THIBAULT Bernard, Roger

Par Nicolas Simonpoli

Né le 2 janvier 1959 à Paris (VIe arr.) ; cheminot, ouvrier du Matériel ; syndicaliste CGT, secrétaire général du syndicat CGT du dépôt de la Villette (1980-1983), secrétaire puis secrétaire général du secteur CGT de Paris Est (1983-1986), secrétaire général de la Fédération CGT des Cheminots (1993-1999), membre de la commission exécutive confédérale de la CGT (1989-2013), secrétaire général de la CGT (1999-2013), membre du bureau de l’Organisation internationale du travail (2014-2021) ; militant communiste, membre du comité national du PCF (1996-2001).

Bernard Thibault
Bernard Thibault
[Droits réservés. Coll. IHS-CGT Cheminots]

Les parents de Bernard Thibault étaient originaires de la Nièvre. Orpheline, sa mère, Geneviève Billault, fut adoptée par une famille de métayers, elle travailla à la ferme dès son plus jeune âge. Ce fut également le cas de son père, Jean Thibault, qui vécut dans une ferme près de Château Chinon (Nièvre), après le divorce de ses grands parents. Au milieu des années 1950, après leur mariage, les parents de Bernard Thibault quittèrent le Morvan pour chercher du travail à Paris. Installés dans le XIIIe arrondissement, ils travaillèrent dans une entreprise du textile puis son père fut embauché à la Ville de Paris. Il travailla comme bûcheron aux services des espaces verts puis il intégra le service des pompes funèbres où il termina sa carrière comme chef d’équipe. La mère cessa de travailler à la naissance de Bernard Thibault, aîné d’une fratrie qui compta in fine trois enfants. Après Paris, la famille vécut à Ivry-sur-Seine (Seine, Val-de-Marne) puis, à partir de 1969, dans la cité du Moulin-Neuf à Stains (Seine-Saint-Denis). Elle n’en conserva pas moins des attaches dans le Morvan qui devint le lieu de villégiature de la maisonnée durant les vacances scolaires.

Bien que son père fût adhérent du syndicat CGT des agents de la Ville de Paris et électeur socialiste, les parents de Bernard Thibault s’intéressaient peu à la politique. Néanmoins, le fait d’habiter dans la Banlieue rouge de la région parisienne lui permit de bénéficier des structures – culturelles, sportives et de loisir – du communisme municipal. À l’adolescence, ayant peu d’appétences pour les questions politiques, il ne milita jamais dans les organisations de jeunesse. Il s’investit néanmoins dans les compétitions de handball et les activités extra-scolaires organisées par la municipalité de Stains. Il s’adonna également à la pratique de la mécanique, de la musique et des courses de solex qui réunissaient alors nombre de jeunes gens de son âge.

Titulaire du Certificat d’études primaires, Bernard Thibault poursuivit sa scolarité secondaire jusqu’en troisième puis il fut admis, en 1974, au centre d’apprentissage de la SNCF à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis). Certains de ses professeurs du collège souhaitèrent qu’il poursuive ses études au lycée mais il privilégia l’apprentissage qui lui permit de bénéficier d’un revenu et de soulager les finances de ses parents. Passionné de mécanique, il opta pour un CAP de mécanique générale qui lui permit de découvrir plusieurs spécialités : l’ajustage, la soudure, la mécanique hydraulique, etc. Ses enseignants furent souvent des agents de la SNCF, ouvriers professionnels ou techniciens, qui lui inculquèrent les principes du travail cheminot. Le centre d’apprentissage fut également le lieu des premiers contacts avec la vie syndicale puisqu’il se situait au sein de l’établissement ferroviaire de Noisy-le-Sec. Au gré des distributions de tracts ou encore des interventions des délégués du personnel dans l’atelier, Bernard Thibault découvrit l’activité militante au sein de l’entreprise.

En 1976, il obtint son CAP de mécanique générale. À sa demande, il fut affecté comme ouvrier qualifié du Matériel au dépôt de La Villette (Paris, XVIIIe arr.). Ce dépôt abritait à la fois les agents de conduite, majoritaires dans les effectifs, et les agents de l’Entretien, chargés de réaliser la réparation des locomotives. Bernard Thibault travailla dans l’équipe des appareillages électriques. Il y découvrit une ambiance de travail joyeuse et une forte camaraderie entre les cheminots. Un grand nombre des agents de son atelier étaient syndiqués à la CGT. Témoin de l’action du syndicat au sein de l’établissement, il fut immédiatement sensible à la parole des délégués CGT. Toutefois ce fut le harcèlement subi par Jacques Vibet, un de ses collègues de travail, élu du personnel, discriminé par le chef d’atelier, qui le convainquit de franchir le pas de l’adhésion en 1977. Son engagement s’accompagna immédiatement d’une prise de responsabilités. Nouvel arrivant au dépôt, la direction du syndicat lui confia la mission de s’occuper des Jeunes cheminots. L’une de ses premières mobilisations consista à revendiquer un aménagement du règlement intérieur et une amélioration des conditions de logement dans les foyers de célibataires de la SNCF. Ce type de revendications essaimait alors à plusieurs endroits du réseau Est comme en témoigna Éric Ferron, lui-même mobilisé en faveur des foyers de jeunes travailleurs à Creil (Oise).

Alors que débutait sa vie militante, Bernard Thibault fut profondément marqué par la marche des sidérurgistes qui se tint le 23 mars 1979 à Paris. Ce jour-là, posté à la gare de l’Est, il participa au dispositif mis en place par la Fédération CGT des Cheminots afin d’assurer l’acheminement et la sécurité des trains dans lesquels voyageaient les manifestants venus de l’est de la France. Après une manifestation parisienne marquée par les heurts entre les sidérurgistes et la police, il assista aux charges des forces de l’ordre dans la gare de l’Est. Nombre de manifestants prirent le train du retour blessés par les coups des CRS. Cet épisode lui fit mesurer jusqu’où pouvait aller la répression policière contre le mouvement social. Quelques mois plus tard, cette hostilité trouva un écho chez celle des militaires de carrière qu’il rencontra au cours de son service national effectué, d’avril 1979 à avril 1980, à la base aérienne de Saint-Dizier (Haute-Marne).

En 1980, de retour à son poste de travail, Bernard Thibault fut élu secrétaire général du syndicat CGT des cheminots de La Villette en remplacement de Roger Fernandez. Cette désignation fut un petit évènement dans la vie du dépôt puisque traditionnellement, en raison de la répartition des métiers dans l’établissement, le syndicat CGT était dirigé par un agent de conduite. En tant qu’agent du Matériel, Bernard Thibault eut donc à convaincre les roulants qu’il possédait les qualités pour les représenter. En 1982, ceux-ci n’hésitèrent pas à le mettre à l’épreuve au moment d’un conflit local au sujet de la modification des roulements des agents de conduite. Les responsables des autres organisations syndicales, tous roulants, mirent en doute sa légitimité à participer aux négociations. Grâce à l’appui de ses camarades de la CGT et à un travail de formation qui lui permit de maitriser les enjeux propres aux conducteurs (découchés, réglementation du travail, calcul des primes, etc.), il put jouer pleinement son rôle de représentant. Il comprit néanmoins que la notion de « baron du rail », fréquente dans la vie professionnelle des cheminots, se transposait aussi dans l’action syndicale. Son accès aux responsabilités de secrétaire général du syndicat de La Villette impliqua également la découverte de l’activité interprofessionnelle. Ainsi, il fut élu à la commission exécutive de l’UL-CGT du XVIIIe arrondissement de Paris. Cette responsabilité lui permit de se familiariser avec les réalités sociales des autres entreprises de l’arrondissement, notamment à l’occasion des élections prud’homales de 1982 où il s’impliqua aux côtés de ses camarades du secteur privé.

Le début des années 1980 fut aussi marqué par l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République et l’entrée au gouvernement de Charles Fiterman en qualité de ministre des Transports. Dans son ouvrage autobiographique, Ma voix ouvrière, Bernard Thibault raconta l’euphorie qui parcourut l’atelier au lendemain du 10 mai 1981. Les cheminots débutèrent le travail en chantant l’Internationale, heureux de la victoire de la gauche aux élections. Au sein de la SNCF, cette victoire fut synonyme d’un accroissement des droits syndicaux. Certains militants de la Fédération CGT des Cheminots furent appelés à exercer de nouvelles responsabilités. Ce fut le cas de Bernard Thibault qui, dès 1983, fut élu secrétaire à l’Organisation du secteur de Paris Est, alors dirigé par Jacques Thomas. Très vite, il fut repéré parmi les jeunes cadres syndicaux sur lesquels pouvait compter l’organisation. À ce titre, il participa à plusieurs sessions de formation syndicale jusqu’au niveau Supérieur. Il fut également de la délégation de jeunes dirigeants qui se rendit au Congrès mondial de la jeunesse qui se tint en 1985 à Moscou (Russie, URSS). Il s’y trouva en compagnie d’autres responsables cheminots tel Pierre Delanoue. Enthousiasmé par la ferveur des jeunes militants venus du monde entier, Bernard Thibault ne fut pas moins surpris de constater l’attitude des jeunes soviétiques vis-à-vis du chanteur Renaud qui, présent à Moscou, eut à subir l’hostilité d’une partie du public en raison de ses chansons antimilitaristes.

En 1985, Bernard Thibault accéda à la responsabilité de secrétaire général du secteur de Paris Est en remplacement de Jacques Thomas. Dès l’année suivante, il coupla ce mandat avec une activité de permanent de la Fédération CGT des Cheminots où il fut chargé des relations entre le secteur Organisation et la Politique financière, alors gérée par Claude Lopez. Afin de parfaire sa connaissance de cette activité et de préparer la tenue des élections prud’hommes de 1987, il fut détaché pendant six mois au sein du secteur Organisation de la confédération. Il fut alors impressionné par le mode de fonctionnement et la structuration du service dirigé par Michel Warcholak et José Juste, service qui coordonnait l’ensemble du travail de renforcement de la CGT à l’échelle nationale.

Ce fut en tant que permanent fédéral et dirigeant de secteur qu’il vécut la grande grève cheminote de l’hiver 1986-1987 qui s’opposa à la grille de salaire dite « au mérite » proposée par la direction de la SNCF. Initiée par des coordinations de cheminots, celle-ci questionna les pratiques de la CGT qui fut, au départ, assez sceptique sur le mode d’organisation du conflit. Toutefois, après quelques jours, la fédération lança ses forces dans la lutte et parvint à faire reculer la direction de l’entreprise. La grève n’en laissa pas moins un goût amer à nombre de syndicalistes. En conséquence, la Fédération CGT des Cheminots entreprit un travail collectif afin de déterminer de nouvelles manières de travailler. Il fut décidé de valoriser la prise de décision en assemblée générale, d’adopter une perspective plus unitaire ou encore de constituer un groupe dirigeant davantage en prise avec le terrain syndical. À ce titre, en 1987, le bureau fédéral décida de s’ouvrir à des responsables régionaux qui conserveraient leurs fonctions de dirigeants de secteur en plus de leur mandat national. Suivant cette logique, Bernard Thibault ainsi que Jean-Marc Coppola intégrèrent le bureau fédéral.

Pour Bernard Thibault, le conflit social de l’hiver 1986-1987 fut aussi l’évènement déclencheur de son engagement au Parti communiste français (PCF). En effet, au terme de la grève, il fit le bilan de tous les freins politiques rencontrés par les cheminots en lutte, notamment face à un gouvernement de Jacques Chirac qui apporta un soutien appuyé à la direction de la SNCF. Afin de bénéficier d’un espace de revendication face au pouvoir politique, il décida d’adhérer au PCF. Au sein de la direction de la Fédération CGT des Cheminots, la double appartenance était alors fréquente puisque la quasi-totalité des dirigeants de la Fédération étaient membres du parti. Par la suite, Bernard Thibault considéra que son engagement communiste fut probablement un gage de confiance qui lui permit d’être proposé à certaines responsabilités.

Dès 1989, quelques mois avant le XXXVe congrès de la Fédération CGT des Cheminots, l’ensemble des membres du bureau fédéral actèrent que Bernard Thibault succèderait à Georges Lanoue en tant que secrétaire général au terme de la mandature à venir. Dès lors, les trois années qui suivirent préparèrent cette succession et assurèrent à l’intéressé, hésitant, le soutien collectif dont il pourrait bénéficier. Dès 1989, Bernard Thibault fut élu à la Commission exécutive confédérale de la CGT puis, l’année suivante, il devint secrétaire général adjoint de la Fédération des Cheminots. Dans le même temps, il siégea comme représentant de la CGT au Comité central d’entreprise de la SNCF afin de mieux appréhender les réalités économiques et sociales de l’entreprise. Travaillant en collaboration avec Georges Lanoue, il gagna progressivement en autonomie jusqu’à son élection à la tête de la Fédération CGT des Cheminots en 1993. Sous son impulsion, l’organisation réorienta ses modes d’action revendicative. Le début des années 1990 fut en effet marqué par une volonté de rapprocher les revendications des cheminots des attentes des usagers et des élus politiques locaux. La manifestation d’octobre 1993 dédiée à la sauvegarde du service public ferroviaire, l’organisation des Assises du rail au printemps 1994, les rencontres avec les élus locaux ou encore la pétition unitaire qui réunit 116 000 signatures en faveur du service public en mai 1995, illustrèrent cette dynamique. Ces actions participèrent à ajuster l’activité revendicative de la Fédération CGT aux enjeux sociaux qui traversèrent la SNCF au travers de l’idée que la SNCF appartenait à la Nation. Ces ajustements s’avérèrent essentiels au moment du mouvement social de 1995.

En novembre et décembre 1995, la Fédération CGT des Cheminots fut le fer de lance de la mobilisation qui opposa le mouvement social au gouvernement d’Alain Juppé. Outre les mesures visant à réformer les retraites des français et à mettre fin aux régimes spéciaux, la fédération se mobilisa contre le projet de contrat de plan de la SNCF soutenu par le gouvernement. Celui-ci prévoyait la disparition d’au moins 6000 kilomètres de lignes ferroviaires, la diminution des effectifs cheminots et un morcellement accru de l’entreprise. Dès la manifestation du 24 novembre 1995, l’action revendicative fut engagée de façon unitaire avec l’ensemble des fédérations cheminotes. Bernard Thibault devint rapidement la figure médiatique du mouvement. Jeune, soucieux de défendre une démarche unitaire incarnée par le slogan « Tous ensemble » et de proposer des alternatives au projet gouvernemental, il figura un nouveau visage du syndicalisme français qui séduisit l’opinion publique. À l’intérieur de l’organisation syndicale, il fut aussi l’un des orchestrateurs du dispositif fédéral qui permit aux cheminots de mener le conflit social. La Fédération CGT mit en place un suivi de l’ensemble des secteurs régionaux afin de connaitre au jour le jour l’évolution des luttes au niveau local, en contact permanent avec les autres fédérations et la confédération. Ce réseau de communication appuyé sur l’usage intensif du fax et des premiers téléphones portables permit à la fédération de disposer d’un niveau d’information supérieur à celui de la direction d’entreprise. À plusieurs reprises, cette connaissance du terrain et l’expertise développée par la CGT, permirent à Bernard Thibault de mettre à mal la parole du gouvernement et de la direction de la SNCF. Que ce soit lors des négociations à Matignon, dans la presse ou sur les plateaux de télévision, il parvint à imposer la parole du mouvement social. La publication dans l’Humanité d’une carte du réseau ferré amputé d’une partie de ses lignes, le débat avec Jean Bergougnoux, PDG de la SNCF, sur France 3 furent à cet égard des moments décisifs pour convaincre l’opinion publique. Le 12 décembre 1995, le mouvement social prit fin après qu’Alain Juppé eut renoncé à la réforme des régimes spéciaux et annoncé un report du contrat de plan de la SNCF. La Fédération CGT des Cheminots sortit légitimée de la grève. Pendant plusieurs années, son expertise sur le monde ferroviaire fut reconnue et elle fut sollicitée par les instances gouvernementales et parlementaires, mais aussi par les partis politiques de droite comme de gauche.

L’hiver 1995 fut également le contexte du XXXXVe congrès de la CGT qui se tint du 3 au 7 décembre. En parallèle de la gestion du mouvement de grève des cheminots, Bernard Thibault participa aux travaux de la commission du document d’orientation. Sous l’impulsion des propositions portées par Louis Viannet, l’organisation modifia ses statuts et acta sa sortie de la Fédération syndicale mondiale (FSM). Bernard Thibault présida le vote sur la désaffiliation de la FSM. 

Suite au mouvement de 1995, Louis Viannet proposa à Bernard Thibault d’intégrer le bureau confédéral de la CGT. Celui-ci refusa à plusieurs reprises estimant qu’il n’était pas encore prêt à exercer ce niveau de responsabilités. En mars 1997, après de longues tractations avec le bureau de la Fédération CGT des Cheminots, il finit par accepter. Au niveau confédéral, il se familiarisa davantage avec l’action interprofessionnelle et gagna en expérience dans les relations avec le gouvernement. La fin des années 1990 furent marquées par quelques grandes réformes sociales, telle la loi sur les 35 heures portée par le gouvernement de Lionel Jospin. Progressivement, il s’imposa comme une personnalité rassembleuse qui parvint à fédérer autour de lui un groupe dirigeant traversé par des conflits d’appréciation. Ce fut donc assez logiquement que Louis Viannet lui proposa de lui succéder à la tête de la CGT. Là-aussi, l’intéressé déclina la proposition mais il finit par l’accepter sur l’incitation de Georges Séguy et les encouragements de ses camarades du bureau confédéral qui lui assurèrent qu’ils le soutiendraient dans sa prise de fonction.

En février 1999, au terme du XXXXVIe congrès confédéral, Bernard Thibault fut élu secrétaire général de la CGT. Son premier mandat s’inscrivit dans la continuité des travaux menés par le bureau confédéral durant les années précédentes. Avec l’appui de membres expérimentés, tels Lydia Brovelli, Jean-Louis Fournier ou encore Maryse Dumas, il prolongea les chantiers initiés sous la mandature de Louis Viannet. Au plan international, il acheva le processus d’adhésion de la CGT à la Confédération européenne des syndicats (CES) ce qui permit de replacer la centrale, alors première organisation syndicale française, au cœur des négociations sociales européennes. Au plan interne à l’organisation, il poursuivit la réorganisation des instances confédérales avec l’objectif de confier à la commission exécutive confédérale (CEC) un rôle décisionnaire dans les orientations stratégiques. En conséquence, il appuya une restructuration du siège confédéral – notamment autour de l’organisation par espaces de travail – afin que l’appareil soit mis au service de la CEC. Son ambition était alors de constituer un instrument de travail capable de produire des propositions alternatives à celles des interlocuteurs étatiques et patronaux de la CGT. L’objectif était ainsi de contrecarrer l’image d’une CGT défensive en valorisant la force de proposition de l’organisation. Par ailleurs, il insista pour imposer la parité dans les instances dirigeantes de la CGT afin que les travailleuses fussent mieux représentées.

Sur le plan politique, ce premier mandat fut l’occasion d’une prise de distance accrue vis-à-vis du Parti communiste français (PCF). Le 17 juillet 2001, une délégation cégétiste fut reçue place du colonel Fabien. Bernard Thibault y présenta une déclaration élaborée par le bureau confédéral qui dessina le cadre des relations d’indépendance que la CGT entendait entretenir vis-à-vis de tous les partis politiques. S’il souligna « l’histoire commune » et « la convergence » des vues qui unissaient la CGT et le PCF, le texte affirma qu’aucune « attitude de soutien ou de co-élaboration d’un projet politique » ne pouvait être envisagée. Chacune des deux organisations devant conserver ses prérogatives et son périmètre d’action. Sur le plan personnel, bien que militant communiste, Bernard Thibault décida de ne plus siéger dans les instances dirigeantes du PCF comme l’avait fait avant lui Louis Viannet.

Au cours de ses quatre mandats à la tête de la CGT, Bernard Thibault connut plusieurs grands conflits sociaux. Ce fut d’abord celui de 2003 au cours duquel les organisations syndicales s’opposèrent à la réforme proposée par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. La mobilisation fut importante mais elle achoppa sur le changement de position de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) et de son secrétaire général, François Chérèque, qui décida après des négociations unilatérales avec le gouvernement, de soutenir la réforme. Bernard Thibault se sentit trahi par son homologue cédétiste. Il s’ensuivit un conflit ouvert entre les deux hommes qui empêcha toute démarche unitaire pendant plusieurs années. Cette impossibilité fut renforcée par la crise que connut la CFDT qui vit plusieurs milliers de ses adhérents rejoindre la CGT. Bernard Thibault veilla à accueillir ces nouveaux adhérents. Pour ce faire, il rencontra notamment les dirigeants cheminots de la CFDT comme Bruno Dalberto-Awenengo ou Denis Andlauer, qu’il avait côtoyé lors du mouvement social de 1995. Par la suite, ils rejoignirent la CGT.

Ensuite, en 2006, Bernard Thibault conduisit la mobilisation de la CGT contre le projet de Contrat première embauche, dit « CPE », présenté par le gouvernement. Portée par une union entre syndicats professionnels, organisations étudiantes et lycéennes, la mobilisation toucha l’ensemble des secteurs d’activité et réunit plusieurs millions de personnes. Un certain nombre de leader militants issus des organisations de jeunesse se révélèrent lors de cette mobilisation, telle Sophie Binet qui devint par la suite dirigeante de la CGT. La lutte contre le CPE fut également l’occasion pour la CGT et la CFDT de renouer contact après trois ans de tensions.

Enfin, en 2010, il y eut la mobilisation contre la réforme des retraites proposée par le gouvernement de François Fillon qui instaura un recul de l’âge légal de départ en retraite de 60 à 62 ans. Là-aussi, la mobilisation fut unitaire et massive mais elle ne parvint pas à faire reculer le gouvernement. Plusieurs de ces réformes furent l’œuvre des gouvernements de Nicolas Sarkozy, président de la République qui afficha une hostilité assumée vis-à-vis du mouvement social. Aussi, en 2012, la CGT appela « à battre Nicolas Sarkozy », à l’occasion des élections présidentielles. Bernard Thibault se prononça, à titre personnel, en faveur d’un vote pour François Hollande. Par la suite, il regretta que ce dernier n’ait pas mis en œuvre le programme social édicté au cours de sa campagne électorale et, notamment, la promesse d’un retour de l’âge légal de départ à la retraite à 60 ans.

Au cours de ses années au secrétariat général de la CGT, Bernard Thibault participa également aux négociations sur la réforme de la représentativité des organisations syndicales. En 2008, en partenariat avec la CFDT, la CGT présenta un projet visant à établir des critères de représentativité fidèles à l’implantation des organisations syndicales dans les branches professionnelles et les entreprises. Ce projet constitua la base d’une négociation collective qui aboutit à la loi de 2008 qui remplaça la présomption irréfragable de représentativité édictée à la Libération.

En 2005, Bernard Thibault dut gérer une crise interne à la CGT. Celle-ci éclata au sujet de la position de l’organisation envers le projet de traité européen soumis au référendum des français. Si la centrale syndicale condamnait le contenu du projet de traité, le débat interne porta sur l’opportunité de formuler une consigne de vote officielle de la CGT. La position initiale de la direction confédérale fut de ne donner aucune consigne de vote, toutefois, très vite, la majorité des organisations confédérées considérèrent qu’il était du devoir de la confédération d’appeler à voter contre. Le débat interne fut houleux. Lors du CCN des 4 et 5 février 2005, Bernard Thibault mesura l’erreur d’appréciation qui avait conduit le bureau confédéral, et lui-même, à méconnaitre le point de vue dominant au sein de l’organisation. Pendant quelques jours, il se mit en retrait et envisagea de démissionner de sa responsabilité de secrétaire général. Sur le plan personnel, ce fut indéniablement l’épisode le plus difficile de son mandat. In fine, il décida de rester en poste et fit campagne pour un vote contre le projet de traité européen.

En tant que secrétaire général de la CGT, il représenta l’organisation au niveau international à diverses reprises. Soucieux de s’investir au sein de la CES, il entretint de nombreux rapports avec ses homologues européens. À plusieurs reprises, il effectua des voyages à l’étranger pour apporter le soutien de la CGT aux organisations syndicales locales. Par exemple, au milieu des années 2000, il fut invité par le DGB à intervenir lors d’un grand meeting contre les lois Hartz, organisé à la porte de Brandebourg à Berlin. Parmi les nombreuses délégations auxquelles il participa, ce fut son voyage à Gaza, en 2012, qui le marqua le plus fortement en raison du dénuement et de l’injustice vécus par les palestiniens.

Dès 2009, Bernard Thibault annonça qu’il quitterait ses fonctions de secrétaire général au terme de son quatrième mandat. En 2013, bien qu’anticipée, sa succession provoqua une crise au sein de la direction nationale de la centrale. Arrivé au terme de son mandat à la tête de la CGT, l’intéressé proposa le nom de Nadine Prigent, dirigeante de la Fédération de la Santé et membre du BC, pour lui succéder. Toutefois, une partie des organisations confédérées désapprouvèrent ce choix. Pendant plusieurs mois, chose inédite au sein de la CGT, les noms de potentiels candidats émergèrent, telles ceux d’Eric Aubin et d’Agnès Naton. Néanmoins, aucun ne parvint pas à faire l’unanimité. Au terme du cinquantième congrès confédéral, ce fut finalement Thierry Lepaon qui succéda à Bernard Thibault.

Après 2013, Bernard Thibault fut sollicité pour intégrer la direction de la CES. Néanmoins, usé par plus d’une décennie de mandat syndical au plus haut-niveau, il déclina la proposition. Toutefois, l’idée de s’investir à l’échelle internationale l’intéressait. Sur proposition du secteur International de la CGT, il fut élu au conseil d’administration de l’Organisation internationale du travail (OIT). De 2014 à 2021, il y représenta les syndicats français. Cette expérience fut particulièrement enrichissante puisqu’elle lui permit d’affiner sa connaissance de la condition sociale des travailleurs du monde entier. Au sein de l’institution, il défendit une position sociale ambitieuse face aux employeurs et aux États afin que les principes fondamentaux de l’OIT (libertés syndicales, absence de discrimination, fin du travail forcé, etc.) s’imposent le plus largement possible.

En 2020, il fut sollicité par le Comité d’organisation Jeux Olympiques de Paris 2024 (Paris 2024) afin de représenter les confédérations syndicales françaises dans l’organisation des JO. Il fut ainsi nommé co-président du comité de suivi de la charte sociale de Paris 2024, dispositif d’engagement social qu’il avait lui-même initié lors de la candidature de la capitale française pour l’organisation des JO de 2012.

Marié en 1980, Bernard Thibault était le père de deux enfants. Son épouse fut chargée des services généraux puis du secteur de la formation professionnelle du Comité central d’entreprise de la SNCF, elle était également adhérente de la CGT.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article252866, notice THIBAULT Bernard, Roger par Nicolas Simonpoli, version mise en ligne le 2 octobre 2023, dernière modification le 2 octobre 2023.

Par Nicolas Simonpoli

Bernard Thibault
Bernard Thibault
[Droits réservés. Coll. IHS-CGT Cheminots]
Bernard Thibault lors d'une journée d'action à Lyon, le 31 mars 1993.
Bernard Thibault lors d’une journée d’action à Lyon, le 31 mars 1993.
[Droits réservés. Coll. IHS-CGT Cheminots]
Bernard Thibault 34ème congrès de la Fédération CGT des Cheminots, novembre 1986.
Bernard Thibault 34ème congrès de la Fédération CGT des Cheminots, novembre 1986.
[Droits réservés. Coll. IHS-CGT Cheminots]

ŒUVRES : Qu’est-ce que la CGT ?, Paris, L’Archipel, 2002. — Ma voix ouvrière, entretiens avec Pierre-Marie Thiaville et Marcel Trillat, Paris, Stock, 2004. — La troisième guerre mondiale est sociale, Ivry-sur-Seine, Les éditions de l’Atelier, 2016.

SOURCES : Arch. IHS-CGT des Cheminots. — Arch. IHS-CGT. — La Tribune des cheminots, Le Peuple, Le Courrier confédéral, 1985-2013. — « Bernard Thibault. La CGT, locomotive du syndicalisme », L’Humanité, 18 mars 2013. — Portrait de Bernard Thibault dans Society, n°17, 2015. — « Coup de faucille dans le contrat. Indépendante, la CGT entend réévaluer ses rapports avec le PCF », Libération, 25 juillet 2001. — Ma voix ouvrière, entretiens avec Pierre-Marie Thiaville et Marcel Trillat, Paris, Stock, 2004. — S. Béroud, E. Bressol, J, Pélisse, M. Pigenet, La CGT (1975-1995) : un syndicalisme à l’épreuve des crises, Nancy, Arbre bleu, 2019. — Entretien de Bernard Thibault avec Serge Wolikow à l’occasion du documentaire « Georges Séguy. La nécessité de la métamorphose » de Marcel Rodriguez et Serge Wolikow, Métis Film, 2012. — Entretiens de l’intéressé avec Claude Marache et Nicolas Simonpoli, janvier-mai 2023.

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