SIMANGO Kamba [SIMANGO Columbus, Kamba]

Par Lorenzo Macagno

Né en 1890 dans l’île de Chiloane, proche de la ville de Beira, dans l’actuel Mozambique, mort en 1966 (Accra, Ghana) ; éducateur ; ethnographe ; ami du panafricaniste W. E. B Du Bois ; inspirateur du Núcleo Negrófilo de Manica e Sofala (Mozambique) ; nationaliste.

En termes généraux, la trajectoire de Kamba Simango ressemble à celle de nombre d’autres jeunes Africains éduqués par des missionnaires protestants installés sur le continent africain depuis le XIXe siècle. En 1905, Simango déménage à Beira, où il commence à fréquenter l’école du missionnaire Fred Bunker, de l’American Board of Missions. À l’époque, les territoires de cette région (Manica et Sofala) se trouvaient sous l’administration de la Compagnie de Mozambique, de capital privé, à laquelle l’État portugais avait concédé des privilèges pour l’exploitation de minéraux, l’agriculture et l’élevage. Des conflits avec les autorités locales obligent Bunker à suspendre les activités de l’école et à envoyer ses élèves — dont Kamba Simango — à l’école que la mission gérait au Mount Selinda, en Rhodésie (Zimbabwe), localité proche de la frontière avec le Mozambique.

En 1913, à 23 ans, Simango est envoyé étudier dans les institutions que l’American Board gérait en Afrique du Sud. Il passe un an à Lovedale et une période à l’Adams College, dans la province de KwaZulu-Natal, où quelques années plus tard étudiera également le président du Congrès national africain, Albert Luthuli. Au vu de ses bons résultats, les missionnaires appuient Kamba Simango pour qu’il aille poursuivre ses études aux États-Unis, au Hampton Institute, en Virginie, où il reste jusqu’en 1919. Il s’agissait d’un institut où des élèves « afro-américains » et africains apprenaient les « arts et métiers », outre des disciplines théoriques, et où Simango se spécialise en menuiserie. Au Hampton Institute, il rencontre la musicologue et folkloriste Natalie Curtis avec qui il commence à développer un début d’intérêt ethnographique.

Après son passage par le Hampton Institute, Simango est envoyé au Teachers College, à l’Université de Columbia, en 1919. Dans cet établissement, il entre en contact avec l’anthropologue Franz Boas. Comme l’affirment les manuels, Boas est un « classique » de la pensée anthropologique. Claude Lévi-Strauss, qui l’admirait, l’a considéré comme un précurseur du structuralisme. Pourtant, ses écrits ethnographiques avec Simango restent, jusqu’à ce jour, pratiquement inconnus.
La collaboration anthropologique entre Boas et Simango a produit cinq articles, dont un signé par les deux : « Tales and Proverbs of the Vandau of Portuguese South Africa » (1922). Les quatre autres étaient signés par Boas : trois en allemand portent sur la religion, la parenté et la vie quotidienne et le dernier qui porte aussi sur la parenté et la relation « avunculaire ». Deux des trois articles en allemand ont été traduits en anglais dans le livre de Boas Race, Language, and Culture (1940). Cette collaboration a également été importante pour le développement de l’anthropologie nord-américaine et des études africaines dans ce pays.

Le 1er juin 1922, Kamba Simango épouse Kathleen Easmon (1891-1924) à l’église congrégationniste de Wilton, dans le Connecticut. Née en Gold Coast (Ghana), Kathleen est la fille du médecin John Farrell Easmon, originaire de Sierra Leone qui, pour sa part, descend d’une importante famille créole (krio). En 1880, John F. Easmon quitte Freetown pour s’installer à Accra, où il reçoit du gouvernement de Gold Coast le titre de Chief Medical Officer. À l’époque, la « diaspora » krio maintient d’intenses flux de communication entre Londres, Freetown et Accra. L’éducation et les idées politiques de l’épouse de Simango sont fortement influencées par sa tante Adélaïde Smith Casely-Hayford (mariée avec l’avocat de la Côte-de-l’Or Joseph Ephraim Casely-Hayford). En Sierra Leone, sa tante préside la Freetown Young Women’s Christian Association (YWCA) et, pendant une courte période, la section locale de la Women’s League, un bras de l’Universal Negro Improvement Association (UNIA), fondée par Marcus Garvey (1887-1940). Kathleen a étudié au Royal College of Arts, à South Kensington, à Londres. Elle a connu Simango au Hampton Institute, alors qu’elle voyageait avec sa tante aux États-Unis pour lever des fonds pour des activités éducatives en Afrique.

Déjà diplômé, Simango rentre au Mozambique (vers 1926) pour inaugurer et superviser le nouveau siège missionnaire de Gogoi ; mais, pour ce faire, l’administration portugaise exige qu’il apprenne le portugais. Comme il a quitté le Mozambique encore jeune et a étudié en Afrique du Sud puis aux États-Unis, Simango ne maîtrise pas cette langue. Les missionnaires financent donc un bref séjour du couple à Londres où ils étudient la grammaire portugaise, avant de partir pour Lisbonne où ils perfectionnent leurs connaissances de cette langue, avec les répresentants locaux de la « Sociedade Bíblica ».

Kamba et Kathleen arrivent à Londres le 3 juin 1923 et suivent aussitôt un cours d’été au King’s College dans le cadre des activités préparatoires dispensées par le conseil missionnaire, et Simango prend des cours de phonétique portugaise à l’University College. Dans cette ville, ils rencontrent de nombreux étudiants africains, participent à des événements artistiques et se plongent dans le milieu panafricaniste de la « diaspora ». En novembre de cette même année, Simango prend part au troisième Congrès panafricaniste, organisé à Londres, en présence de W. E. B. Du Bois. Une deuxième session de ce congrès se tiendra à Lisbonne, mais sans la présence de Simango. Il s’agit d’un moment crucial dans l’histoire du panafricanisme et de la critique du colonialisme portugais, puisque l’un des objectifs de Du Bois, grand mentor de l’événement, est de dénoncer la brutalité des travaux forcés que le Portugal impose en Angola, dans les îles de Sao Tomé-et-Principe et toutes les autres colonies. Un an plus tard, en 1924, Edward Alsworth Ross publie son rapport sur le travail forcé dans les colonies portugaises à la demande de la Ligue des Nations.

On est à la veille de l’Estado Novo et, aussi bien en métropole que dans les colonies, la situation est compliquée pour les églises de confession protestante, car le Portugal lie le succès de la colonisation au succès de la catholicisation. En effet, l’ensemble de l’enseignement « indigène » avait été confié par l’État aux missions catholiques. En juin 1924, Kathleen repart seule à Londres pour respecter des engagements et participer à quelques conférences. De nouveaux problèmes de santé surviennent et elle décède le 20 juillet d’une péritonite aiguë, suite à l’intervention chirurgicale, et loin de Simango qui attendait son retour à Lisbonne.

En mars 1925, huit mois après le décès de sa première épouse, Kamba Simango se remarie avec une cousine de Kathleen, Christine Mary Coussey, également originaire de Gold Coast (Ghana), plus précisément de la ville d’Axim. Avant de connaître Simango, Christine étudie au collège wesleyen (Mission méthodiste weysleyenne) pour jeunes filles à Cape Coast ; plus tard, elle s’installe avec sa sœur et une tante en Angleterre pour suivre ses études d’« économie domestique » au Brighton College, avant de devenir secrétaire à Londres. Elle finit par rentrer à Accra pour travailler comme secrétaire à la Société agricole et culturelle de Gold Coast qui vient d’être créée. Vers 1923, elle rentre à Londres en compagnie de son père et c’est précisément cette année-là qu’elle revoit sa cousine Kathleen Easmon, alors mariée avec Kamba Simango. Après le décès de Kathleen, Kamba et Christine maintiennent une longue correspondance jusqu’à ce que, finalement, ils se marient. Selon John Keith Rennie (1973 ), Christine Coussey (qui, comme d’autres membres des élites krio de la Côte occidentale africaine, a également visité le Sénégal et la France) a joué un rôle fondamental dans le renforcement des convictions panafricanistes de Simango.

Avant de s’installer au Mozambique, Kamba Simango et Christine Coussey passent quelques mois à la Mission évangélique de Chissamba, sur le plateau central d’Angola. Finalement, le 11 septembre 1926, ils arrivent à Beira, au Mozambique. Au début, le couple passe quelques temps au siège de l’American Board, à Mount Selinda, du côté de la Rhodésie. En 1927, avec l’accord des autorités coloniales portugaises, ils s’installent à Gogoi (Gogoyo), qui constitue la seule base d’appui permanente de la Mission sur les territoires de Manica et Sofala.

Les missionnaires doivent donc adopter de nouvelles stratégies pour s’adapter à cette époque difficile de l’Estado Novo pendant laquelle augmente la méfiance envers les églises protestantes soupçonnées d’être « antinationales ». Peu après, avec l’Accord missionnaire (1940), l’État portugais confère toutes les prérogatives d’éducation, de mission et de « civilisation » à l’Église catholique. L’« africanisation » des missions protestantes devient alors inéluctable.

En août 1934, Simango est obligé d’abandonner Gogoi pour s’installer, avec Christine et son fils David, dans le nouveau siège de Machemege, où les conditions de vie sont extrêmement difficiles.

Kamba Simango commence à se rendre compte que, somme tout, le paternalisme des missionnaires américains ne diffère que peu de celui de l’administration portugaise. Quand il rentre au Mozambique, en 1926, son salaire est réduit de moitié, sous prétexte que la politique de l’American Board ne vise pas à élever ses fonctionnaires africains au-dessus de leurs compatriotes. Selon lui, il existerait, sous cette discrimination salariale, une discrimination raciale.

La révolte de Simango et son « effronterie » envers les dirigeants de l’American Board sont allées assez loin. Entre fin 1934 et début 1935, après une série d’accusations et d’accrochages réciproques, la rupture de Simango avec les missionnaires est consommée. À cette époque, le Grémio Negrófilo de Manica et Sofala vient d’être créé dans la ville de Beira. Les sources sur le rôle de Kamba Simango dans cette fondation sont ambiguës mais il est probable que son influence ait été prédominante.

Face à ce nouveau défi, et sans pouvoir compter sur la tutelle des missionnaires, Simango se voit obligé de suivre de nouveaux chemins pour garantir la survie de sa famille. Peu après, en 1937, il quitte définitivement le Mozambique et s’installe, avec sa femme et ses deux fils (Louis et David), au Ghana.

Revenons cependant à son rôle dans le Núcleo Negrófilo de Manica et Sofala. Même résidant au Ghana, Simango prend une part active dans une série d’événements ayant secoué les alentours de la région de Beira au début des années 1950. Nous faisons plus particulièrement référence à l’émeute de Machanga (Motim da Machanga), à laquelle auraient participé des membres mandau de cette association, dont l’un de ses disciples préférés : Sixpence Shovano. Ces révoltes ont lieu à un moment où l’administration coloniale portugaise prend conscience de son ignorance concernant les églises africaines dissidentes, que les Portugais dénommaient des « sectes païennes ». À l’époque, en 1954, le gouverneur-général du Mozambique charge l’administrateur du conseil de Lourenço Marques (actuel Maputo), Afonso Henrique Ivens Ferraz de Freitas, de réaliser un grand rapport sur le fonctionnement de ces groupes. Celui-ci est également chargé en 1955 d’enquêter sur le rôle du Núcleo Negrófilo de Manica e Sofala dans l’émeute de Machanga et les conclusions de son rapport sont catégoriques : Kamba Simango est l’un des principaux instigateurs de la révolte.

Dans les années 1950 et 1960, Kwame Nkrumah consolide sa position de leader de la nation au Ghana et Simango a le privilège d’assister de près au passage du pouvoir aux Africains. À Accra, Simango travaille comme superviseur dans la construction du collège méthodiste Abuakwa, puis travaille à Radio Ghana. En 1964, il rencontre Eduardo Mondlane qui, en qualité de représentant du FRELIMO (Frente de Libertação de Mozambique) le mouvement de lutte armée de libération nationale, passe quelques jours dans la capitale ghanéenne. De cette réunion, les sources consultées ne nous donnent que peu de détails [1] . En 1966, Kamba Simango meurt renversé par une voiture.

En vertu de son contact avec l’anthropologie — et de ses liens de sociabilité avec une série de personnalités éminentes, d’éducateurs et d’activistes provenant surtout d’Afrique occidentale — Kamba Simango a développé un mélange d’« orgueil ethnique » particulariste et de sensibilité panafricaniste empreinte d’universalisme
Il est toutefois nécessaire de situer les coordonnées de cet « orgueil » dans le contexte d’une trame plus ample et ambiguë. Rappelons que le modèle de pensée des missionnaires consistait à faire en sorte que les Africains se développent dans leur propre milieu socioculturel. Dans le langage ségrégationniste des années postérieures, cela équivalait à la formule « égaux, mais séparés ». Cet objectif impliquait de valoriser la singularité africaine sans renoncer aux impératifs de civilisation : une double exigence qui condensait la tension particularisme-universalisme sur le terrain. Kamba Simango n’était pas immunisé contre cet apparent dilemme. N’oublions d’ailleurs pas que les années que Simango a passées à New York coïncident avec le début du mouvement Harlem Renaissance, où les voix naissantes du panafricanisme cohabitaient avec une pléiade d’écrivains, de poètes, de peintres, de sculpteurs et de musiciens noirs. Dans le cas de Simango, cette atmosphère d’ébullition culturelle de caractère afrocentrique nourrit son dialogue avec Boas.

Le milieu urbain traversé par la Harlem Renaissance nourrissait les aspirations d’un vaste éventail d’Africains et d’Afro-Américains dans le New York de l’époque. En avril 1921, par exemple, Kamba Simango a réalisé, avec Kathleen Easmon et Madikane Cele, une performance théâtrale et musicale au Town Hall de New York au bénéfice du Conservatoire de musique de Washington, où étudiaient de nombreux Afro-Américains. Ces rituels publics de « reconnaissance », ses expériences ethnomusicologiques avec Natalie Curtis et l’intérêt que Franz Boas lui portait en tant qu’interlocuteur ethnographique contribuent à l’autovalorisation de son background ndau. Pourtant — et c’est là l’apparent paradoxe — ce « retour » en Afrique était également le résultat d’une expérience franchement cosmopolite et moderne. Chez Simango, ces deux dimensions — le particularisme ethnique et l’universalisme — cohabitent sans conflit apparent. Plus tard, vers 1935, quand les temps changent et que le paternalisme des missionnaires devient évident et insupportable, Simango décide de rompre. Cette rupture est cohérente avec les principes émancipateurs de ce cosmopolitisme naissant.

L’itinéraire de Kamba Simango nous aide également à comprendre les expériences coloniales « par le bas », mais aussi la construction de subjectivités et d’historicités spécifiques à partir d’une perspective moins natio-centrique.
Pour l’historiographie coloniale Simango est un personnage encombrant. Éduqué par des Nord-Américains protestants, fondateur et collaborateur du Grémio Negrófilo de Manica e Sofala (Société négrophile de Manica et Sofala), ami des panafricanistes de l’époque (comme W. E. B. Du Bois), plus tard exilé au Ghana (dont ses deux épouses étaient originaires), il ne saurait être tranquillement rangé dans la catégorie juridico-coloniale de l’« assimilé » (assimilado). Pour l’historiographie postcoloniale aussi, Simango n’est pas un acteur facile à classer : en fin de compte, s’agissait-il d’un nationaliste ndau ? D’un défenseur des primordialismes « tribalistes » de son peuple ? Face à ce risque, les nationalistes ont cherché à gommer, posthumément, ces traits ethnicistes, pour ainsi construire une figure à l’image de leurs préoccupations indépendantistes et donner l’idée que Kamba Simango avait été un « protonationaliste », soit un précurseur du nationalisme mozambicain.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article252916, notice SIMANGO Kamba [SIMANGO Columbus, Kamba] par Lorenzo Macagno, version mise en ligne le 27 novembre 2023, dernière modification le 27 novembre 2023.

Par Lorenzo Macagno

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE : Andrade, Mario Pinto de, « Protonacionalismo em Moçambique. Um estudo de caso : Kamba Simango (c. 1890-1967) », Arquivo. Boletim do Arquivo Histórico de Moçambique, nº6 , 1989, p. 127-148. — Cahen, Michel, « L’État Nouveau et la diversification religieuse au Mozambique, 1930-1974 », Cahiers d’Études africaines, nº158, 2000, p. 309-349. — Huggins, Nathan Irvin, Harlem Renaissance, London-Oxford-New York, Oxford University Press, 1973. —
Macagno, Lorenzo, « Itinéraires de Kamba Simango : dialogue entre un Mozambicain apprenti ethnographe et Franz Boas », Cahiers d’études africaines, nº 244, 2021, p. 831-858. — Macagno, Lorenzo, « Itinéraires de Kamba Simango : dialogue entre un Mozambicain apprenti ethnographe et Franz Boas », Cahiers d’études africaines, nº 244, 2021, p. 831-858. — Morier-Genoud Eric, « Columbus Kamba Simango », in E. K. Akyeampong & H. L. Gates (eds.), Dictionary of African Biography, New York, Oxford University Press, 2011, p. 386-387. — Rennie John K., « Christianity, Colonialism and the Origins of Nationalism among the Ndau of Southern Rhodesia, 1890-1935 », Thèse de doctorat, Evanston, Illinois, Northwestern University, 1973. — Spencer Leo P., Toward an African Church in Mozambique : Kamba Simango and the Protestant Community in Manica and Sofala, 1892-1945, Lilongwe, Mzuni Press, 2013.

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