KRAVETZ Marc

Par Bernard Thiéry

Né le 2 octobre 1942 à Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), mort le 28 octobre 2022 à Paris ; militant à la JC, aux ESU, dirigeant de la FGEL, de l’UNEF, de l’UEC, du FUA, membre du comité de rédaction de Clarté, contributeur à Voie communiste, enseignant à l’Université de Paris VIII-Vincennes, à l’École de journalisme de l’IEP-Paris, à l’école d’Action sociale de la CNAF ; éditorialiste, grand reporter, directeur du service Étranger à Libération, grand reporter au Matin de Paris, collaborateur de plusieurs autres organes de presse ; réalisateur, chroniqueur à France-Culture, prix Albert-Londres, prix Noureddine Zaza.

Marc Kravetz était issu d’une modeste famille juive. Son père, résistant, adhéra au Parti communiste français (PCF) en 1932, fut secrétaire de mairie au Blanc-Mesnil ; il était abonné à l’Humanité, « mais il évitait de le lire, préférant lire Le Monde (…), pour savoir ce que pensait l’adversaire » disait Marc Kravetz. Il admirait son père. Sa mère était employée à la mairie de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). La famille vivait à Blanc-Mesnil dans un pavillon de la rue Lénine. Le portrait de Staline trônait au-dessus du lit conjugal. À l’âge de six ans, il participa à la collecte de cadeaux pour les soixante-dix ans du « Petit père du peuple ». La résistance des communistes et la déportation des juifs sous le gouvernement de Vichy furent dès le plus jeune âge au coeur de son éducation. Enfant, confiait-il, il « avait un amour un petit peu fétichiste des journaux », lisait tous les papiers imprimés qu’il trouvait, les découpait, les reliait avec des bouts de laine pour fabriquer des sortes de journaux éphémères. À l’adolescence, il fut champion de gymnastique par équipe avec la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) créée en 1934 par la fusion, anticipant l’élan du Front populaire, entre la fédération sportive proche de la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) et celle liée à la Confédération générale du travail (CGT).

C’est à l’âge de dix-sept ans qu’il voulut devenir journaliste. Son père souhaitait qu’il fasse des études. Il entra, en 1960, à l’École normale des instituteurs et adhéra aux Jeunesses communistes (JC) ; il diffusa La Question de Henri Alleg, ouvrage interdit, refusa de diffuser L’avant-garde, journal des JC, à son goût trop modéré sur la guerre d’Algérie. Les cadres du PCF l’accusèrent d’appartenir à un réseau d’aide au FLN ; Paul Laurent en 1959, le soumit à un interrogatoire et l’exclut des JC. Effondré, il déchira sa carte et perdit toute illusion sur « Le Parti ». Ce camouflet fut plus insupportable pour son père que son renvoi simultané de l’École normale. Il prépara seul le baccalauréat, fut admis au lycée Henri IV (Ve arr. Paris) en hypokhâgne et noua des contacts avec les réseaux d’aide au FLN. Il fut interpellé rue Soufflot (Ve arr.) transportant des tracts de Jeune Résistance, organisation de soutien aux insoumis et déserteurs, en liaison avec le réseau Jeanson des « porteurs de valises ». En 1961, grâce à la bourse que lui obtint son professeur de philosophie, il entra à l’École normale de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine). Bien que brillant étudiant, il ne passa jamais l’agrégation au grand regret de son père. Lorsqu’en 1980, Marc Kravetz obtint le prestigieux prix Albert-Londres, selon lui, ce « fut la revanche » de son père, « la preuve d’une reconnaissance ».

Il s’engagea, en 1961, à l’Union des Étudiants communiste (UEC) qui, de 1960 à 1965, s’opposa à la direction du PC ; cette dissidence dénonçait le stalinisme, la tiédeur de la direction du PC sur la guerre d’Algérie. Le PC ne contrôlait que la minorité des « fidèles au parti », autour de Guy Hermier et Jean-Michel Cathala. Marc Kravetz s’inscrivit dans l’une des trois mouvances contestataires de la direction, celle majoritaire des « Italiens » ; elle approuvait l’évolution du PC italien vers un réformisme de gauche ouvert. Sa principale position de force était le magazine Clarté de l’UEC discrètement appuyé par des intellectuels tels que Louis Aragon. Marc Kravetz s’engagea en même temps dans le Front étudiants antifascistes (FEA) qui avait émergé au cercle d’Histoire de la Sorbonne autour d’Alain Krivine, au lendemain du putsch militaire d’Alger du 21 avril 1961. Krivine était le principal animateur du courant « trotsko-guévariste » de l’UEC dont le bastion était « le secteur Lettres » à la Sorbonne. Soutenu par de nombreux intellectuels dont Pierre Vidal-Naquet, Laurent Schwartz et Jean-Paul Sartre, le FEA s’élargit rapidement en Front universitaire antifasciste (FUA) regroupant des militants communistes, socialistes, d’extrême-gauche et chrétiens en lutte contre l’OAS et l’extrême-droite. À l’UEC et au FUA, Marc Kravetz noua des relations qui ont perduré dans le militantisme et le journalisme telles que celles avec Serge July, Christian Blanc, Antoine Griset et Jean-Louis Péninou. Avec ce dernier, Marc Kravetz fut l’un des principaux animateurs du FUA. Il dirigea son service d’ordre et, en 1962, eut un rôle majeur dans l’organisation du meeting du FUA qui rassembla à Paris 3000 étudiants des services d’ordre des facultés parisiennes. Avec Jean-Louis Péninou, pendant l’été 1962, il travailla comme enseignant volontaire en Algérie dont l’indépendance venait d’être proclamée le 5 juillet. Le service d’ordre de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) dirigé par Pierre Goldman prit, en 1963, le relais de celui du FUA dans la lutte contre l’extrême-droite, notamment contre le Comité étudiants nationalistes dont l’aile la plus radicale créa le mouvement Occident en 1964.

Autonome à l’âge de dix-neuf ans, Marc Kravetz participa au comité de rédaction du mensuel du PC non orthodoxe La Voie communiste créé en 1958 par Denis Berger et aidé par Jean-Paul Sartre pendant une courte période ; il cessa de paraître en 1965. Marc Kravetz participa aux débats ouverts autour du journal, animés notamment par Denis Berger et Félix Guattari. Il y côtoya Serge July, Jean-Louis Péninou et Marie-Noëlle Thibault. De 1962 à 1964, Jean-Louis Péninou et Marc Kravetz publièrent des articles non signés dans ce mensuel. Sept ans avant mai 68, ils y testaient leur ambition de s’appuyer sur la contestation étudiante pour construire un mouvement plus large, offensif, se retournant contre le PC, la gauche et le pouvoir gaulliste ; pour provoquer une « réaction en chaîne » résumait Serge July.

En 1963, Marc Kravetz fut élu vice-président de la Fédération des groupes d’études de Lettres (FGEL) présidée par Jean-Louis Péninou. En 1963-1964, Marc Kravetz fut vice-président de la Mutuelle nationale des étudiants de France (MNEF) présidée par Antoine Griset ; créée en 1948 par l’UNEF, elle restait très liée au syndicat. En 1963, l’UNEF stagnait, sa direction tendait à se replier sur la gestion de son gros appareil. Au congrès d’avril à Dijon, Jean-Louis Péninou et Marc Kravetz contribuèrent à jeter les bases d’une « gauche syndicale », de « la voie universitaire », stratégie recentrée sur les conditions de travail des étudiants ; ils appelaient à la constitution de « groupes de base » d’étudiants, à une mutation de la société. Leurs porte-paroles étaient, pour les « sorbonnards » Antoine Griset (FGEL) et, pour les étudiants en médecine Jean-Claude Polack (AGEMP). À l’automne 1963, Marc Kravetz, avec à ses côtés Antoine Griset et Jean-Louis Péninou, publia un article dans Les Temps Modernes qui critiquait les cours magistraux, revendiquait une allocation d’étude donnant à l’étudiant un statut de travailleur indépendant en formation ; il y dénonçait « la main mise capitaliste » sur l’Université. Il ne s’agissait plus seulement de solliciter des moyens pour l’université tel que le faisaient le syndicalisme traditionnel et le PC, mais de s’attaquer à ses fondements. La direction de l’UEC fut séduite, celle du PC scandalisée. À la rentrée universitaire de 1963, la FGEL entretint une effervescence constante s’appuyant sur les multiples initiatives décentralisées des « groupes de base » qui débordaient la direction de l’UNEF. Le mouvement portait sur l’augmentation des loyers en cités universitaires, la gratuité des cours polycopiés et la contestation des cours magistraux. Une semaine de grève fut décidée. Le ministre de l’Éducation nationale Christian Fouchet qui devait présider à la Sorbonne la cérémonie solennelle de rentrée fut déclaré « interdit de séjour ». Le 29 novembre, dix-mille étudiants manifestèrent à Paris, affrontant les forces de l’ordre aux cris de « Des cités, pas des casernes » et « Des amphis, pas des canons ». Dix-huit mois après la fin de la guerre d’Algérie, son souvenir resurgissait. Marc Kravetz arrêté le matin lors d’un ultime collage d’affiches fut relâché dans l’après-midi. En cette rentrée, la France comptait cinquante mille étudiants de plus qu’à la précédente ; les effectifs de la Sorbonne avaient augmenté d’un quart. Devant l’ampleur du mouvement, le gouvernement ramena les loyers à leur montant antérieur et annonça la création de la nouvelle faculté à Nanterre (Hauts-de-Seine).,

Au début de l’année 1964, fortes de ce succès, plusieurs assemblées générales (AG) parisiennes relancèrent l’idée d’une journée d’action pour la création de centres de polycopie gratuits. La date du 21 février fut fixée par la FGEL, jour de la visite officielle du président de la République italienne qui devait être reçu à la Sorbonne, avec remise de médaille en présence de Christian Fouchet ; ce jour était aussi celui de la « Journée anti-impérialiste des étudiants du monde ». La FGEL décréta la grève, voulut organiser l’occupation de la Sorbonne et en interdire l’accès ; elle appela à une manifestation à seize heures rue Soufflot toute proche, celle du siège de l’UNEF. Le Préfet Maurice Papon mit le quartier en état de siège ; le déploiement des forces de l’ordre fut impressionnant, celui des étudiants insuffisant. Marc Kravetz et Jean-Louis Péninou annulèrent l’opération.
Ce revers pesa sur le congrès de l’UNEF d’avril 1964 à Toulouse où les délégués de province modérèrent « l’aventurisme » des « sorbonnards » Péninou et Kravetz. Après une nuit de négociations, fut porté à la présidence [Bernard Schreiner, catholique, provincial, sans appartenance politique, remplaçant Michel Mousel qui avait couvert l’action de février. Dès juillet 1964, Marc Kravetz réintégra discrètement l’équipe nationale, devint secrétaire général du Bureau national (BN), rejoint en octobre par Jean-Louis Péninou. Aux côtés de Serge July, Jean-Marcel Bouguereau et Jean-Louis Péninou, il s’investit à Clarté. Pierre Goldman les rejoignit. Marc Kravetz adhéra aux Étudiants socialistes unifiés (ESU) fondé par le PSU et fut proche de Marc Heurgon et d’André Gorz.

À Moscou, Nikita Krouchtchev limogé, la petite ouverture se refermait ; à Paris, Roland Leroy chargé par la direction du PC de rétablir l’ordre dans l’UEC, s’activait.Clarté organisa le 9 décembre 1964 à la Salle de la Mutualité à Paris un débat intitulé « Que peut la littérature ? » avec quatre écrivains. Jean-Paul Sartre dans la grande salle bondée y tint la vedette. La seule présence de Sartre à la tribune renforça le courant des « Italiens » où abondaient les sartriens dont Marc Kravetz et Jean-Louis Péninou assis au premier rang. Conscient de l’effet que produirait son « compagnon de route », le PCF avait décidé de ne pas être présent à l’initiative.

Après son VIIIe congrès de mars 1965, l’UEC était mise au pas, l’UNEF était à bout de course. La direction de la Jeunesse des étudiants catholiques (JEC) influente dans le syndicat, autour d’Henri Nallet, était depuis quelques mois décapitée par l’épiscopat. Clarté, mal géré selon la direction du PC, était remplacé par Le Nouveau Clarté contrôlé par l’appareil du Parti. Dans la gauche syndicale, depuis plusieurs mois au cours d’AG interminables, les « statutaires » représentés par Jean-Louis Péninou et Marc Kravetz polémiquaient violemment avec les « structuristes » menés par Jean-Marc Salmon ; selon ses diatribes, Péninou et Kravetz faisaient du « psychologisme ». En janvier 1965, Péninou et Kravetz, lassés, démissionnèrent du Bureau national de l’UNEF. Dans un nouvel article publié dans Les Temps modernes, rédigé par Antoine Griset, Marc Kravetz, amer, autocritique, adressa ses adieux émus au mouvement étudiant.

Au congrès de l’UNEF à Bordeaux en avril 1965, la « gauche syndicale » était exsangue. Pressé de tous côtés d’accepter la présidence, Marc Kravetz fidèle à ses orientations refusa. Pierre Guidoni, candidat à la présidence, était discrédité pour son appartenance à la SFIO honnie par les congressistes. Marc Kravetz combina une sortie en le faisant nommer « Président d’Honneur », libérant la place pour Jean-François Nallet, frère de l’ancien dirigeant de la JEC. Marc Kravetz s’effaça ainsi qu’Antoine Griset et Jean-Louis Péninou.

En 1965, Marc Kravetz et Jean-Louis Péninou se lièrent épisodiquement à la petite équipe qui se prétendait « L’opposition de gauche », constituée de quelques anciens de l’UEC tels que Michel Butel et Pierre Goldman et quelques ex-fondateurs de La Voie communiste en fin de vie dont Gérard Spitzer et Félix Guattari.

Au printemps 1966, Marc Kravetz et Jean-Louis Péninou, avec une délégation française, allèrent en Chine en pleine ébullition, à l’invitation des Jeunesses communistes chinoises. Lors d’un banquet, Marc Kravetz porta un toast à un ami écrivain qu’il admirait, provoquant un silence glacial dans l’assemblée. L’homme de lettres venait d’être l’une des victimes de la « Révolution culturelle ». La veille du rendez-vous prévu de la délégation française avec les dirigeants des Jeunesses chinoises, la rencontre fut annulée, leurs interlocuteurs ayant été arrêtés. De retour en France, Kravetz et Péninou refusèrent de se prêter à la mascarade des conférences à la gloire du « Grand-Timonier » programmées par l’association des Amitiés franco-chinoises.

Pendant l’été 1967, Marc Kravetz et Christian Blanc, au terme d’un périple rocambolesque, rejoignirent Pierre Goldman à La Havane (Cuba) pour suivre une session de formation révolutionnaire et de guérilla. À l’hôtel Habana Libre, ils se retrouvèrent avec les guérilleros de vingt-six pays d’Amérique latine répondant à l’appel lancé par Che Guevara en avril 1967 de créer « deux, trois…de nombreux Vietnam ». Leur ami Régis Debray croupissait depuis quatre mois dans une prison bolivienne. La mort au combat du Che le 9 octobre fut un choc pour toute l’opposition de gauche de l’UEC.

Kravetz couvrit les évènements de Mai 68 pour Action, hebdomadaire dirigé par Jean Schalit, ancien dirigeant de l’UEC. Il y retrouva Jean-Marcel Bouguereau. L’équipe occupa un local réquisitionné de la rue Galande, au coeur du quartier latin. Voix du Mouvement du 22 mars, de l’UNEF et des Comités d’action lycéens (CAL), il appelait dans son premier numéro du 7 mai à la grève générale et à « l’insurrection permanente ». Il cessa sa publication en juin 1969.
Dans les débats du cartel de direction du mouvement qui se tenaient tantôt au siège du SNESup tantôt à celui de l’UNEF, Marc Kravetz et Jean-Louis Péninou, qui ne représentaient plus qu’eux-mêmes mais conservaient une certaine aura, défendaient le besoin de structurer les groupes existants et d’élargir le mouvement en constituant des comités d’action intégrant les inorganisés. Marc Kravetz, dans les AG, incitait les comités d’action à se fédérer en une coordination provisoire.
Pendant la « nuit des barricades » du 10-11 mai, avec Péninou, il organisa la « prise » de la faculté de Censier, la conduite de l’AG des occupants ; le soir Georges Pompidou annonçait la réouverture de la Sorbonne fermée depuis le 3 mai. Tout comme Péninou, et les « trotskystes » autour d’Alain Krivine , Henri Weber et Daniel Bensaïd, Kravetz perçut vite que, privé de l’objectif mobilisateur de la lutte pour la « libération » de la Sorbonne, le mouvement ne pourrait survivre que s’il se tournait vers la population. Ils comprirent que la critique de « la société de consommation » sonnait comme une coquetterie de gosses de riches, inaudible par les travailleurs. Marc Kravetz préconisa la création de comités de quartiers.
Auprès de Marie-Noëlle Thibault, il devint l’un des principaux animateurs des Cahiers de mai, bi-hebdomadaire de reportage sur les questions sociales et d’enquête ; ce journal, expression des travailleurs en lutte, défendait leur autonomie totale, s’opposant en cela au PCF et à l’extrême gauche.

De 1967 à 1972, avec Antoine Griset, il enseigna la sociologie à l’École d’Action sociale de la Caisse nationale d’allocations familiales (CNAF) à Paris. Seul leur cours faisait salle pleine. En Mai 68, Kravetz et Griset, voisins de pallier, depuis la rue de l’Odéon, sur un petit scooter, sacoche de plombier en bandoulière et arborant le drapeau rouge, traversaient Paris jusqu’à l’immeuble bourgeois du centre de formation, rue de Madrid (VIIIe arr.).

De retour en 1969 de son aventure calamiteuse au Vénézuéla, désorienté, ayant perdu la plupart de ses amis, Pierre Goldman se rendait très souvent la nuit chez Marc Kravetz qui l’écoutait fidèlement jusqu’au matin, non sans lui laisser un peu d’argent. À ses proches, Kravetz confiait son inquiétude devant « son basculement dans la folie et son immersion dans les milieux du banditisme crapuleux ». Pierre Goldman se rendait encore chez lui lorsque, le 8 avril 1970, il fut arrêté par la police. Marc Kravetz fut l’un des rares, dont Alain Krivine, à lui rendre régulièrement visite à la prison de Fresnes (Val-de-Marne). Il l’accueillit dès sa libération le 5 octobre 1976 et resta proche de celui qu’il considérait comme « un ami et un frère » jusqu’à son assassinat le 20 septembre 1979.

De 1970 à 1973, Marc Kravetz collabora à plusieurs revues : Le Nouvel Observateur, Le magazine Littéraire et Les temps modernes.

De 1971 à 1976, en contre-partie de sa bourse d’étude, il enseigna la sociologie dans le département Sciences de l’éducation au « Centre universitaire expérimental de Vincennes » ; il y côtoya notamment Alain Badiou, Guy Hocquenghem, Daniel Bensaïd et Henri Weber.

Quelques mois après sa création, Libération était en proie à une première crise. À la demande de Serge July, Marc Kravetz qui, avec Jean-Louis Péninou, revenait d’un long périple dans le monde arabe, accepta non sans hésitation de rejoindre le quotidien qu’il caractérisait pourtant en termes peu élogieux. Voyant l’opportunité de réaliser son rêve de jeunesse de devenir journaliste, il convint avec Serge July de reconstituer une équipe qui se professionnaliserait sur le tas. Quand, en 1974, il intégra les locaux de la rue de Lorraine (XIX arr. Paris), il fut effrayé par le happening permanent, la violence des échanges, l’amateurisme. Avec Serge July, Marc Kravetz convainquit non sans mal Jean-Louis Péninou, Françoise Fillinger, Gérard Chapuis et Jean-Marcel Bouguereau de l’équipe des Cahiers de mai en train de se dissoudre, de les rejoindre. En novembre 1974, après dix-huit mois de réorganisation tumultueuse, le quotidien reparut avec Serge July à la direction qui s’appuya principalement sur le trio Kravetz, Péninou et Bouguereau. Jean-Paul Sartre malade et Verdier avaient démissionné le 24 mai. Marc Kravetz y fut pendant presque vingt ans grand reporter et éditorialiste. Du 9 au 14 décembre 1974, pour Libération, au premier rang des journalistes, il suivit au quotidien le premier procès de Pierre Goldman, puis le second le 4 mai 1976. Il le soutint par ses écrits, considérant que, comme les amis de sa génération, il partageait les luttes, les rêves et les angoisses de Pierre Goldman qui « a simplement conduit cet itinéraire jusqu’à ses conséquences les plus rigoureuses ».

Kravetz et ses amis de Libération, firent partie des personnalités qui poussèrent, sans succès, Charles Piaget, leader de la lutte emblématique des LIP à Besançon (Doubs), à se présenter aux élections présidentielles de mai 1974.

À la demande de l’un de ses anciens étudiants devenu responsable dans les Centres sociaux de la Meuse, Marc Kravetz, de 1974 à 1976, anima avec lui cinq à six fois par an à Bar-le-Duc des week-ends de sensibilisation à la sociologie auprès des intervenants des Centres sociaux du département. En 1979, pendant deux semaines, ils accompagnèrent une dizaine de membres du ciné-club du Centre social d’Étain (Meuse) dans la réalisation de reportages vidéo sur la vie quotidienne des habitants du bourg. Tournés avec un équipement rudimentaire, ils étaient diffusés dans un café fréquenté par les ouvriers de retour en bus des usines sidérurgiques du nord de la Lorraine. Il était convaincu que cette technologie balbutiante allait bouleverser les médias et faire émerger des journalistes-militants parmi les simples citoyens. Séduits, deux des participants bifurquèrent vers le journalisme professionnel.

En 1975, admiratif du théâtre de Dante Sauveur Gatti dit Armand Gatti, il collabora avec lui au Centre d’action culturelle de Montbéliard (Doubs) à Le lion, la cage et ses ailes, saga de huit films vidéo racontant la ville à travers son émigration, celle des ouvriers de Peugeot parmi lesquels quelques militants d’extrême gauche « établis », invités à scénariser et à contribuer à la réalisation de leurs propres itinéraires. Dans le cadre du « Festival d’Automne » de Paris, il rejoignit son ami dramaturge dans un collège de Ris-Orangis (Essonne). Associant les élèves, il fut coauteur avec le journaliste Maurice Weil (dit Pierre Joffroy), et interprète de l’une des pièces issue de l’expérience intitulée « Le Joint ».

En 1975, il créa la rubrique « Livre » dans Libération. Selon son collègue de Libé Jean Guisnel, il était « Convaincu que le reportage était la forme moderne de la littérature » ; il s’y engagea avec passion, avec une « empathie doublée d’une curiosité pugnace » (Mouloud Akkrouch dans Rue 89-Nouvel OBS). Son collègue de Libé Fabrice Rousseau résuma la conception que Marc Kravetz avait de leur métier : « Il n’y a qu’une seule vérité qui compte dans notre métier, c’est celle du terrain. Tu vas quelque part et les gens t’expliquent ce qui se passe. Ça n’a souvent rien à voir avec ce que tu pensais ». Il était « angoissé par les grandes catastrophes humaines du XXème siècle » dit de lui Jean Hartzfeld, autre collègue de Libé. Il avait des opinions tranchées et défendait certaines causes avec ténacité et, très exigeant envers lui-même et envers les autres, poussait parfois de mémorables coups de gueule dans les salles de rédaction. Sa première véritable plongée dans le journalisme, sa découverte du reportage fut la guerre du Liban pour Libération. Il y fit son apprentissage auprès de deux journalistes américains. Moqué par des confrères aguerris, il affirmait que « pour essayer de faire comprendre quelque chose, il fallait raconter une histoire » ; son style narratif singulier marqua toute son oeuvre. C’est par ses grands reportages pour Libération, sur la guerre du Liban, de 1975 à 1990, que Marc Kravetz acquit sa notoriété. Pour ceux réalisés sur la révolution iranienne de 1979 et rassemblés dans son ouvrage Irano Nox, en 1980, lui fut décerné le prix Albert-Londres.

Le 21 février 1981, Serge July suspendit la parution de Libération en crise profonde. Depuis la fin des années 1970, le quotidien évoluait vers la gauche socialiste tout en conservant une part d’esprit libertaire initial. Selon lui, « Le gauchisme et la contre-culture (avaient) cessé d’être des forces créatrices ». Après un plan de licenciement et une réorganisation douloureux il relança sa parution le 13 mai 1981, soit trois jours après la victoire de François Mitterrand à la Présidentielle, sur une ligne éditoriale social-démocrate. Jean-Marc Bouguereau accepta la rédaction en chef.
Ce qui restait des principes originaux avait disparu : égalité des salaires, décisions importantes prises à la majorité des voix des salariés, proscription de la publicité et de l’actionnariat financier. Marc Kravetz tenta en vain de convaincre qu’il fallait muter vers un organe inspiré de la presse américaine qu’il admirait (Washington Post, New Yorker, New-York Times…).

En 1982, désabusé, il rejoignit Le Matin de Paris avec Jean-Louis Péninou ; ce départ « lui valut de solides inimitiés » selon son collègue Jean Stern. Ce quotidien avait été créé en 1977 par Claude Perdriel, PDG du Nouvel observateur ; les deux journaux avaient Jean Daniel pour même directeur.

Déçu de son expérience au Matin de Paris, il réintégra Libération en décembre 1984 en tant que simple pigiste, correspondant en Nouvelle-Calédonie en état d’urgence. Il faisait l’aller-retour entre les lieux d’affrontements violents à Nouméa et la salle de l’état-major d’Égard Pisani, Haut-commissaire de la République puis Ministre en charge de la Nouvelle-Calédonie. Marc Kravetz y avait facilement ses entrées : le préfet chargé du maintien de l’ordre, bras droit de Pisani, était son ami Christian Blanc.
En 1986, July nomma Kravetz à la direction du service Étranger de Libération avec pour adjoint Jean-Paul Généraux (dit JP Géné), son complice et beau-frère qui, lui aussi, réintégrait le quotidien quitté en 1981. Ce service comptait une trentaine de journalistes. Les centres d’intérêt de Marc Kravetz étaient surtout le Proche, le Moyen-Orient et les États-Unis. Certains collègues considéraient qu’il négligeait d’autres régions du monde. Reconnu par tous comme un excellent reporter, très érudit, doué d’une mémoire phénoménale, il fut néanmoins sévèrement critiqué pour sa gestion du service ; « un joyeux bordel » dit son collègue Fabrice Rousseau. L’un de ses anciens adjoints affirmait : « pour travailler avec lui, il faut être soit un ami de trente ans, soit un groupie ». Son expérience de la direction de ce service fut interrompue en 1988.
Ses talents de grand reporter s’affirmèrent à nouveau lorsqu’en 1990-1991, il couvrit la première guerre du Golfe depuis Bagdad, transmettant ses articles à la rédaction par téléphone avec en fond sonore les bombardements.
En novembre 1992, il devint conseiller de la rédaction en politique étrangère à la radio BFM. Il reçut en 1992 le prix Noureddine Zaza, prix de la Fondation Mumm pour la presse écrite.
En novembre 1994, dans le cadre du lancement de la nouvelle formule Libération3, Serge July le nomma rédacteur en chef de Libération, Le Magazine publié le samedi. La parution cessa en juillet 1995 ; « L’épopée se finit en eau de boudin » dit son collègue Jean Stern. Marc Kravetz fut poussé vers la porte d’une façon qu’il jugea offensante. Sans concessions à l’égard de certains traits de caractère de Serge July, Marc Kravetz approuva cependant ses adaptations gestionnaires : « Il est mégalo, parano, procède par affirmations catégoriques sans démonstration, mais, chez lui, le positif, le productif l’emportent toujours ».

De 1997 à 2000, Christian Blanc devenu PDG d’Air-France lui confia les commandes du magazine de la compagnie avec le graphiste Jean Bayle. En avril 2001, il devint secrétaire du club politique L’Ami public, « association citoyenne » fondée en octobre par Christian Blanc à Boulogne-Billancourt.

De 2003 à 2011, plume et aussi voix grave et chaude inimitables, il intervint régulièrement à la radio France-Culture. Avec Gilles Mardirossian, il réalisa Mémoires israéliennes, mémoires palestiniennes, reportage en cinquante épisodes dans l’émission Les Matins de France-Culture. À partir du 30 août 2004 et pendant sept ans, du lundi au vendredi, en quelques petites minutes, il diffusait son Portrait du jour ; il s’agissait de « raconter une histoire » incarnée dans un personnage illustratif de la vie du monde, qui serait comme « la continuation du reportage par d’autres moyens », disait-il ; il en réalisa plus de 1200 presque exclusivement puisés dans la presse de langue anglaise. De décembre 2010 à juillet 2011, il anima l’émission quotidienne Culture-Monde.

En octobre 2004, il reprit l’enseignement à l’École de journalisme de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris.

Le 13 juin 2008, veille de l’épreuve de philosophie au baccalauréat, dans Les Matins de France-Culture, il rendit hommage aux professeurs de cette discipline, confiant « que c’est un professeur de philosophie qui (lui avait) littéralement sauvé la vie ». Se fondant sur son origine sociale modeste, étonnamment, il évoqua une « grande querelle avec Bourdieu depuis toujours…(car je) ne venais pas des milieux qu’il décrit dans son mécanisme d’auto-reproduction » ; il contestait par cette allusion audacieuse les ouvrages de référence Les Héritiers, les étudiants et la culture de Pierre Bourdieu et André Passeron paru en 1964, et, La Reproduction de Pierre Bourdieu paru en 1970.

Marc Kravetz, reconnu pour son expertise, fut souvent invité à des conférences et à des débats notamment sur le journalisme ou les questions de politique étrangère ; ainsi participa-t-il à celui organisé par Les Matinées de Sciences-Po le 19 novembre 2008 portant sur les élections américaines lorsque parut son ouvrage Obama, petite encyclopédie.

Éclectique, il publia en 2009 des Portraits d’animaux.

C’est Marc Kravetz qui, confronté à Alain Finkelkraut, vint sur le plateau d’Antenne2 le 6 octobre 1983 pour défendre Serge July qui, pour avoir laissé publier le 31 juillet 1982 dans Libération une lettre de lecteur jugée antisémite, fut condamné le 4 juillet 1983, suite à la saisine de la justice par la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA).

Jusqu’à son décès, il poursuivit ses engagements dont ceux en défense des Droits de l’Homme. Ainsi, par exemple, répondant à un appel d’Amnesty-international-France, rédigea-t-il un article intitulé : « Kabudwand, Iranien et Kurde, en Prison pour l’exemple », publié par Médiapart le 7 novembre 2011.

Marc Kravetz, travailleur acharné qui dormait peu, appréciait la convivialité avec les amis qu’il retrouvait les week-ends et en vacances dans une maison partagée d’Arpajon (arr. de Palaiseau, Essonne).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article252462, notice KRAVETZ Marc par Bernard Thiéry, version mise en ligne le 23 novembre 2022, dernière modification le 23 novembre 2022.

Par Bernard Thiéry

OEUVRE :
-  Avec la collaboration de R. Bellour et A. Karsenty : L’insurrection étudiante, 2-13 mai 1968, ensemble critique et documentaire, UGE, 10/18, 1968.
-  Irano nox, Éd. Grasset,1982
-  Éloge du grand reportage, dans « Grand reportage. Les héritiers d’Albert Londres », Éd. Florant Massot 2001.
-  Armand Gatti, Éd. Jean-Michel Place, 2003
-  Préface d’Une histoire politique du journalisme, XIXe-XXe siècles, autrice Géraldine Muhlmann, ENS-PSL, 1992
-  Portraits du jour, 150 histoires pour un tour du monde, les Éditions du Sonneur, 2008 : petite encyclopédie, Dalloz, 2008
-  Obama, petite encyclopédie, Dalloz, 2008
-  Portraits d’animaux, 50 histoires pour un bestiaire, les Éditions du Sonneur, 2009
-  Avec Armand Gatti, Michel Séonnet, Gilles Durupt, Les canards qui volaient contre le vent, MEET, 2009.
-  Avec Armand Gatti, L’aventure de la parole errante, L’Éther vague, 2016

SOURCES : Le Monde. version électronique 31 octobre 2022 mis à jour 9 novembre 2022, Christophe Ayad ; Christophe Ayad, « Marc Kravetz. Journaliste », Le Monde, version papier, 4 novembre 2022, p.25 ; Libération du 31 octobre et 1er novembre, Jean Guisnel, Jean Stern, Nathalie Gabbai, Jean Hartzfeld, Fabrice Rousselot. ; « Disparition de Marc Kravetz, prix Albert-Londres 1980 » Christine Buzon, Alumni ENS de Lyon, 1er novembre 2022 ; Interview par Marc Voinchet, Les Matins de France-Culture, 3 janvier 2011 ; Hommage à Marc Kravetz, Nicolas Demorand, La Matinale de France Inter, 14 novembre 2022 ; Société générale de presse et d’éditions, 31 octobre 2022 ; « La grande querelle » de Marc Kravetz avec Pierre Bourdieu en direct sur France-Culture, Acrimed, Patrick Champagne, 24 juin 2008 ; Génération, les années de rêve, Hervé Hamon et Patrick Rotman, Seuil, 1987 ; Génération, les années de poudre, Hervé Hamon et Patrick Rotman, Seuil, 1988 ; Ça te passera avec l’âge, Alain Krivine, Flammarion, 2006 ; Les gens d’usine, Nicolas Hatzfeld, Éditions de l’Atelier, 2002 ; échanges épisodiques de septembre 1968 à 1977 entre Marc Kravetz et l’auteur de la notice.

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