BARBIER Jacques, François

Par Gérard Boëldieu

Né le 12 septembre 1811 au Mans (Sarthe), mort le 8 août 1888 à Paris (XVIIe arr.) ; médecin au Mans ; franc-maçon ; victime du coup d’État du 2 décembre 1851 ; réfugié à Jersey du début de 1852 à octobre 1855 puis à Lisbonne jusqu’au début de 1872 ; conseiller municipal du Mans (1878-1888) ; conseiller de l’arrondissement du Mans (1879-1880) ; conseiller général du deuxième canton du Mans (1881-1886).

À sa naissance, Jacques François Barbier reçut les prénoms de son père. Originaire de Laigné-en-Belin (Sarthe, canton d’Écommoy), ce dernier était cabaretier au Mans, où, le 9 mars 1810, il avait épousé Joséphine Rouillard fille d’un tailleur d’habits. Contrairement à son mari, elle signa son acte de mariage. Elle devint veuve le 24 juillet 1836.

Docteur en médecine de la Faculté de Paris en 1838 (thèse soutenue le 27 juin), Barbier s’établit dans sa ville natale. Le 27 novembre 1839 il y épousa Éléonore Paumier âgée de 18 ans, sans profession, fille d’un marchand manceau retiré des affaires. Le 14 juin 1844 naquit leur enfant unique, une fille prénommée Euphémie Éléonore.

Barbier adhéra à la Société de médecine du Mans. Le 15 décembre 1840, la Société d’agriculture, sciences et arts de la Sarthe le reçut parmi ses membres résidants. Peu après, le 5 janvier 1841, elle en faisait son secrétaire, fonction qu’il exerça jusqu’en 1851.

Jean Paul Milliet*, né le 6 mars 1844 au Mans, second fils du fouriériste Jean Joseph Félix Milliet (1811-1888), évoque en ces termes, certainement d’après une tradition familiale, celui que son père considérait, dit-il, comme son ami « le plus intime » : « Le docteur Barbier était un homme de haute valeur intellectuelle et morale. Il possédait une qualité qui devient rare chez les médecins, l’ardeur dans la lutte contre la maladie. La sûreté et la promptitude de son diagnostic ressemblaient à de la divination. Il questionnait peu ses malades, un coup d’œil lui avait suffi pour savoir ce qu’ils éprouvaient et…il les guérissait. Son jugement droit et la finesse de son sens littéraire en faisaient un critique à la fois sévère et bienveillant. Mon père, très modeste, tenait grand compte de ses avis. Tous deux s’étaient affiliés à la franc-maçonnerie » (Une famille de Républicains Fouriéristes, les Milliet, 1915, tome 1, p. 36). L’initiation du docteur Barbier paraît avoir été plus tardive (sous la Seconde République ?) que celle de Félix Milliet qui datait du 25 mai 1846. Tous les deux appartenaient à la loge mancelle des Arts et du Commerce ; ils furent des 9 de ses 234 membres poursuivis après le coup d’État du 2 décembre 1851.

Sous Louis-Philippe, le docteur Barbier ne semble pas s’être ouvertement engagé dans la vie politique du Mans, ville réputée « îlot républicain dans la France monarchiste ». Il n’en fut plus de même dès les débuts de la Seconde République. Président du Comité central républicain de la Sarthe, Milliet étant le secrétaire, membre du comité électoral cantonal et communal du Mans, Barbier fut de ceux qui, en mars 1848, appelèrent les Sarthois à élire à l’Assemblée constituante des « républicains de vieille date à l’exclusion de tous autres ». Républicains « avancés », partisans de Ledru-Rollin, Barbier et Milliet devinrent des figures marquantes parmi les démocrates-socialistes locaux. Affilié à plusieurs organisations républicaines, dont la Société des publications démocratiques du département, membre de leurs comités de surveillance, peu après le coup d’État, le 5 décembre 1851, Barbier était présent à la réunion chez l’avoué Fameau où fut décidé un plan de soulèvement populaire à l’échelle de la Sarthe, avec prise d’armes, pour le lendemain. Traduit pour ces faits devant la Commission mixte de la Sarthe, il quitta Le Mans avant la fin de l’instruction judiciaire. Un ami franc-maçon le conduisit, déguisé en prêtre dit-on, jusqu’à Ambrières (Mayenne) d’où il gagna l’île de Jersey. Avait-il pressenti sa condamnation à l’interdiction de la Sarthe ? Ce verdict fut-il la reconnaissance d’un état de fait consécutif à sa fuite ? Milliet, lui, dès l’échec de la résistance au coup d’État, gagna Londres puis Genève où sa famille le rejoignit. Refusant de se soumettre, Barbier fut rejoint par son épouse. Établi à Saint-Hélier, il poursuivit son activité de médecin. Son savoir-faire, son dévouement, son désintéressement lui valurent très vite l’estime générale et la réputation de « meilleur médecin de Jersey », aux dires d’Adèle Hugo dont il soigna le larynx en 1854.

Au sein de la proscription, politiquement proche de Victor Hugo à qui il avait présenté les proscrits français lors de son arrivée (5 août 1852) à Jersey, venant de Belgique, Barbier se rattacha à la tendance qui prônait l’établissement de la République universelle, démocratique et sociale.

Il dîna plusieurs fois à Marine-Terrace. Improvisant devant des invités, Victor Hugo en fit un des personnages d’un conte : « Se sentant fort malade, le roi appelle son médecin, M. Barbier, et lui dit […] ». Il lui donna la plume avec laquelle il avait écrit Les Châtiments. Leurs épouses s’appréciaient.

Barbier demanda à Victor Hugo de s’exprimer lors des obsèques de Louis Hélain-Dutaillis, autre proscrit sarthois. Condamné par la Commission mixte de la Sarthe à l’interdiction pendant 5 ans de ce département et des départements voisins, Hélain-Dutaillis s’était établi à Rennes où très vite il se rendit « insupportable » aux autorités. Le préfet d’Ille-et-Vilaine obtint son éloignement. Exilé à Jersey, il y mourut le 7 avril 1853, de chagrin pour les uns, de la fièvre typhoïde selon d’autres. Lors des obsèques, le 9 avril, le prêtre catholique fut écarté et fut arboré non le drapeau tricolore comme annoncé mais le drapeau rouge selon une dernière volonté du défunt. Le docteur Barbier tint un des cordons du poêle, aux côtés du polonais Mikulowski, du hongrois Alexandre Téléki, et d’un italien, tous de « la Démocratie nouvelle ». Selon la presse jersiaise, au cimetière de Saint-Hélier, face au drapeau rouge, et après les propos de Piquet de la Nièvre attaquant à la fois le Second Empire et les Républicains de la veille « incarnations de la vieille société », Victor Hugo, qui jugea ces paroles offensantes à son égard, se retira sans avoir parlé. (À l’inverse, selon sa fille Adèle, il aurait dit : « Voyez ce drapeau rouge, c’est le symbole du feu et du sang, oui, mais du feu qui éclaire et du sang qui vivifie ». Propos apocryphes selon les historiens). À la suite de ces incidents, les autorités de Jersey interdirent toute inhumation de proscrit à Saint-Hélier. La proscription opta pour le cimetière de Saint-Jean dans le centre de l’île.

En octobre 1853, lors du jugement du “mouchard” Hubert par la proscription française dans la salle dite « Cercle des proscrits », au premier étage de l’auberge d’Eugène Beauvais, autre exilé sarthois, le docteur Barbier félicita Victor Hugo pour son plaidoyer contre la peine de mort, en réponse à ceux qui réclamaient l’exécution d’Hubert qui, finalement, fut livré à la justice jersiaise pour dettes.

Avec ses compatriotes Victor Hugo et Albert Barbieux, le hongrois Alexandre Téléki, l’italien Pianciani, le polonais Zuno Swietoslawski, le docteur Barbier fit partie de la commission des proscrits de Jersey qui rédigea, en mai 1854, un appel aux « Républicains restés dans (leurs) patries, concitoyens de la République universelle », sollicitant leurs dons pour secourir les exilés les plus démunis : « En les affamant, on espère les dompter ».

Solidaire des rédacteurs de l’Homme expulsés de Jersey pour offense à la reine d’Angleterre, Barbier connut, à l’instar de Victor Hugo, le même sort. Auguste Vacquerie rapporte que la population locale se récria, envisageant même une pétition au gouvernement pour le garder. « En expulsant l’exilé, ils expulsaient le médecin […]. Mais Barbier refusa de déserter ses camarades » (Les miettes de l’histoire, p. 483, d’après Léon Guyon, op. cit., note pp. 23 et 24). À la fin d’octobre 1855, Barbier quitta Jersey pour Londres d’où il s’embarqua à destination de Lisbonne.

Pendant les 16 années qu’il passa à Lisbonne, comme à Jersey, le docteur Barbier se fit apprécier par son dévouement, particulièrement en 1857 lors d’une épidémie de fièvre jaune. Reconnaissants, la ville lui décerna une médaille dite “de la Fièvre jaune” et le roi la décoration militaire “de la Tour et de l’Épée”. Médecin de l’ambassade de France, Barbier devint, à sa demande, le médecin-chef, bénévole, de l’Asile Saint-Louis-des-Français fondé vers 1860.

Revenu dans la Sarthe au début de 1872, Barbier s’installa un temps à Amné (canton de Loué) puis, durablement, au Mans où il dirigea la Caisse d’épargne (1876-1885). Il retrouva son ami Félix Milliet, revenu en France après l’amnistie de 1859. Les familles Barbier et Milliet s’allièrent, Fernand Milliet, le fils aîné de Félix, né le 7 août 1840 au Mans et résidant à Saint-Germain-en-Laye (Seine-et-Oise), épousant Euphémie Barbier le 26 octobre 1872 à Amné (Mariage religieux).

Archétype du bon docteur, grande figure locale parmi les « vétérans de la démocratie », Barbier siégea au conseil municipal du Mans (1878-1888), au conseil de l’arrondissement du Mans (1879-1880), au conseil général de la Sarthe (1881-1886). Nommé par le préfet, il fut un des 6 membres (3 nommés par l’administration ; 3 élus par les victimes du 2 décembre 1851 survivantes) de la commission départementale mise en place en vertu de la loi du 30 juillet 1881 dite « loi de réparation nationale ». Elle réclama en sa faveur une pension de 800 F. Il lui en fut accordé une de 400 F qu’il reversa au bureau de bienfaisance du Mans. Il reçut la croix de chevalier de la Légion d’honneur en 1883.

Veuf le 25 mars 1887, affaibli, Barbier se retira à Paris chez sa fille où il mourut l’année suivante. Le 29 septembre 1891, considérant ses « 20 années d’exil », son « désintéressement », son « libéralisme », le conseil municipal radical du Mans proposa de donner son nom à une rue de son quartier. Vœu approuvé par décret du 19 novembre suivant.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article25719, notice BARBIER Jacques, François par Gérard Boëldieu, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 28 août 2020.

Par Gérard Boëldieu

ŒUVRE : Thèse : I. Comment reconnaître le chlorure d’étain mélangé avec la matière des vomissements ? II. De l’époque de la disparition complète des fontanelles. III. Du danger des plaies contuses de l’œil par des grains de plomb. IV. Histoire anatomique des phénomènes morbides provoqués autour d’un corps étranger quelconque placé au milieu des tissus de l’économie animale. Paris, Rignoux, 1838, 23 p. in-4° - « Autres expériences obstétricales sous l’influence du chloroforme » ; « Aperçu de l’état du choléra-morbus au Mans (en 1849) », Bulletin de la Société d’agriculture, sciences et arts de la Sarthe, 1848-1849, tome huitième.

SOURCES : État civil du Mans (Sarthe), d’Amné (Sarthe), de Paris (XVIIe arr.). – Arch. dép. de la Sarthe : 1 M 375, 4 M 422 à 425, 4 M 430 (Condamnations prononcées à la suite du coup d’État du 2 décembre 1851) ; 4 M 435 à 442 (Surveillance des condamnés et des opposants politiques) ; 1 M 198 à 200 (Secours et dons accordés aux victimes du coup d’État du 2 décembre 1851) ; 1 M 614 (Légion d’honneur 1880-1887). — Archives de l’Oise, Album Asplet. — Arch. municipales du Mans : registres des délibérations du conseil municipal ; fonds ancien 2001 (dénominations de rues). — Aux Arch. nationales, le dossier du docteur Barbier in F15 4081 (Loi de réparation nationale du 30 juillet 1881 en faveur des victimes du 2 décembre 1851, département de la Sarthe) est vide. — Presse sarthoise sous la Monarchie de Juillet et la IIe République : Le Courrier de la Sarthe ; Le Bonhomme manceau ; Jacques Bonhomme ; L’Union. — A la France. L’agent provocateur Hubert, Jersey : imp. universelle, [1853]. — Victor Hugo, « 1853-L’espion Hubert », Oeuvres inédites de Victor Hugo. Choses vues, 1888, p. 291-330. – Adèle Hugo, Journal (de 1852 à 1855), 4 volumes, Lettres modernes Minard, Paris-Caen, 1968-2002. – Pierre Angrand, Victor Hugo raconté par les papiers d’État, Paris, 1961. — Philip Stevens, Victor Hugo in Jersey, Philimore, 1985. – Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo II Pendant l’exil I (1851-1864), Paris, 2008 (Dans l’index, p. 1258, le docteur Barbier est malencontreusement prénommé Charles). — Léon Guyon, Les martyrs du droit et de la liberté dans la Sarthe, Paris-Le Mans, 1883. — Paul Milliet, Une famille de Républicains fouriéristes. Les Milliet, paru dans Les Cahiers de la quinzaine, 1909-1912, puis en 2 volumes, Paris, 1915-1916. — Paul Delaunay, Histoire de la Société de Médecine du Mans et des Sociétés Médicales la Sarthe, Le Mans, 1913 (notice sur le docteur Barbier p. 54 à 58). — Victor Boitard, Les rues du Mans et leur origine, 2 tomes, Le Mans, 1935. — H. de Berranger, La Sarthe sous la Seconde République, Le Mans, 1949. — André Bouton, Les luttes ardentes des francs-maçons manceaux pour l’établissement de la République, 1815-1914, Le Mans, 1966. — Gérard Boëldieu, « Sur six proscrits sarthois, compagnons d’exil de Victor Hugo à Jersey », Gavroche, n° 158, avril-juin 2009, p. 24-33. — Colette Cosnier, « Milliet (Jean-Joseph) Félix », Dictionnaire biographique du fouriérisme. — Notes de Gauthier Langlois.

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