BÉRANGER Pierre-Jean de

Par Philippe Darriulat

Né le 19 août 1780, rue Montorgueil, à Paris, mort le 16 juillet 1857 à Paris. Chansonnier.

Modèle pour tous les chansonniers, ami des plus grands écrivains, salué unanimement comme le « poète national », Pierre-Jean Béranger est incontestablement, au moins jusqu’à ce que [Aristide Bruant] s’impose sur les hauteurs de Montmartre, le plus célèbre des auteurs de chansons. Sa renommée, aujourd’hui un peu oubliée, et son influence furent telles qu’il semblait inconcevable à ses contemporains de parler chanson sans lui rendre un hommage appuyé. Cette gloire, si bien analysée par Jean Touchard, eut des répercutions dans toutes les couches de la société.

Petit-fils d’un tailleur et d’un cabaretier de village qui avait des prétentions à la noblesse ; fils d’une modiste et d’un teneur de livres chez un épicier, qui devait devenir notaire puis intendant et enfin financier, usurier et agioteur ; à ce titre fournisseur de subsides aux conspirateurs royalistes : il nait avant la Révolution française et passe ses premières années au faubourg Saint-Antoine auprès de son grand-père tailleur. Après la prise de la Bastille, à laquelle il assiste, son père l’envoie à Péronne chez une tante aubergiste qui le charge d’assurer le service de son établissement. Il est placé chez un orfèvre, ensuite comme saute-ruisseau chez François Ballue, juge de paix disciple de Rousseau et jacobin fidèle aux maximes révolutionnaires, ancien député à la Législative qui forme politiquement son jeune esprit. Ce dernier fonde des écoles gratuites, notamment l’Institut patriotique - la Marseillaise s’y faisait entendre - où Béranger suivit des cours et le fit entrer chez l’unique imprimeur de Péronne où il compléta tant bien que mal une instruction très sommaire. Béranger fréquente aussi, à Péronne, une association de jeunesse, le Couvent des Sans soucis, où l’on chantait beaucoup. Son père, contraint de se cacher pendant la Terreur, ne revient qu’après le 9 thermidor. Béranger quitte donc Péronne à 15 ans, mais il garde toute sa vie un souvenir ému de son enfance dans la Somme. Jusqu’en 1798, il s’adonne avec son père, assez brillamment quoiqu’avec une certaine répugnance, dira-t-il plus tard, aux affaires de bourse. Son père ayant fait faillite, il écrit quelques petites pièces de théâtre et des poésies, mais sans rencontrer le moindre succès. En 1804, il envoie plusieurs de ses compositions à Lucien Bonaparte qui, avant son départ pour l’exil, lui fait don de sa pension de membre de l’Institut, ce qui lui assure un revenu complété par une collaboration aux Annales du Musée français et par des travaux de « nègre » littéraire auprès du peintre Landon. Il obtient, en 1809, toujours grâce à la protection de Lucien Bonaparte et par l’intermédiaire d’Arnault, un emploi au bureau de l’Université où il travaille sur les retombées de l’expédition d’Egypte. Il partage alors son bureau avec Wilhem, le futur fondateur des orphéons dont il devient l’ami et avec qui il écrit des chansons : Béranger se chargeant des paroles et Wilhem de la musique. Les deux hommes partagent la même conception du rôle de l’artiste : « celui qui sait faire chanter l’âme du peuple » (Philippe Gumplowicz). Ces premières œuvres lui permettent d’obtenir une petite gloire locale à Péronne où il revient animer des banquets avec ses chansons. En 1813, il intègre le « Caveau moderne » où il présente certaines des compositions, plutôt épicuriennes, qu’il a faites avec Wilhem et se lie avec Désaugiers. Avec Le Roi d’Yvetotet le Sénateur – qui, dit-on, amusèrent Napoléon – il connaît ses premiers grands succès. Au début de la Restauration, il affirme, dans ses Mémoires, avoir été sollicité par des royalistes séduits par la satire de l’Empire proposée par le Roi d’Yvetot qui opposait le pacifisme du petit roi aux fureurs guerrières de l’Empire. Son premier recueil Chansons morales et autres date de 1815, il y regroupe des gaudrioles et des chansons patriotiques où il prend position contre l’invasion des troupes de la Sainte-Alliance (Ma Dernière Chanson peut-être, Le Bon Français). Ces titres l’obligent à quitter son emploi l’Université. Il se rapproche alors des milieux libéraux, collabore à la Minerve et fréquente les salons de Jouy et de Mme Davilliers. En 1821, il publie un second recueil Chansons où le ton se fait bien plus virulent. Il y exprime sa détestation des envahisseurs et sa nostalgie des gloires de l’Empire (La Sainte-Alliance des peuples, Le Vieux Drapeau, Les Enfants de la France…), son mépris des émigrés (Le Marquis de Carabas), son anticléricalisme (Les Missionnaires, Les Révérends Pères), son dédain des opportunistes (Le Ventru, Paillasse) et s’en prend même à la personne royale (La Couronne). Il apparaît alors, avec [Debraux], comme un des principaux diffuseurs de la légende impériale qui sape les bases de la monarchie des derniers Bourbons. Le conflit avec la justice est inévitable. C’est un article de Martainville dans le Drapeau blanc du 27 octobre 1821, qui déclenche les poursuites. Le procès se tient le 21 décembre devant la Cour d’Assises en présence d’un public particulièrement nombreux. Sa défense est assurée par Dupin qui insiste sur le faible impact des chansons, ce qui déplaît à l’accusé. Il est condamné à 500 francs d’amende et à trois mois de prison qu’il passe à Sainte-Pélagie. Un second procès, cette fois gagné par le chansonnier, a lieu en mars 1822. Le retentissement de ces affaires est considérable : le parloir de la prison de la rue de la Clef devient un lieu à la mode où tout le monde se rend et c’est à ce moment que né véritablement sa gloire : Tissot puis Jouy employant les premiers, pour le désigner, l’expression de « poète national ». Un troisième procès a lieu en 1828 après la parution d’un nouveau recueil contenant Le Sacre de Charles le Simple et Infiniment petits, deux titres qui ne peuvent que susciter l’ire des censeurs du roi. Défendu par Barthe, futur garde des Sceaux de Louis-Philippe, Béranger est condamné à dix mille francs d’amende –une souscription est lancée pour les payer – et à 9 mois de prison qu’il passe cette fois à la Force. Comme à Sainte-Pélagie sept ans plus tôt, il y reçoit beaucoup. Afin de lui témoigner leur soutien Gérard de Nerval publie La Couronne poétique de Béranger et Delphine Gay et Mme Tatu écrivent des vers en son honneur. Lorsqu’éclatent les Trois Glorieuses, sa renommée est à son comble. Celui qui proclame « le peuple c’est ma muse », estime avoir, par l’impact de ses chansons auprès de l’opinion publique, joué un rôle déterminant dans le déclenchement de cette révolution : « j’ai contribué comme eux [les chefs du parti libéral] et plus que beaucoup d’entre eux aux événements de la révolution de juillet 1830 »(Ma Biographie). Malgré ces propos immodestes, il n’écrit pas de grands hymnes à la gloire de la nouvelle révolution, laissant cette tâche à Casimir Delavigne. Il semble que ses sympathies républicaines soient alors entrées en conflit avec sa conviction que la monarchie constitutionnelle est le seul régime possible. Au fond Béranger reste un modéré, et lorsque survient la révolution de 1830, lié à la rédaction du Globe libéral, il fait tout naturellement partie de ceux qui soutiennent l’arrivée Louis-Philippe sur le trône, espérant ménager ainsi une transition, ce qu’il regrette ultérieurement, mais trop tard. Le 11 avril 1832, [Just Muiron] écrivait à [Clarisse Vigoureux] : « J’ai reçu une très aimable lettre de Béranger. Elle est parfaitement caractéristique d’un homme de 65 ans (sic) comme il le dit. Il adhère à nos vues, sans pouvoir admettre la chance de leur heureuse application actuelle et me dit assez franchement qu’il n’y a rien à espérer de Laffitte et autres du même bois ». Après avoir refusé ministères et pensions – toute sa vie il a fait de la pauvreté un modèle - il se dégage des combats politiques refusant tout autant d’être le chansonnier officiel du régime que de devenir le chantre de la nouvelle opposition de gauche. En fait, Béranger a certainement voulu avant tout protéger sa popularité, en ne prenant pas position sur des sujets qui divisent ses admirateurs aussi nombreux parmi les libéraux que dans le camp des républicains. Sa force a toujours été de présenter des positions suffisamment générales pour pouvoir rassembler un très large public, libéral comme socialiste, républicain comme bonapartiste : « Ses idées politiques se réduisent à un petit nombre de thèmes qui ne sont pas originaux : une aversion tenace à l’égard des courtisans, des nobles et des députés ministériels, la conviction que la France est un grand pays, l’ineffaçable souvenir des humiliations subies en 1815, un sens aigu de la liberté individuelle. » (Jean Touchard). Les nouveaux affrontements qui voient le jour après la chute de Charles X ne permettent pas de préserver cette relative unanimité. Celui qui disait de lui-même : « en moi, le patriotisme a toujours dominé les doctrines politiques » (Ma Biographie), a toujours préféré être le « poète national » plutôt qu’un homme de parti. L’auteur du Roi d’Yvetot décide donc de prendre une relative retraite, de ne presque plus écrire de chansons. Il publie quelques chansons en 1833. Dans Les Fous, il manifeste publiquement sa sympathie pour toutes les formes de socialisme. Il devient d’autre part l’ami de [Carrel], [Trélat] et [Lamennais] à qui il dédie une chanson, l’Apôtre. On le remarque aussi à une réunion de saint-simoniens de la rue Taitbout en janvier 1831. Après 1833, ayant échoué dans son espoir d’une conciliation générale, se proclamant toujours républicain, très désorienté, trop lucide aussi pour avoir des illusions, il se tait, conservant les chansons qu’il écrit encore pour ses œuvres posthumes. Il publie, seulement en 1846, dix chansons dont Le Déluge qui en 1848 fera figure de prophétie.

Jean Touchard a montré comment ce désengagement se manifeste dans ses recueils : les chansons politiques représentent 14 % des compositions présentées dans celui de 1815, 47 % en 1821, 54 % en 1825, 44 % en 1828, 42 % en 1833 et à peine 30 % dans les compositions postérieures à cette date. La révolution de 1848 le surprend : « Nous voulions descendre l’escalier marche à marche. On nous a fait sauter un étage tout entier », reconnaît-il. Cependant, sa très grande popularité en fait un député contre son gré et il doit supplier pour que l’on accepte sa démission. Étranger à toutes les manœuvres des bonapartistes pendant la deuxième République, il n’écrit plus sous le Second Empire. Sa mort suscite une grande émotion populaire et Napoléon III, essaie tant bien que mal de récupérer la popularité du « poète national ». Pourtant cette gloire commence à être entamée et les critiques ne tardent pas à se faire entendre, tant dans les milieux littéraires qui lui reprochent sa trivialité (Flaubert), qu’auprès de chansonniers républicains qui le critiquent pour le rôle qu’il a joué dans la diffusion de la légende napoléonienne (Paul Avenel, Louis Festeau).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article26236, notice BÉRANGER Pierre-Jean de par Philippe Darriulat, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 10 avril 2019.

Par Philippe Darriulat

ŒUVRES : Chansons de Béranger contenant cinquante-trois gravures sur acier, Paris, Garnier frères, 1875, 2 vol . — Chansons de P.-J. de Béranger, précédées d’une notice sur l’auteur et d’un essai sur ses poésies par P.-F. Tissot, Paris, Perrotin, Guillaumin, Bigot, 1829 . — Dernières œuvres de Béranger de 1834 à 1851, avec une préface de l’auteur, Paris, Garnier frères, 1875.

SOURCES et bibliographie : Arch. Nat. : ABXIX 708 (collection Bachimont), F7 3885 ; F7 6693 ; F7 6772 ; F7 6925, d. 8956. BNF, département des arts et spectacles, Fonds Rondel : Ro 11436 ; Ro 11436 ; Ro 14465 à 14516. Bibl. Mun. Besançon (Doubs), Lettres inédites de Just Muiron. Pierre-Jean de Béranger, Ma Biographie, écrite par Béranger avec un appendice et des notes, Œuvres posthumes de Béranger, Paris Perrotin, 1860 . — Eugène de Mirecourt, Béranger, Paris, Havard, 1859 . — Henri Avenel, Chansons et chansonniers, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, 1890 . — Philippe Darriulat, La Muse du peuple, chansons sociales et politiques en France 1815-1871, Rennes, PUR, 2010 . — Eugène Vaillant, Etude sur Béranger le chansonnier patriote et républicain, Paris, 1909 . — Adrien Waseige, Béranger et son temps, Paris, 1930 . — J. Lucas-Dubreton, Béranger. La Chanson. La Politique. La Société, Paris, 1934 . — Pierre Brochon, Béranger et son temps, Paris, Editions sociales, 1956 . — Pierre Brochon, La Chanson sociale de Béranger à Brassens, Paris, Editions ouvrières 1961 . — Peter Hambly, « Littérature et fouriérisme, documents et notes », Australian Journal of French Studies, vol. XI, 1974, p. 240 . — Serge Dillaz, Béranger, Paris Seghers, 1971 . — Jan O Fischer, « Béranger et sa place dans l’histoire de la chanson », dans Dietmar Rieger, La Chanson française et son histoire, Gunter Narr Verlag, Tübingen, 1988, p. 103-110 . — Herbert Schneider, « La Mélodie des chansons de Béranger. », dans Dietmar Rieger, La Chanson française et son histoire, Gunter Narr Verlag, Tübingen, 1988, p. 111-148 . — Jean Touchard, La Gloire de Béranger, Paris, Armand Collin, 1968 . — Philippe Gumplowicz, Les Travaux d’Orphée, deux siècles de pratique musicale amateur en France (1820-2000), Paris, Aubier, 2001. — Notes de J.C. Dubos et J. Risacher.

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