MUTER Mela [Mutermilch, Maria-Melania, née Kingsland dite]

Par Rachel Mazuy

Née Maria-Melania Klingsland le 26 avril 1876 à Varsovie, morte le 16 mai 1967 à Paris ; Artiste peintre ; membre du parti communiste. Collaboratrice de la revue Clarté et de la presse communiste. Membre du Mouvement de la paix.

Biographie nouvelle

Carte postale éditée par Clarté en 1925 avec un portrait de Raymond Lefebvre par Mela Muter
Carte postale éditée par Clarté en 1925 avec un portrait de Raymond Lefebvre par Mela Muter

Maria Melania Klingsland était issue d’une famille de la bourgeoisie juive assimilée de Varsovie. Fabian Klingsland son père était marchand mais aussi mécène d’artistes et d’écrivains. Zygmunt Klingsland, son frère, fut critique d’art à Paris avant 1914 et il devint le conseiller de l’ambassade à Paris de la jeune République polonaise après la guerre.

En 1899, la jeune femme épousa Michał Mutermilch (Michel Mutermilch, un écrivain et journaliste socialiste qui travaillera par la suite pour les services secrets soviétiques). Leur fils Andrzej naquit l’année suivante. À partir de 1901, la famille s’installa à Paris. Mela Muter fit ainsi partie des tous premiers artistes de ce qui sera ensuite appelé « L’École de Paris », même si elle n’a pas fui les pogromes de l’Est de l’Europe comme nombre de ses contemporains.

Au début du siècle, les Mutermilch étaient aussi tous les deux libre-penseurs, et participèrent en tant que délégués étrangers pour la Pologne au Congrès international de la Libre Pensée de septembre 1905 à Paris (L’Action, 1er septembre 1905).

La jeune femme, qui suivit au départ une école d’art pour jeunes filles en Pologne, fréquenta l’Académie de la Grande-Chaumière, l’Académie Colarossi, et se lia au sculpteur Antoine Bourdelle, même si elle prétendra par la suite être autodidacte. En contact étroit avec des artistes polonais résidant en France, elle présenta des œuvres dans des expositions en Pologne, tout en participant régulièrement aux Salons des Beaux-arts de Paris à partir de 1902. Avant et après la guerre de 1914, elle séjourna régulièrement en Bretagne, faisant ainsi partie de la petite communauté d’artistes polonais proches des peintres de l’école de Pont-Aven. Elle semble avoir pris le nom de Mela Muter vers 1913.

Au printemps 1917, elle rencontra le jeune écrivain socialiste révolutionnaire Raymond Lefebvre, dont elle tomba éperdument amoureuse. Leur correspondance amoureuse liée aux séjours de l’artiste en Bretagne, mais surtout à ceux de Lefebvre en villégiature ou en sanatorium pour soigner sa tuberculose, est riche de plusieurs centaines de lettres entre 1917 et 1920. En dépit de la différence d’âge, elle divorça religieusement de Michał Mutermilch en 1919 et envisagea d’épouser son amant.

La mort tragique de ce dernier, en 1920, au retour du IIe Congrès de l’Internationale communiste où il avait été mandaté par le Comité de la IIIe internationale, fut suivie en 1924 de celle de son fils Andrzej (d’un cancer des os), et la même année de celle son père. Mela Muter souffrit alors de dépression. Elle fut aussi touchée par le décès du poète Rilke (1927) qu’elle avait rencontré en 1925 (un amour platonique que révèle aussi leur correspondance).

Très belle, très sociable, elle devint vite une figure célèbre de Montparnasse. Elle gravitait alors autour de multiples créateurs aussi bien polonais (Stefan Zeromski, Léopold Gottlieb ou Léopold Zborowski) qu’avec des étrangers vivant ou séjournant en France ou des Français comme Henri Barbusse, Arthur Honegger, Albert Gleizes, Auguste Péret, Henri Matisse, Diego Rivera, Romain Rolland, ou Rainer Maria Rilke, les critiques d’art Varian Fry (qui fut aussi son amant) ou le critique Léon Rosenthal.

Engagée à l’extrême-gauche, elle adhéra au Parti communiste au début des années vingt. Très proche des intellectuels du mouvement Clarté dont faisait partie Raymond Lefebvre, elle travailla pour la revue Clarté au début des années vingt. En plus des dessins donnés à la presse communiste, on la vit, toujours au début des années vingt, prendre des positions en faveur de l’URSS. Elle participa ainsi à la vente aux enchères organisée par le Comité d’aide au peuple russe pendant la famine de 1921-1922 (L’Humanité, 12 juin 1922). Elle fit ensuite partie avec d’autres artistes qui séjournaient à Collioure d’un groupe communiste formé en 1924, et fut très proche du dirigeant communiste des Pyrénées-Orientales Paul Combeau, avec qui elle échangea de la correspondance.
Elle adhéra à l’AEAR dans les années trente. De ce fait, on retrouva également ses dessins pendant la période du Front populaire dans Commune et son nom apparaissait dans des listes de pétitions antifascistes dans la presse de gauche. En 1935 (lettres du 9 juillet et du 9 octobre), elle échangea avec Paul Combeau sur un projet de voyage en URSS, pour lequel, sur « injection » de ses correspondants soviétiques, elle refusa des expositions à Londres et en Italie. Si on se fonde sur son témoignage, ce voyage ne put se faire, car des « peintres soviétiques » refusèrent son séjour, parce qu’ils n’avaient « pas besoin d’exemples ni d’enseignement venant de l’étranger ». Entre 1933 et 1936 en particulier, les dirigeants de VOKS (Société pour les relations culturelles avec l’étranger) tentèrent en effet de favoriser l’accueil de groupes d’artistes étrangers, même s’ils se heurtèrent à des oppositions qui pouvaient émaner des autorités soviétiques (de l’ambassade à Paris, ou à Moscou, du commissariat aux affaires étrangères notamment), ou encore du Bureau international des peintres révolutionnaires. Ces divergences internes expliquaient de nombreux refus, souvent non motivés aux artistes français.

Grande voyageuse, elle obtint en 1911 sa première exposition individuelle dans une galerie d’art contemporain de Barcelone. D’autres expositions suivirent à Paris et en Pologne après 1918. Dans le milieu des années vingt, même si on lui doit aussi de nombreux paysages et des scènes de genre, elle était en particulier très appréciée comme portraitiste. On lui en doit beaucoup de portraits d’hommes engagées à gauche dont un portrait d’Henri Barbusse datant de 1924, un portrait de Romain Rolland, un portrait de Marcel Cachin, et plusieurs portraits ou dessins de Paul Vaillant-Couturier ou de son amant.

Mais elle a aussi peint Georges Clemenceau tout comme de nombreux portraits d’artistes et d’intellectuels dont elles étaient proches, comme le sculpteur François Pompon, l’artiste Chana Orloff, les musiciens Erik Satie ou Maurice Ravel par exemple. Sa célébrité lui permit de faire construire par son ami l’architecte Auguste Perret (dont elle fit aussi le portrait) une maison atelier dans une allée de la rue de Vaugirard à la toute fin des années vingt.

En 1927, elle acquit la nationalité française, même si elle garda toujours de fortes attaches avec la Pologne, apparaissant fréquemment dans des revues polonaises éditées en France. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Mela Muter, communiste, considérée comme juive par le régime de Vichy (même si elle s’était convertie au catholicisme en 1922), se réfugia dans la région d’Avignon où elle enseigna le dessin pendant toute la durée de l’Occupation.

Quand elle revint à Paris, elle ne put récupérer son atelier, qu’elle avait dû louer à partir de 1934 du fait de la crise économique. Le peintre Georges Dubuffet qui l’occupait refusa en effet de lui rendre. En dépit d’un procès, elle ne le retrouvera pas et le peintre achètera finalement le lieu auprès de l’association SOS village d’enfants à qui elle avait légué le bien (il y mourra en 1985). Elle termina sa vie dans un modeste atelier d’une cour de la rue Pascal à Paris (13e arrondissement).

Elle était toujours militante au début des années cinquante. Après la guerre, comme de nombreux intellectuels communistes, elle prit part au Mouvement de la paix, comme en 1949 à la Conférence nationale du Mouvement des intellectuels pour la Défense de la Paix à Paris avec André Fougeron ou Fernand Léger (Ce Soir, 24 avril 1949) ou en 1951 à l’Assemblée des femmes contre le désarmement à Gennevilliers (Ce Soir, 4 mars 1951). Elle apparaissait aussi dans des manifestations de l’ARAC, comme la "compagne de Raymond Lefebvre" (L’Humanité, 18 avril 1949). En 1950, Les Lettres françaises rappelèrent l’importance de son parcours entre la Pologne et la France (24 août).

Restée figurative, Mela Muter ne connut plus le succès qu’elle avait eu dans les années vingt. Elle perdait de surcroît la vue. De ce fait, en 1954, Pierre Daix demanda à Louis Aragon d’aider financièrement cette "vieille militante" en lui achetant un portrait de Marcel Cachin, datant de l’entre-deux-guerres. Quelques années avant sa mort, elle fut cependant aidée par un diplomate polonais, fils du peintre Bolesław Nawrocki (1877-1946). Opérée de la cataracte en 1965, elle put retravailler la peinture. Quelques mois avant sa mort, une galerie New-Yorkaise organisa une exposition rétrospective de son œuvre.

Mela Muter est présente dans les musées français, polonais, espagnol et deux de ses œuvres ont été présentées par le MAHJ dans le cadre de l’exposition Chagall, Modigliani, Soutine... Paris pour École (1905-1940), du 17 juin au 31 octobre 2021 ; et quatre d’entre elles lors de l’exposition Pionnières. Artistes dans le Paris des années folles au Musée du Luxembourg (2 mars - 10 juillet 1922). Elle a aussi été représentée lors de l’exposition organisée par le Musée de Collioure sur les peintres étrangers en Cerdagne (Collioure, Babel des arts) du 11 juin au 31 octobre 2022.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article251368, notice MUTER Mela [Mutermilch, Maria-Melania, née Kingsland dite] par Rachel Mazuy, version mise en ligne le 30 septembre 2022, dernière modification le 7 décembre 2022.

Par Rachel Mazuy

Carte postale éditée par Clarté en 1925 avec un portrait de Raymond Lefebvre par Mela Muter
Carte postale éditée par Clarté en 1925 avec un portrait de Raymond Lefebvre par Mela Muter
Raymond Lefebvre, Paul Vaillant-Couturier (préface), Esquisse du mouvement communiste en France, éditions Clarté.
Raymond Lefebvre, Paul Vaillant-Couturier (préface), Esquisse du mouvement communiste en France, éditions Clarté.
Dessin de couverture de Mela Muter pour l’ouvrage de Raymond Lefebvre, Esquisse du Mouvement Communiste en France, Editions Clarté.

SOURCES : Arch. de l’Université Nicolas Copernic de Torun (Pologne) : Fonds Mela Muter, Correspondance Mela Muter - Raymond Lefebvre. — GED : archives Jean Maitron, Correspondance Raymond Lefebvre - Mela Muter (copies). — Notes de Romain Ducoulombier. — Notes d’Ewa Bobrowska. — Notes d’André Balent — Correspondance entre Mela Muter et Paul Combeau en 1935 (photographies d’André Balent) — Rachel Mazuy, "Mela Muter, peintre star d’un Paris fou", Retronews. — Ewa Bobrowska, "Un portrait des “Années folles”. Mela Muter et la scène internationale à Paris », in : Mela Muter. Peinture, catalogue d’œuvres du musée universitaire de Torun, Torun, 2010, p. 13-17 — Ewa Bobrowska,« La présence des artistes polonais en France – État des lieux de la recherche », Ligeia, 2009/2 (N° 93-96), p. 67-76, Ligéia. — Gloria Boschi, Susanna Portell (Ed.), Cartes a la tardor de la vida, Mela Muter i Rainer Maria Rilke, Les Bernardes, 2018 — Ewa Bobrowska, « Les artistes polonais. Le Midi comme état d’âme », Collioure Babel des Arts, In fine, 2022 — Samuel Bégardin, Tatiana Trankivillitskaïa, Frans Masereel. Voyage au pays des Soviets, Snoek, 2022.

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