LUNION Joseph, Georges, dit GOTHON-LUNION

Par Étienne Arnould

Né le 10 mars 1895 à Gossier (Guadeloupe) ; militant communiste (Parti communiste et Union intercoloniale UIC) et nègre (CDRN puis Club des nègres conscients et Ligue Universelle de Défense de la Race Nègre LUDRN).

Joseph Lunion dit Gothon-Lunion fit un bref, mais remarqué, passage militant au Parti communiste français et dans ses organisations coloniales satellites, Union Inter-coloniale (UIC) et Comité de Défense de la Race Nègre (CDRN) entre 1924 et 1927.

En juin 1924, Joseph Gothion-Lunion, alors étudiant et sympathisant communiste fréquentant l’UIC, est choisi par le Parti communiste français pour être envoyé à Moscou comme « délégué noir » au Ve Congrès du Komintern. Le choix d’un simple sympathisant « imbu de démocratisme » était révélateur des difficultés du Parti à répondre aux demandes de l’Internationale au moment où celle-ci entend faire du « problème nègre (…) une question vitale de la Révolution mondiale ».
Ce passage à Moscou fut immortalisé par des photographies dont une sur laquelle le Guadeloupéen siège entre Léon Trotski et Nguyen ai Quoc (futur Hô Chi Minh).
Sur une autre photographie Joseph Gothion-Lunion est assis sur ce qui est présenté comme l’ancien trône des tsars. Cette photographie est publiée en France par L’Illustration (16 août 1924).

Comme attendu, Joseph Gothion-Lunion revint de Moscou « convaincu ». Il participa aux activités de l’UIC et siégea à la Commission coloniale du Parti ainsi que dans sa sous-commission antillaise.

Le 25 octobre 1925, Joseph Gothion-Lunion adressa à l’Exécutif de l’Internationale un rapport sur la question coloniale et la politique du Parti communiste français sur la question nègre depuis le V° Congrès (rapport de 19 pages manuscrites, titres calligraphiés). Joseph Gothion-Lunion « accuse le parti communiste français d’avoir pratiquement considéré la question Coloniale comme une question secondaire ». Ce rapport fut plutôt une lettre, l’auteur narrant ses mésaventures et désappointements au sein du Parti, opposant l’Internationale au Parti, et, au sein du Parti, Jacques Doriot, alors responsable de la Commission coloniale, aux « mauvais communistes français ». D’entrée Joseph Gothion-Lunion affirmait que « les coloniaux français à l’exemple des Noirs américains doivent avoir autorisation de s’organiser indépendamment du Parti ».

En 1926, Joseph Gothion-Lunion participa, aux côtés de Lamine Senghor et de Tiemoko Garan Kouyaté, à la création du CDRN dont il était secrétaire énéral. Du fait des absences de Lamine Senghor (président du CDRN), en déplacement et malade, Joseph Gothion-Lunion assura la direction de fait du CDRN au sein duquel s’opposent communistes et anti communistes. Joseph Gothion-Lunion qui aspirait à succéder à Lamine Senghor, affiche son engagement communiste au point d’envoyer un télégramme à Moscou faisant part de la désignation de Lénine comme « Président honoraire » du CDRN. A l’initiative de la Commission coloniale (réunion du 20 novembre 1926) L’Humanité du 30 novembre 1926, p 2, publia ce télégramme.
En effet, le Parti qui a sans doute compté sur Joseph Gothion-Lunion pour contrôler le CDRN, finit par se défier de lui. La publication du télégramme vise à « faire une publicité autour de Gothon Lunion pour le poser comme communiste et éviter ainsi toute manœuvre éventuelle de sa part en vue d’entraîner le CDRN vers d’autres organisations politiques adversaires de la nôtre. » La Commission coloniale propose que le Parti lui adresse, en novembre 1926, un « blâme non public ».
Le 18 décembre 1926, L. Senghor démit Joseph Gothion-Lunion de son secrétariat général et l’accusa de détournement de fonds (l’allocation versée par le Parti communiste français.).
Le 14 janvier 1927, l’Assemblée Générale du CDRN. mit les communistes (L. Senghor, T.G. Kouyaté) en minorité.
Le 17 janvier 1927 Joseph Gothion-Lunion écrivit une lettre, adressée à Pierre Celor, alors responsable de la Commission Coloniale, l’accusant d’être, par « duplicité », à l’origine de sa chute et demandant, en conclusion, de partir à Moscou car « j’ai trop à dire ; aucun rapport ne saurait le contenir ». Cette demande de repartir à Moscou est renouvelée et précisée dans une troisième lettre, du 12 mai 1927, adressée au Secrétariat exécutif de l’Internationale. Joseph Gothion-Lunion y expose sa situation, « je ne dois pas vous cacher que mes ressources sont épuisées » et sollicitait donc, à défaut d’un retour à Moscou, un emploi au service de l’Internationale…
Il semble que Joseph Gothion-Lunion ait encore, des années après, cherché à repartir à Moscou puisqu’un relevé de décisions du secrétariat de la Section Coloniale Centrale du 9 septembre 1933 indique « Gothon Lunion : « Le Secrétariat de la section coloniale propose de ne pas donner les frais de voyage à Gothon et d’écrire à la maison sur son cas ».
De fait Joseph Gothion-Lunion déposa, en 1933 ou 1934, une demande de passeport qui n’aboutit pas. Il adressa le 17 juin 1936 une lettre au Ministre de l’Intérieur, protestant contre l’absence de délivrance du passeport demandé, développant un récit confus de ses tentatives de convaincre le Parti et l’Internationale de l’aider à partir en Russie, déplorant avoir été « lâché » par son « ami Doriot, député-maire de St Denis », et concluant « faites-moi délivrer mon passeport d’urgence, si vous voulez que, malgré certaines atrocités, je pense à l’Étranger que je suis français de deuxième zone comme tous mes frères blancs de ce pays se le confient tout bas. ».

Cependant, après son exclusion du CDRN et sa rupture avec le Parti communiste français Joseph Gothion-Lunion a eu quelques initiatives militantes qui l’écartaient nettement de l’orientation communiste.
Le 3 octobre 1927 il tenta la création d’un Club des nègres conscients, lors d’une réunion publique au cours de laquelle le Guadeloupéen Maurice Satineau plaida que la France n’est pas impérialiste.
En juillet 1932, la presse parisienne (Excelsior, Le Petit Parisien, Paris Soir, du 25 juillet 1932) signala la participation de Joseph Gothion-Lunion, en tant que Secrétaire Général de la LUDRN à l’hommage à Victor Schoelcher, aux côtés du député radical Gaston Monnerville et de Raoul Cenac-Thaly L’éphémère LUDRN, créée et disparue en 1924, est probablement ressuscitée par Joseph Gothion-Lunion pour cette cérémonie assimilationniste.
La Ligue Universelle de Défense de la Race Nègre (LUDRN), fondée et animée par le prince et avocat Tuvalou Houessou, ou Kojo Tuvalou Houenou, dit Marc Quenum eut une existence courte. Fondée le 30 avril 1924 elle disparut à la fin de cette année suite à la condamnation de son organe, Les Continents, attaquée en diffamation par Blaise Diagne (procès B Diagne/R Maran). Lunion ressuscita la LUDRN en 1932 de manière visiblement factice (la presse indique que le siège de la LUDRN est à Aubervilliers, où habite J Lunion...).

Ainsi Joseph Gothion-Lunion, s’estimant, avec quelques raisons, victime de discriminations tant de la part des communistes que de l’administration française, se plaignit en mélangeant la revendication assimilationniste à la revendication nègre.
Joseph Gothion-Lunion, qu’un rapport de police de 1926 présente comme « exalté », un autre en 1936 le qualifiant d’« halluciné », semble bien ne s’être jamais remis de l’expérience justement exaltante que fut pour lui d’être délégué au Congrès de l’Internationale en 1924. Dans ses écrits, il revient avec émotion sur l’accueil que lui fit « le peuple russe, depuis les gosses de six ans jusqu’aux bonnes vieilles trébuchantes (...) » et sur « l’enthousiasme des foules jusque dans les coins les plus reculés des campagnes », qu’il oppose aux « mauvais communistes français » qui le considéraient comme « un simple figurant » et non le « représentant de la race noire ».
Dans le même temps, les difficultés du Parti communiste français à contrôler Joseph Gothion-Lunion préfigurent les relations complexes que le Parti eut aussi bien avec L Senghor que T.G. Kouyaté.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article251824, notice LUNION Joseph, Georges, dit GOTHON-LUNION par Étienne Arnould, version mise en ligne le 25 octobre 2022, dernière modification le 25 octobre 2022.

Par Étienne Arnould

SOURCES : A.N. Sûreté Nationale - Fonds de Moscou : 19940459/401 ; 19940451/47 ; 19940474/231. —A.D. Seine-Saint-Denis : A.D. Seine-Saint-Denis : 3 Mi 6/1-144 . — Archives PCF Copies d’archives de l’Internationale Communiste, fonds 517.1, documents produits par la SFIC (1921-1947). — GALLICA. — Il figure dans les archives du Komintern sous le nom de Lunion Joseph, dans la série 495 mais sans cote (000).
Bibliographie :
DAUPHIN Odile, « Les « coloniaux » et leurs premières tentatives d’organisation en France de la 1ère guerre mondiale à 1927. », Les Cahiers du Mouvement Ouvrier, N° 68, 4e trimestre 2015, pp 9-22. — Dewitte Philippe, Les mouvements nègres en France 1919-1939, L’Harmattan 1985. — Sagna Olivier, Des pionniers méconnus de l’indépendance : Africains, Antillais et luttes anticolonialistes dans la France de l’entre-deux-guerres (1919-1939), Thèse de doctorat Paris VII, 1986.

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