1977 - Le Festac à Lagos

Par Maëlle Gélin

Le World Black and African Festival of Arts and Culture, dit Festac, organisé à Lagos au Nigeria entre les mois de janvier et de février 1977, se déroule dans le sillage direct du Fesman de 1966. Il est donc globalement le produit des mêmes artisans, à savoir en premier lieu la galaxie Présence Africaine et la Société africaine de culture qui lui est associée, et poursuit les mêmes objectifs : célébrer et mettre en valeur les productions africaines et des diasporas. En 1975, une brochure présentant le projet expliquait ainsi que ce deuxième festival devait « contribuer à promouvoir les artistes […] négro-africains en les aidant à être mondialement reconnus et en leur donnant accès aux débouchés mondiaux », ou encore « permettre aux artistes […] déracinés vivant sur d’autres continents de reprendre périodiquement racine par un “retour aux origines” en Afrique ».

Si le choix du Nigeria comme pays hôte avait été fait dès le festival de Dakar en 1966 – il en était l’invité d’honneur –, la période de onze ans qui s’étire entre les deux événements s’explique en grande partie par la forte instabilité politique qui caractérise le pays au tournant des années 1960 et 1970. En effet, l’organisation d’un deuxième festival était initialement prévue pour l’année 1970. Alioune Diop, l’architecte chevronné du Fesman, reste officiellement au poste de secrétaire pour l’organisation du prochain événement et entreprend de rassembler différents soutiens au Nigeria comme sur tout le continent, à l’instar de l’écrivain nigérian Wole Soyinka sorti de prison en 1969. Mais la guerre du Biafra (1967-1970) impose de reporter le festival en 1975. L’organisation de l’événement est alors perçue par le régime militaire de Yakubu Gowon comme l’occasion de construire une vitrine prestigieuse pour le pays et de montrer au monde que la paix y est rétablie. L’argent provenant du pétrole financera sans problème les installations. Un comité spécial d’organisation, le CIF (pour Comité international du festival) est mis sur pied.
Alors qu’Alioune Diop se consacre à la préparation du grand colloque du festival centré sur le thème de l’éducation – la Société africaine de culture et l’Unesco s’y emploient également –, le général Gowon est renversé en août 1975 et l’événement doit de nouveau être reporté. Dans les deux années qui suivent, le pays se stabilise lentement et le général Olusegun Obasanjo, qui arrive finalement au pouvoir en 1976, veille à ce que le festival s’organise sous haute surveillance des autorités. Promouvant un événement aux logiques plus politiques et économiques que culturelles, le chef d’État nigérian fait limoger Alioune Diop, ouvrant ainsi une lutte d’influences avec le président sénégalais Senghor qui sera majoritairement résorbée à temps pour l’événement.

Dans ce contexte difficile, le festival a bien lieu. Le grand colloque aborde les questions d’éducation, d’enseignement et de la transmission des langues africaines. Des musiciens venus de tout le continent se produisent, à l’instar de l’Américain Stevie Wonder, du Congolais Franco Luambo et de la sud-africaine Miriam Makeba, chanteuse et militante panafricaine – à noter qu’aucun artiste adoubé par le régime d’apartheid n’est admis au festival. Du côté des arts visuels, les artistes nigérians sont mis particulièrement à l’honneur, avec l’exposition des œuvres d’artistes comme Yusuf Grillo ou Uche Okeke.

Comme à Dakar onze ans plus tôt, bien que dans des proportions moindres, la ville de Lagos se transforme pour l’événement. Un grand théâtre polyvalent est construit, qui deviendra le National Arts Theatre. Les autorités locales ont surtout, pour faciliter l’hébergement des festivaliers, entrepris la construction de vastes lotissements, rassemblés sous le nom de Festac Village. Ces infrastructures s’inscriront durablement dans le paysage urbain de Lagos, de même que certaines œuvres exposées viendront alimenter le futur Center for Black and African Arts and Civilization.

Né de circonstances difficiles et particulièrement marqué par les luttes politiques dont le continent africain est le théâtre dans les années 1970, le Festac a malgré tout rencontré un important succès populaire. Celui-ci ne doit pas éclipser les nombreuses critiques dont il fait l’objet, notamment de la part des militantes et des militants issus des rangs de l’opposition nigériane ainsi que de la sensibilité panafricaine.

Notice parue dans : Les sociétés africaines et le monde : une histoire connectée 1900-1980, Ed. Atlande, 2022.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article252922, notice 1977 - Le Festac à Lagos par Maëlle Gélin, version mise en ligne le 27 novembre 2023, dernière modification le 22 novembre 2023.

Par Maëlle Gélin

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE : Andrew Apter, The Pan-African Nation : Oil and the Spectacle of Culture in Nigeria, University of Chicago Press, 2005. — Amzat Boukari-Yabara, Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme, La Découverte, 2017 (1re éd. 2014). — Philippe Verdin, Alioune Diop : Le Socrate noir, Paris, Lethielleux, 2011.

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