BIANCHI Jenny [née HENRIPRÉ Jenny, Hortense]

Par Rémi Gossez

Née le 25 février 1822 à Lille, morte le 2 septembre 1880 à Lille ; femme et collaboratrice d’Alphonse Bianchi ; opposante active et résolue à l’Empire.

Jenny Bianchi était fille d’Alberic Henripré, tambour-major de la garde nationale, dit « Beaupré », en raison de sa taille. Il était gardien-chef de la prison de Lille. Sa femme appartenait à la famille Leleu, dont un membre avait été adjoint au maire sous la Restauration.

Par sa mère, Jenny Bianchi sera la grand-tante des frères Hudelo, Lucien, médecin-chef à l’hôpital Saint-Louis à Paris, et Louis, préfet de police et secrétaire général à l’Intérieur de Clemenceau (1917-1919), puis préfet du Nord (1924-1934), ensemble auteurs de la législation sanitaire sur les filles soumises, pour éviter aux permissionnaires les maladies vénériennes (1917-1918). Les Hudelo appartenaient à la Franc-maçonnerie.

Jenny épousa le 5 février 1839, à presque 17 ans, Alphonse Bianchi, alors prisonnier, poursuivi pour propagande républicaine et déjà prévenu de société secrète.

Lorsque son mari, victime de la proscription provoquée par le coup d’État du 2 décembre 1851, dut quitter Lille le soir même et rejoindre Londres via Bruxelles, elle se trouva associée aux affaires de fabrication et de commerce de plâtre de son beau-père et de son mari. Retenue par la direction des ateliers, par ses sept enfants dont le dernier venait de naître et par la maladie de « Beauprè », elle resta à Lille avec sa mère et ses deux sœurs.

En 1853, elle se révéla une efficace opposante à l’Empire, par l’introduction, en contrebande, de littérature prohibée. Retour de Belgique, en effet, les sacs de plâtre vidés de leur contenu permettaient une active contrebande de publications interdites, qui, grâce aux concours des ouvriers du Nord dont Alphonse Bianchi avait été l’élu depuis 1848, ne fut jamais découverte.

Le 28 février 1853, elle devait toucher des factures chez des clients roubaisiens et en profita pour aller chercher chez Petrus Demerleer, au hameau de Fontenoy, contigu à la frontière, quelques brochures demandées par des amis. À Roubaix, elle prit avec elle la jeune Camille Debuchy, fille de Désiré Debuchy, le collaborateur de Bianchi au Messager du Nord, dirigeant de la grève des ouvriers fileurs de Roubaix d’octobre 1848, qui s’était échappé le 2 décembre en compagnie de son mari.

À Fontenoy, Demerleer se montra affolé et obligea Jenny Bianchi à enlever sur le champ les livres dangereux. Celle-ci fut toujours persuadée que les « amis » mêmes qui lui avaient demandé les livres l’avaient dénoncée ; cependant, elle refusa de donner leurs noms au tribunal. À peine sortie de chez Demerleer, elle fut arrêtée avec la fillette dont le tablier contenait des exemplaires des Châtiments, et le panier la « littérature prohibée ». Les policiers trouvèrent chez Demerleer trois mille exemplaires de la proclamation du général Charras, représentant du peuple, Les Trois Maréchaux, et vingt exemplaires de Napoléon le Petit de Victor Hugo. Dans le panier de la petite, il y avait six exemplaires du même texte, et deux volumes de Deux Décembre de Victor Schoelcher.

Le jour même, Jenny fut transférée à Lille, interrogée, inculpée de « colportage d’écrits prohibés », et enfermée. La bonne société lilloise se scandalisa, L’Écho du Nord annonça l’affaire avec réticence, La Gazette légitimiste constatait ; quant à la bonapartiste Liberté, de Dayez, adversaire politique de Bianchi, elle ajouta aux écrits fraudés les fameuses Nuits de Saint-Cloud. L’Écho du Nord donna le coup de pied de l’Îne : « Chacun blâme hautement la mère de famille qui semblait préférer les agitations politiques aux soins qu’elle devait à ses sept enfants. »

Or Jenny eut de son côté, non seulement les républicains, les libéraux et les démocrates, mais aussi les ouvriers fidèles à leur élu et les légitimistes attachés à la famille Henripré-Leleu. La population lilloise s’émut et il fallut mettre Jenny en liberté dès le 2 février, alors que le 7, l’affaire était appelée devant le juge Boutry, Connelly faisait fonction de ministère public. Le président du tribunal Aimable Defrène dut se récuser, car Bianchi l’avait fait destituer par le gouvernement provisoire, pour avoir, en 1847, poursuivi à outrance de malheureux ouvriers poussés à l’émeute par la cherté du pain et le chômage, en s’acharnant sur des gamins de 13 ans qui avaient ramassé du pain.

Défendue par Me Ladureau qui avait plaidé pour ces mêmes ouvriers, Jenny déjà libérée, fut condamnée pour introduction frauduleuse de littérature prohibée à six jours de prison qu’elle ne fit pas et à cinq cents francs d’amende, ce qui n’arrangea pas ses affaires.

Connelly s’en était pris « au poète plus ou moins connu », à « l’insulteur public » Victor Hugo qui adressa à Jenny Bianchi cette lettre, datée de Marine Terrace, 13 mars 1853 :

« Madame,

« Permettez à l’exilé de s’agenouiller devant la prisonnière, et de la remercier en lui demandant pardon. C’est à mon occasion que vous êtes persécutée. J’en suis à la fois glorieux et confus. Le coup dont vous frappe l’infâme gouvernement du sieur Bonaparte a retenti jusque dans ma solitude, et m’est plus sensible que ma propre injure. Jamais depuis le meurtre par guet-apens de la Liberté et de la République, jamais rien ne m’avait ému comme vient de m’émouvoir cette lâche violence dirigée contre une femme, contre une mère, contre la digne compagne d’un homme de cœur et d’un proscrit. En attendant que l’avenir vous apporte ses réparations, permettez-moi, Madame, de le devancer et de déposer à vos pieds, mes respects. »

Victor Hugo

Après la mort de son propre père « Beaupré » en 1855 et celle de son beau-père la même année, Jenny dut liquider l’entreprise pour rejoindre son mari à Jersey. Elle y maria le 21 avril 1856, sa fille aînée Jenny, âgée d’à peine 17 ans, avec Eugène Alavoine et accoucha de son fils Gustave, en septembre 1856. Puis elle rejoignit son mari en Suisse, probablement au cours de l’hiver 1856-1857, en traversant la France et le Jura dans la neige avec ses enfants.

À noter qu’après son retour en France, du fait de l’amnistie de 1859, les visites domiciliaires chez Bianchi se répétèrent et offrirent encore à Jenny l’occasion de confier à la dernière de ses filles, dans son tablier ou dans son matelas, les documents recherchés.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article26533, notice BIANCHI Jenny [née HENRIPRÉ Jenny, Hortense] par Rémi Gossez, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 13 novembre 2020.

Par Rémi Gossez

SOURCES : Archives Baudains, Bianchi, Gossez. — L’Écho du Nord, 30 janvier, 5 et 8 février 1853. — Gazette de Flandres, le, 5, 7, 8 février 1853. — La Liberté, 30 janvier, 4 et 8 février 1853. — Le Beffroy, février l902. — Le Réveil du Nord, 8 février 1906. — A.-M. Gossez, « Un procès pour introduction de livres prohibés à Lille en 1853 » Révolution de 1848, bulletin de la Société d’histoire de la Révolution de 1848, novembre-décembre 1907. — A.-M. Gossez, Livre de raison, 1932, manuscrit.

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