28 et 29 de l’Hégire, soit trois ans à dater de 1909. Cette convention en 12 articles, établie à la Grande Synagogue de La Hara (quartier juif) devant le Safer (Torah), rabbins et notaires, porte 68 signatures. Les signataires s’engagent à différentes mesures pour assurer leur défense commune, en particulier contre la modernisation forcée du vêtement et l’utilisation croissante d’une main d’œuvre féminine sous-payée, qui les réduit au chômage.

L’histoire syndicale

Précédée par la constitution d’une vingtaine de syndicats, la première centrale, l’Union départementale des syndicats de Tunisie, dépendante de la CGT française, tolérée mais non officiellement légalisée, est constituée en 1919 et tient son premier congrès les 24 et 25 février 1920. Elle représente 10 000 syndiqués.

Dirigée par des militants de nationalité française en vertu de la non­application en Tunisie de la loi française de mars 1884 légalisant les syndicats et autorisant leur encadrement international, elle admet dans ses rangs les salariés sans distinction de nationalité. Des membres de la Fédération socialiste (section française de l’Internationale ouvrière), fondatrice de la Centrale, y jouent un rôle essentiel jusqu’à sa dissolution par le gouvernement de Vichy (décret du 9 novembre 1940).

Mais dès 1922, après le congrès constitutif de l’Internationale syndicale rouge (ISR) à Moscou, se forment en Tunisie les premiers syndicats « unitaires » dépendant de la CGTU française et majoritairement encadrés par des adhérents à la SFIC. Implantés d’abord à l’arsenal de Ferryville, ils se maintiennent puis se renforcent au début des années 1930 sans toutefois pouvoir se mesurer, sur le plan de l’influence et du nombre d’adhérents, à l’Union départementale (UD).

En 1924, en réaction à leur situation d’infériorité sur le plan des droits, des salaires et des conditions de travail, à leur situation marginale au sein de l’UD et en affirmation de leur identité tunisienne et arabo-musulmane, des Tunisiens, affiliés en partie à l’UD, forment à partir de grèves déclenchées par les dockers du port de Tunis, des syndicats autonomes qui se fédèrent en une nouvelle Centrale, la Confédération générale tunisienne du travail (CGTT) qui étend très rapidement son audience.

Cette première CGTT, combattue puis réprimée par les Pouvoirs publics, hautement désapprouvée par les socialistes et le parti nationaliste mais encouragée et soutenue sans réserves par les communistes qui participent à sa fondation, n’a qu’une très brève existence (novembre 1924 à février 1925). Elle témoigne de la précocité dans l’affirmation d’un syndicalisme national, le premier sauf erreur ou omission, de tout l’Empire français. Comme telle, elle prendra la dimension d’un symbole.

Quelques syndicats autonomes tunisiens (en particulier Basoche et Bâtiment) dont on ignore à peu près tout, se maintiennent ou se reconstituent à la fin des années 1920 dans la mouvance directe de la CGTU.

Le 12 novembre 1932, un décret, aboutissement vraisemblable des pressions exercées de longue date par la CGT française sur le gouvernement métropolitain, légalise en Tunisie le droit syndical et l’internationalisation de son encadrement. Cette libéralisation sans précédent dans l’Empire colonial français - mise à part l’Algérie assimilée à la France et régie en principe par la réglementation métropolitaine, annulée de fait par les dispositions du code de l’lndigénat interdisant L’affiliation syndicale aux autochtones - provoque un élan considérable vers la syndicalisation, à l’Union départementale et dans une mesure moindre à la CGTU.

Les conditions de travail et d’embauche très menacées pour toutes catégories par 1es effets de la crise, la concurrence qu’entretient le mouvement migratoire des campagnes dans les villes (crise agraire dominante), mais aussi les mesures budgétaires frappant les fonctionnaires sont autant d’éléments parfois contradictoires qui imposent la défense des droits sociaux.

La crise et ses effets destructeurs (naissance et gonflement des « bidonvilles », principaux foyers de misère et de révolte, à la périphérie de la capitale tout particulièrement et mesures coercitives des Pouvoirs publics), favorisent l’amplification et la radicalisation de la contestation nationaliste contre la France coloniale, affaiblie au plan international par la victoire nazie en Allemagne (janvier 1933) doublée au plan interne par la pression de l’Italie fasciste.

Le mouvement nationaliste renouvelle ses formes d’organisation et de lutte avec la fondation d’un nouveau parti en mars 1934, le Néo­Destour antagoniste du premier parti nationaliste dont il est issu, désormais désigné comme l’Archéo-Destour. Cet antagonisme reflète la rupture entre les conceptions traditionnellement prudentes, enclines au compromis et à la temporisation de la vieille élite nationale et celles de la jeune génération élargie à la petite bourgeoisie, plus imprégnée d’influences occidentales, plus populiste, très nationaliste et rejetant toute forme de conflits de classes au sein de la société tunisienne arabo-musulmane.

Les troubles qui agitent le pays, l’autocratie du gouvernement local représenté par le résident général Marcel Peyrouton, admirateur du fascisme, sont l’occasion d’une répression systématique de toute contestation politique et de toute action syndicale entre 1934 et 1936, des grèves en particulier. Nationalistes et communistes sont internés, des syndicalistes italiens sont expulsés, des socialistes, responsables de l’Union départementale en premier, sont remis à la disposition du gouvernement français et refoulés vers la France.

Le rassemblement antifasciste ouvre en juin 1935 en France la voie au Front populaire et à la réunification syndicale. La fusion CGT-CGTU, scellée au congrès de Toulouse de février 1936 se répercute aussitôt en Tunisie. L’Union départementale totalise après la fusion environ 40 000 adhérents et se fortifie sans cesse.

Entre 1936 et 1937, sous le gouvernement du Front populaire et à la faveur de la libéralisation du climat politique, de puissantes luttes syndicales, des grèves dans tous les secteurs accompagnées parfois d’occupation d’entreprises, aboutissent à d’importantes conquêtes sociales (application à la Tunisie par décrets du 7 août 1936 des accords Matignon sur la hausse des salaires, les congés payés, la limitation de l’horaire de travail à 40 heures hebdomadaires, et la signature d’une centaine de conventions collectives). Ces améliorations globales incontestables de la condition salariée maintiennent toutefois les privilèges et accusent les inégalités, l’échelle de réajustement étant calculée en fonction des catégories antérieures.

Précédée par la naissance d’une Fédération autonome de fonctionnaires tunisiens (FGFT) en décembre 1936, une nouvelle centrale tunisienne autonome (toutes deux soutenues par le Néo-Destour) est constituée en mars 1937 par quelques syndicalistes, transfuges de l’Union départementale et plusieurs anciens animateurs de la première CGTT.

Désapprouvés par les dirigeants de la grande Centrale qui les appellent à réintégrer ses rangs au nom de l’union nécessaire à la conquête de nouvelles victoires, par la Fédération socialiste et par le Parti communiste avec plus de nuances, la deuxième CGTT rencontre un certain succès, sans entamer toutefois l’implantation cégétiste en milieu tunisien.

Les tensions internes, la réaction patronale, du monde des colons et de l’armée aux mesures prises par le gouvernement de Front populaire, provoquent le mitraillage par l’armée, des grévistes tunisiens des mines de phosphates de la Compagnie de Sfax-Gafsa (Moularès et Redeyef) en mars 1937 puis des ouvriers de l’entreprise Chauffour Dumez dans le Nord, à Metline en juillet, faisant de nombreuses victimes. Un appel à la grève générale, lancé en signe de deuil par la CGTT pour le 4é août, est repris par l’Union départementale, en dépit de réserves exprimées, et rapproche les deux Centrales.

La tentative néo-destourienne de s’emparer de la direction de la CGTT en janvier 1938 scinde cette dernière en deux fractions. Selon les chiffres avancés, la majorité avec 30 syndicats regagne « la vieille maison » tandis que 18 syndicats se maintiennent dans l’orbite destourienne et se désagrègent rapidement en tant qu’organisation syndicale.

L’Union départementale subit entre 1938 et 1939 les conséquences d’une dégradation progressive, du climat international et interne. Les antagonismes s’enveniment devant la guerre que tout annonce.

De fait, la rupture fondamentale, sans cesse plus profonde à partir de 1935 est politique et idéologique. Elle dépasse le mouvement syndical mais l’implique étroitement.

D’un côté, les forces de gauche, socialistes et communistes en tête, mais aussi libéraux et républicains placent au rang prioritaire un combat international, le combat antifasciste dont l’Union départementale est l’une des places fortes, contre, le révisionnisme conquérant, le totalitarisme meurtrier, chauvin et policier, le racisme sanguinaire, la conquête de l’Éthiopie, l’intervention massive contre la République espagnole, l’Anschluss, etc.

Mais parallèlement et se gardant de toute déclaration d’intentions pour l’avenir, ces forces de gauche balaient ou mettent dans le meilleur des cas en veilleuse, tout soutien à l’indépendance des colonies (rarement et faiblement défendue par les socialistes et une fraction des communistes les plus imprégnés par le nationalisme impérial français) la considérant comme irréaliste étant donné le rapport des forces et susceptible, de surcroît, de devenir un atout pour les puissances fascistes.

De l’autre côté, la majorité des forces nationalistes, peu sensible à ses dimensions internationales, sous-estime d’évidence le fascisme et se montre même parfois ouverte à son discours flatteur à l’égard du monde arabo-musulman et à son discours antijuif. Mais elle conteste surtout une orientation poursuivie au détriment de la lutte pour l’indépendance.

Les violences coloniales, le racisme affiché des représentants prépondérants d’une puissance rangée dans le camp antifasciste, ne favorisent aucune clarification. L’ampleur de ce débat idéologique et politique garde sans doute quelque actualité, puisqu’il n’est pas encore clos.

L’Union départementale, divisée par les conflits socialistes-communistes renaissants dans l’échec du Front populaire, conflits aiguisés par la grande ambiguïté des positions communistes à partir de la signature du pacte germano-soviétique en août 1939 tente de freiner l’affaiblissement continu de la Centrale et d’impulser ses organismes de base en entreprenant des tournées, notamment dans les mines, jusqu’à la veille de sa dissolution en 1940.

Les unions locales n’étant pas dissoutes en vertu des textes, celles de Tunis, de Ferryville et de Gafsa poursuivent une activité de défense des conditions de travail, forcément très réduite. Quelques grèves sont signalées, dans les mines du sud où les meneurs sont emprisonnés, et à Tunis en 1941·1942 puis, en mars 1943 sous occupation de l’Axe, à El Aouina, principal aérodrome du pays quasi quotidiennement bombardé, grève qui entraîne selon les archives allemandes plus de 700 grévistes.

La fin de la guerre d’Afrique (mai 1943), la libération du pays, entachée par une répression brève mais très brutale de l’armée française contre les Tunisiens, accusés globalement d’avoir pactisé avec les forces de l’Axe et de s’être livrés au pillage, mais aussi contre les Italiens ressortissants d’une puissance ennemie, permet la reconstitution très rapide de l’Union départementale. Sa première conférence du 17 octobre 1943 annonce la formation de 60 syndicats groupant 15 000 membres.

Les communistes dont l’organisation, très réduite, s’est maintenue dans la clandestinité, auréolés par la Résistance conduite en Europe contre le fascisme et le prestige acquis par l’URSS au cours de la guerre, jouent un rôle de pointe dans cette renaissance et se renforcent parallèlement.

Ils prennent la direction de l’Union départementale, marginalisant les « social-réformistes » et attaquant les destouriens sur leur attitude envers l’Axe puis sur leur recours aux États-Unis, au nom des principes inclus dans la Charte Atlantique (août 1941).

Sa puissante action revendicative et les succès remportés dans la défense du monde du travail renforcent sans cesse la Centrale. À son XIXe congrès d’avril 1945, 400 délégués représentent 250 syndicats dont 15 syndicats agricoles (la percée est remarquable) totalisent plus de 60 000 syndiqués.

Les facteurs politiques brisent l’unité. La guerre a ébranlé les empires coloniaux dans leurs fondements et l’exigence d’indépendance entretenue par la ferveur nationaliste se traduit - et les tentatives sont ici anciennes - par la volonté d’autonomie complète du mouvement syndical par rapport à la CGT française.

Le contrôle étroit exercé par sa direction communiste sur l’Union départementale, les positions politiques exprimées, directement subordonnées à la stratégie communiste mondiale et aux intérêts nationaux français que celle-ci ne contredit pas, aiguisent les oppositions au maximum.

En 1944, après la formation à Sfax d’un petit syndicat autonome tunisien à la Compagnie de Sfax·Gafsa, favorisé par les pouvoirs publics, des militants issus de l’Union départementale et soutenus par le Néo-Destour constituent les premiers syndicats autonomes du sud, puis ceux du nord en 1945.

Englobant la Fédération générale des fonctionnaires tunisiens, également reconstituée en 1945, ils donnent naissance à l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) dont le premier congrès se tient à Tunis en janvier 1946. À son XXe congrès des 26 et 27 octobre 1946, l’Union départementale se transforme en dépit de réticences internes, minoritaires, en centrale tunisienne indépendante en théorie de la CGT, l’Union syndicale des travailleurs de Tunisie (USTT). Ses effectifs atteignent 71 000 syndiqués dans 290 syndicats.

À partir de 1946, les organisations syndicales se multiplient, non plus sur la base de ce qui constitue le fondement du syndicalisme : la défense du monde du travail « sans distinction de race ou de nationalité » face aux employeurs mais, même si l’action revendicative reste avec plus ou moins de rigueur au centre de leur effort, essentiellement en fonction des catégories ethno-nationales dont les intérêts s’affrontent directement et ouvertement dans la crise finale du colonialisme, secondairement des options politiques. Seule l’USTT maintient non sans tiraillements le caractère internationaliste du mouvement syndical, revendication liée aux origines et conquête du début des années 1930 qui avait imposé l’application de la loi française de 1884. La Fédération des fonctionnaires français, ultra-colonialiste, se sépare avec éclat derrière son secrétaire général Antoine Colonna de l’Union départementale transformée en USTT. De fait, cette séparation était complète depuis sa reconstitution en 1943.

Une nouvelle Fédération des fonctionnaires de Tunisie, adhérente à l’USTT se constitue à partir de la fin de 1947 avec une minorité de fonctionnaires français les plus ouverts aux changements inéluctables qui se préparent et des fonctionnaires tunisiens, les uns et les autres plus ou moins proches des communistes. Les éléments tunisiens ont soutenu l’évolution de la Centrale vers une fermeté moins ambiguë dans l’affirmation du principe d’indépendance, la participation directe à ses luttes, et l’abandon progressif du slogan de l’Union française fondé sur l’indéfectible solidarité avec « le peuple travailleur de France ».

Un Cartel des syndicats fédérés (modeste), se constitue le 23 février 1947, sur une base essentiellement européenne, avec les transfuges de l’Union départementale liés à l’ancienne direction socialiste et à la tête duquel est élu son ancien secrétaire général Albert Bouzanquet. Le Cartel fusionnera avec la CGT/Force ouvrière à sa fondation en décembre.

L’USTT perd désormais sans cesse du terrain, lentement d’abord puis de plus en plus rapidement, au bénéfice :

  • De l’UGTT en ce qui concerne les Tunisiens musulmans.
  • Très secondairement au bénéfice des petites organisations existantes et davantage par désaffiliation syndicale, ou en fonction des départs choisis, ou imposés par les premiers effets de la redistribution socio-nationale des années 1950 qui prive la Centrale de quelques cadres actifs.

Les premiers départs ont commencé dès 1944-1945 à réduire les communautés italienne et juive tunisienne dans une proportion moindre, tandis que la communauté française accroissait ses effectifs du fait en partie de la progression des naturalisations d’Italiens et dans une mesure bien moindre les Juifs tunisiens.

Quelques mois après la proclamation de l’indépendance, I’USTT prononce sa dissolution au Congrès extraordinaire du 2 septembre 1956. Un document interne et manuscrit, résultat d’un décompte précis des cartes et timbres placés et payés en 1954-1955-1956, rend compte des effectifs réels de la Centrale, au-delà du mythe légitimateur du nombre, auquel chacun se livre. […]

L’index biographique

Ce rappel cursif des conditions dans lesquelles le mouvement syn­ dical évolue aans la Tunisie coloniale a pour objet de cadrer l’index biographique des militants qui ont assuré sur un temps long ou bref (pas toujours aisé à déterminer) une fonction d’encadrement au sein de différents organismes syndicaux :

  • Délégués d’entreprise ou de localité.
  • Membres de comités (ou commissions) et bureaux exécutifs d’entreprise de corporation ou de localité.
  • Membres des comités et bureaux exécutifs des Fédérations par corporation.
  • Membres des Commissions Administratives « nationales » élues par les congrès statutaires et des bureaux exécutifs désignés en leur sein par les membres des Commissions Administratives.

Quatre personnalités du monde syndical international qui ont joué sur un temps long ou bref un rôle incontestable sur les orientations des centrales figurent à cet index.

N’y figurent pas, au contraire, quelques membres des professions libérales qui ont exercé des fonctions « para-syndicales ». En particulier les médecins qui ont assuré (quasi bénévolement) le fonctionnement du Centre médico-social de l’USTT ouvert à tous les syndiqués à partir de 1947 et ayant comptabilisé plus de 50 000 utilisateurs au 31 décembre 1949, sous la direction technique des docteurs Georges Valensi et Angelo Guttierès, et ceux de la corporation des dockers, mensualisés par le patronat en vertu des conventions collectives et proches du syndicat ; n’y figurent pas non plus, les avocats-conseils des centrales.

L’index concerne les centrales suivantes :

  • L’Union départementale des syndicats de Tunisie de sa fondation à sa transformation - 1919-1946.
  • La première CGTT - sept. 1924/fév. 1925.
  • La deuxième CGTT- mars 1937/janv. 1938.
  • La première Fédération générale des fonctionnaires tunisiens, autonome (FGFT).
  • L’USTT de sa fondation à sa dissolution - 1946-1956.

Il ne concerne pas :

  • L’UGTT pour des raisons de compétence mais également de choix.
  • La naissance de l’UGTT comme des syndicats autonomes qui la précèdent, puis l’ascension de sa puissance au cours des dix années qui séparent la Régence de l’indépendance, marquent à notre sens, une coupure fondamentale :

CE N’EST PLUS LE TEMPS DES FONDATEURS MAIS CELUI DES HÉRITIERS.

L’UGTT illustre l’affirmation d’un syndicalisme national, tunisien/musulman homogène qui préfigure la Tunisie indépendante. En tant que telle, elle appartient aux prodromes de son histoire et la sienne propre est une histoire en marche dont seule la première étape se situe dans le cadre colonial, qu’elle a beaucoup aidé à briser.

L’histoire qu’illustre cet index biographique de ceux qui l’ont faite, est une histoire finie.

  • - La Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), fondée en 1937 puis transformée en 1947 en Union tunisienne des syndicats chrétiens (UTSC). Petite association corporative euroéenne plus que syndicat, très liée à l’archevêché, elle rejette l’action revendicative et notamment la grève, affirme son « attachement indéfectible aux valeurs spirituelles... à la famille... à la colonisation » (qui ne sont pas les objectifs traditionnels du syndicalisme).
  • - Il ne concerne pas davantage le syndicat tunisien autonome de la Compagnie Sfax-Gafsa, exemple de syndicat « jaune »,. selon la terminologie syndicale (un autre syndicat jaune avait été constitué dans le périmètre minier de la compagnie Sfax-Gafsa en 1936 avec la participation de cadres français et d’ouvriers fascistes italiens) dont le principal intérêt historique est d’avoir servi de point d’ancrage provisoire au démarrage difficile des syndicats auto­ nomes du sud, avant de disparaître.

497 notices biographiques composent cet index, classées par ordre alphabétique selon l’orthographe courante, dont :

  • 207 Tunisiens musulmans.
  • 46 Tunisiens juifs.
  • 6 Algériens musulmans.
  • 178 Français.
  • 55 Italiens.
  • 2 Espagnols.
  • 2 Hongrois.
  • 1 Libanais.

Le dénombrement d’Algériens n’a qu’une valeur indicative sans signification statistique, l’origine ayant été impossible à affirmer pour nombre d’entre eux qui ont pu être classés comme Tunisiens. Le cas a pu également se produire pour des mineurs marocains ou tripolitains et fezzanais, bien que leur présence, remarquable dans le secteur minier, paraît avoir été insignifiante dans le mouvement syndical. Les Soufi (parce que originaires du Souf dans le sud algérien la plupart du temps, et par opposition aux Hammi, Tunisiens originaires de El Hamma de Gabès) y ont eu au contraire un rôle notable non seulement dans les mines mais à Tunis où ils sont employés comme les Hammi en tant que portefaix (Hammel), c’est-à-dire dockers ou déchargeurs à la Halle aux Grains.

Les conflits « régionalistes » entre les deux communautés sont fréquents et ont des incidences syndicales. Chez les dockers les « caporaux » responsables du recrutement quotidien des équipes, les choisissent en fonction des solidarités ethniques... et des ristournes perçues sur l’embauche, d’où une série de conflits « inter-ouvriers » assez typiques des corporations de dockers.

La présence de Maghrébins diminue dès le début des années 1930 car ils subissent en premiers les compressions de personnel consécutives à la crise et très importantes dans les mines, et disparaît presque complètement après l’indépendance.

La présence espagnole (groupes gitans mise à part) est insignifiante en Tunisie jusqu’à la fin de la guerre civile. Réfugiés politiques républicains de toutes tendances, arrivent entre 1938 et 1939. Ils s’emploient dans différentes corporations, les mines surtout (Oum Douil en particulier), où les archives allemandes leur attribuent la responsabilité des sabotages et incitation à la grève avec listes de noms à l’appui.

Leur quasi-absence de l’encadrement syndical s’explique par le fait que les Espagnols ont constitué en Tunisie leur propre Centrale « L’Union générale des travailleurs espagnols » (comme leurs propres partis communiste, socialiste, etc.) qui entretient des relations constantes avec I’USTT jusqu’en 1956.

Figurent à cet index :

  • 19 femmes dont :
  • 2 Tunisiennes musulmanes,
  • 6 Tunisiennes juives,
  • 9 Françaises (dont 2 d’origine juive algérienne et une d’origine maltaise),
  • 2 Italiennes.

Deux d’entre elles ont appartenu à une Commission Administrative, et l’une d’entre elles a joué dans l’histoire syndicale un rôle de premier plan. Cette proportion ne traduit pas celle de la population féminine salariée, qui reste marginale dans le mouvement syndical (affiliation et encadrement toutes nationalités confondues).

À cette réserve près, l’encadrement syndical apparaît grossièrement fidèle à la réalité sociale, et il en accuse les modifications. En ce qui concerne les Tunisiens musulmans, il faut en effet tenir compte, non de la population totale mais de sa fraction syndicable c’est-à-dire salariée ce qui exclut le monde rural mais non les ouvriers agricoles. Le nombre de français reste toujours supérieur à leur proportion au sein du monde du travail. Cette donnée est partiellement corrigée si l’on tient compte du nombre important de naturalisés (Italiens, Maltais et Juifs tunisiens, très souvent identifiables avec certitude à leur nom). L’origine a été précisée lorsque la naturalisation est de date relativement récente.

Nous avons renoncé à établir la classification régionale des responsables syndicaux tunisiens étant donné que nous n’avons pas réussi à déterminer avec certitude le lieu d’origine pour nombre d’entre eux.

Néanmoins dans le secteur ouvrier, l’encadrement syndicat tunisien appartient surtout aux régions du Sud de la Régence, ce qui peut s’expliquer par l’importance minière de la région de Gafsa, mais ce sont aussi les syndicalistes originaires du Sud que l’on retrouve souvent dans l’encadrement des corporations ouvrières de la Capitale (dockers, céréaliers, ouvriers du Bâtiment).

Par contre, syndicalistes, fonctionnaires et marginalement employés tunisiens semblent, à exceptions près, recrutés dans la Capitale et très marginalement dans la région du Sahel ou le syndicalisme reste faible ; il paraît être à peu près nul dans l’île de Djerba dont l’immigration vers la Capitale est surtout faite de commerçants, tandis que l’immigration provenant des îles Kerkennah vers Sfax semble comporter une majorité d’ouvriers et employés des services publics.

L’étroite imbrication entre organisations syndicales et partis politiques est confirmée par la très importante proportion du nombre de syndicalistes affiliés à un parti politique. Nous avons renoncé à en donner le décompte, l’affiliation aux Destours notamment n’ayant pu être confirmée ou infirmée avec certitude pour de nombreux militants figurant à cet index. Il reste que les communistes et après eux les socialistes, toutes centrales confondues, ont la première place dans l’encadrement syndical et ce, pendant toute la période considérée.

La répartition par nationalité et ethnie et/ou par appartenance politique des syndicalistes ayant subi la répression a été également abandonnée parce qu’elle risquait de dénaturer la réalité syndicale.

En effet, ce sont les communistes (Tunisiens musulmans et Juifs, Italiens, Français) qui semblent de loin être le plus frappés par la répression, mais généralement pour raisons politiques plus que syndicales.

La répression n’a jamais atteint les socialistes au-delà des mesures administratives, sauf dans un cas, il s’agit d’un Tunisien musulman.

Ce sont les Tunisiens musulmans qui subissent le plus la répression en raison de leur activité syndicale, mais leur dénombrement ne serait pas suffisamment indicatif de la réalité, l’index ne comportant que les noms des responsables syndicaux alors que les ouvriers mitraillés au cours de grève, en 1937 notamment, sont presque toujours des grévistes anonymes.

Ici comme ailleurs et dans son contexte spécifique, on peut se demander, mais la question est peut-être sans objet, à quel point de rupture le politique entraîne le syndicalisme, les hommes et les femmes qui lui ont consacré une partie importante de leur vie active, d’un poids écrasant qui dépassait son projet. Facteur de libération sociale et culturelle, à quel point de rupture il devient facteur d’aliénation nouvelle.

Néanmoins, et toute analyse d’historien comporte inévitablement une part de subjectivité, nous croyons que les notices biographiques qui figurent à cet index, en dépit des différences, des oppositions, des conflits qu’il n’est pas un instant question de gommer ou de réduire, en dépit du paternalisme colonialiste des socialistes, du sectarisme totalitaire des communistes, de l’exclusivisme nationaliste des destouriens, donnent la dimension d’un syndicalisme pluraliste et internationaliste, attaché à rapprocher pour leur défense commune, les hommes du monde du travail que le colonialisme avait tout fait pour séparer afin de régner.

Nous savons bien les lacunes et les erreurs inévitables que com­ porte sans doute cet index. Tel qu’il est, il est permis de dire : ceux qui fondèrent le syndicalisme en Tunisie, ce sont ceux-là.

Nous remercions toutes celles et tous ceux, nombreux, qui nous ont avec une infinie patience apporté leur témoignage fait d’histoire toujours vivante dans leur mémoire, et sans lesquels ce travail ne serait pas ce qu’il est, en particulier Roberte Bigiaoui, secrétaire générale adjointe de l’Union départementale des syndicats de Tunisie et Belhassen Khiari, secrétaire général de I’USTT.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article250441, notice Les fondateurs. Index biographique des cadres syndicalistes de la Tunisie coloniale (1920-1956) par Juliette Bessis, version mise en ligne le 16 août 2022, dernière modification le 16 août 2022.

Par Juliette Bessis

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