BUCHEZ Philippe, Joseph, Benjamin

Né le 30 mars 1796 à Matagne-la-Petite (alors département des Ardennes, cédée au royaume des Pays-Bas en 1815 avec le canton de Romerée dont elle faisait partie, ainsi que Philippeville et Marienbourg, aujourd’hui arrondissement de Philippeville, province de Namur, Belgique), mort à Rodez (Aveyron) le 11 août 1865. Carbonaro, saint-simonien, socialiste chrétien.

Son père était, en 1796, commissaire du Directoire près le canton de Romerée ; il devint, en 1798, employé à l’octroi de Paris, et périt du chagrin d’avoir été révoqué par la Restauration.
Philippe Buchez entra lui-même comme surnuméraire à l’octroi de Paris en 1811. Tout en travaillant, il continua de s’instruire et remplit des cahiers de réflexions qui le montrent disciple des matérialistes du XVIIIe siècle, Helvétius, d’Holbach et Diderot, peut-être Cabanis. Après la mort de son père, réunissant les maigres avoirs familiaux, il entreprit des études de médecine (1817), qu’il conduisit jusqu’au doctorat en 1825.
Toujours fervent de la Philosophie, il organisa, en 1818, pour en discuter, des causeries dans sa chambre d’étudiant avec Saint-Amand Bazard son ami. Dans le langage du groupe, cela prit des proportions énormes : on parla de Société Philomedicos et de Société Diablement Philosophique.
En février 1821, ces jeunes gens firent un pas en avant qui les engagea bien davantage. En même temps qu’ils entraient à la loge maçonnique des intellectuels libéraux, celle des Amis de la Vérité, ils acclimataient en France la société secrète de la Charbonnerie. Acclimater est le mot dont ils désignaient leur but, puisque la Charbonnerie leur venait d’Italie où elle était née au temps où Murat était roi de Naples et qu’elle était devenue l’organisation clandestine de tous les patriotes italiens vers 1820, mais elle avait été fondée dans le royaume de Naples par des Français, ce qu’ignorait Buchez, sur le modèle de la société de défense professionnelle des charbonniers et bûcherons des forêts de Franche-Comté, dite des Bons Cousins Charbonniers. En fait, donc, la Charbonnerie d’origine française revenait en France et fut créée le 1er mai 1821 par Buchez, Bazard*, Dugied*, Flottard*, Rouen Pierre*, qui avait été l’avocat de Saint-Simon en 1820 et qui rejoindra les saint-simoniens passé 1825, ainsi que Saint-Amand Bazard, Dugied et Buchez lui-même. Voir : Briot Pierre, Joseph.*
Chargé d’une mission de propagande dans l’Est à la fin de 1821, Buchez fonda à Mulhouse, en accord avec Koechlin, la première Vente d’Alsace. À Strasbourg, il ancra la Charbonnerie aussi bien dans l’armée que dans la population civile. Forts de ces succès, les carbonari alsaciens projetèrent une insurrection à Belfort pour la veille de Noël (24 décembre 1821). Mais La Fayette et les dirigeants parisiens de la Vente centrale hésitèrent et l’affaire n’eut pas de suite.
C’est, cependant, en relation avec elle, que Buchez, le 6 janvier 1822, fut arrêté à Metz, venant de Strasbourg, ainsi que plusieurs affiliés qui l’accompagnaient. Il y avait eu dénonciation. Les dénonciateurs reçurent la Légion d’honneur. Buchez fut acquitté à Colmar, par la cour d’assises, après un long procès (22 juillet-21 août 1822).
C’est la publication du Nouveau Christianisme par Saint-Simon, en avril 1825, un mois avant sa mort, qui entraîna Dugied, Saint-Amand Bazard et Buchez vers les disciples, car lorsqu’ils lurent le texte de l’ultime brochure du maître, celui-ci venait de mourir.
Tous étaient alors déçus par le parti libéral, par la Charbonnerie française, que des hommes tels que Buonarroti, au même moment, considéraient aussi comme indigne de son modèle italien, et comme impropre à abriter une société plus secrète de tendance communiste. Tous avaient des aspirations à une transformation de la structure sociale, quand la Charbonnerie française se perdait dans les méandres sans ampleur d’une politique libérale menée par des hommes sans générosité.
Par la formule de Saint-Simon, « l’amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre », Buchez passa au saint-simonisme. Il entra, en avril 1826, à la rédaction du Producteur. Le 12 décembre, il avait pris assez d’importance dans l’école pour signer la déclaration par laquelle la revue annonçait qu’elle cessait de paraître. Ce fut lui qui proposa à Enfantin d’entreprendre une Exposition publique de la doctrine. Quand l’Exposition commença le 10 décembre 1828, quatre hommes seulement présidèrent la conférence à égalité : l’exécuteur testamentaire de Saint-Simon, Olinde Rodrigues, Enfantin, Bazard et Buchez.
Le passage au saint-simonisme des disciples, qui étaient spiritualistes, alors que le maître n’utilisait un langage spiritualiste que pour exprimer des pensées qui ne l’étaient pas, fut pour Buchez l’abandon définitif de la Philosophie du XVIIIe siècle, la première démarche sur le chemin du catholicisme. Il fut d’ailleurs loin d’être le seul à avoir ainsi, parmi les saint-simoniens, franchi les étapes, de l’adhésion au Nouveau Christianisme jusqu’au retour à la religion des ancêtres.
Dès 1828, le panthéisme d’Enfantin était contesté par Buchez. Il repoussait le sensualisme mystique de celui qui allait être le Père. La rupture eut lieu le jour de Noël de l’année 1829, lors de la proclamation, par les disciples, d’Enfantin et de Bazard comme Pères suprêmes, avant la papauté unique d’Enfantin.
Buchez créa alors, après la révolution de 1830 en fait, sa propre école, qui se targua d’abord d’être seule fidèle à la pensée de Saint-Simon. Buchez déduisait de Saint-Simon une théorie de l’association ouvrière qu’il exposa à la Société des Amis du Peuple, où se groupaient les révolutionnaires de 1830, dont il avait été et qu’il quittera avec les autres saint-simoniens, poussés dehors par l’influence croissante des montagnards. Son ami P.-C. Roux-Lavergne lança contre les « Enfantinistes » au nom de la « Science nouvelle » la sommation d’avoir à renoncer à la qualification de saint-simoniens.
Buchez fit paraître, en décembre 1831, le Journal des Sciences morales et politiques, transformé presque aussitôt en L’Européen, dont le dernier numéro sera daté du 27 octobre 1832 (c’est L’Européen première série). Buchez y demandait le progrès social par l’association ouvrière, c’est-à-dire la réalisation des principes chrétiens de fraternité et de charité en France, patrie de la Révolution. Dans L’Européen, Journal de Morale et de Philosophie, seconde série de L’Européen (1835-1838), Buchez développa un « Cours de politique chrétienne et progressive ». Son école fut appelée vulgairement par les adversaires « École catholique conventionnelle », depuis que commençait à paraître sous sa direction et sous celle de son ami Roux l’Histoire parlementaire de la Révolution française (1834-1838), en quarante volumes in-8°, monument d’érudition toujours utilisé.
Sa conception de l’histoire, Buchez l’avait exposée dès 1833 dans une très confuse Introduction à la Science de l’Histoire. « Le progrès, disait-il, est un fait universel, un fait plus qu’humain. » Progrès et liberté n’ont de sens que par référence à Dieu, et l’humanité est parvenue au stade où elle doit mettre l’Évangile en pratique. Tout ce qu’elle a vécu et enduré, les tyrannies des gouvernements et les révolutions politiques et sociales — Buchez a très vivement le sens de l’existence des classes sociales — serait vain si une espèce d’âge d’or ne venait y mettre un terme. Et d’ailleurs, Dieu existant, comment supposer que l’histoire, qu’il a voulue comme il a voulu le monde, puisse être dénuée de signification ? Cette idéologie buchézienne fut enrichie encore dans son Essai d’un Traité complet de philosophie du point de vue du catholicisme et du progrès (Paris, 1838-1840, en trois gros volumes).
L’activité pratique de Buchez commença vers 1840. Il ne s’agissait plus pour lui de parler des associations ouvrières, mais de contribuer à leur création. Par association ouvrière, il entendait, avec les hommes de sa génération, ce que nous nommons maintenant coopératives de production. Déjà, en 1834, sur ses indications, avait été fondée, par J.-M. Leroy, l’Association des Ouvriers bijoutiers en doré, indissoluble, et dont le capital échappait à n’importe quelle appropriation, étant inaliénable et indivisible. C’est-à-dire qu’il était, augmenté des bénéfices obligatoirement capitalisés, non pas la chose des associés, mais une part d’un capital qui serait en fin de compte, avec la généralisation des associations ouvrières, le capital de la masse ouvrière, et, par extension, de la nation rénovée par l’association.
En septembre 1840 parut le premier numéro de L’Atelier, Organe des intérêts moraux et matériels des ouvriers, qui portait en exergue la phrase de saint Paul : « Qui ne travaille pas, ne doit pas manger », dont les rédacteurs révélèrent leurs attaches buchéziennes assez rapidement. À partir de mai 1847, Buchez eut d’ailleurs un organe propre, la Revue nationale (jusqu’en juillet 1848). L’adhésion du chef d’école au catholicisme, qui avait ressemblé longtemps à ce que sera l’adhésion marginale de Péguy, était désormais totale. Plusieurs disciples s’évadèrent même chez les Dominicains de Lacordaire.
Catholique et socialiste utopiste, telle était donc la position de Buchez lorsque survint la révolution de 1848. Son républicanisme, implicite depuis 1830, devint explicite. Il était, le 24 février, en uniforme de capitaine de la garde nationale et pénétra un des premiers dans les Tuileries d’où Louis-Philippe venait de s’enfuir.
Adjoint de Recurt à la mairie de Paris, il déborda d’activité : la nouvelle garde nationale à organiser, l’assistance sous ses diverses formes à régler, les Ateliers nationaux à préparer, tout cela fut de son ressort. Son attitude politique fut celle de Recurt le maire, qui était son ami, et des républicains du National en général, c’est-à-dire qu’elle fut très hostile aux clubs et à Blanqui en particulier.
Élu, le 23 avril, 17e représentant de la Seine sur 34, Buchez devint président de l’Assemblée constituante le 5 mai. Le 15 mai, l’Assemblée étant envahie par les manifestants en faveur de la Pologne, il ne s’absenta de son fauteuil que pour donner l’ordre de faire battre le rappel de la garde nationale, puis il donna des contrordres par écrit, pour sauver l’existence des députés de la droite qu’il jugeait menacée dans le tumulte de la journée d’émeute, si la nouvelle que l’on battait le rappel n’était pas démentie clairement auprès des manifestants présents dans l’enceinte parlementaire. Cet homme qui, dans l’Histoire parlementaire, avait dit son admiration pour Robespierre jusqu’aux lois de prairial, n’était rien moins qu’un révolutionnaire, et l’on pourra trouver sans grandeur son attitude du 15 mai 1848.
Le 6 juin, il céda la présidence à Senard ; il se montra hostile à la validation de Louis-Napoléon Bonaparte le 13 juin, soutint le gouvernement Cavaignac après les Journées de Juin, mais demanda une intervention armée contre l’Autriche en Italie, au mois d’août. Il conseilla de voter le 10 décembre pour Cavaignac contre Louis-Napoléon. Il accepta l’expédition de Rome en 1849. Comme nombre de ses amis du National, il fut battu aux élections du 13 mai 1849 à l’Assemblée législative.
Sur le plan des associations ouvrières, il avait, avec L’Atelier, combattu les doctrines de la Commission du Luxembourg, inspirées de Louis Blanc. Il patronnait un projet de subvention qui aboutit, le 5 juillet 1848, à un décret instituant un Conseil d’encouragement, qui répartirait un fonds de 3 millions, Conseil d’encouragement où siégèrent plusieurs ateliéristes amis du chef d’école.
Mais L’Atelier, victime à son tour de la réaction politique, dut disparaître en 1850. Buchez se retira. Un industriel parisien lui constitua une rente pour assurer la tutelle et l’éducation de ses enfants. Il écrivit une Histoire de la formation de la Nation française, dont deux fascicules in-16, l’un consacré aux Mérovingiens, l’autre aux Carolingiens, parurent en 1859 dans la « Bibliothèque utile » que dirigeait l’ancien ateliériste Leneveux.
Buchez, sans exercer, s’occupa aussi de médecine comme théoricien.
Il mourut, en catholique fervent, au cours d’un voyage en Auvergne poussé jusqu’au Rouergue.
Bien que Buchez ne soit pas le seul à avoir mêlé le socialisme et la religion catholique, on le considéra, à cause de ses camarades ouvriers de L’Atelier et de l’influence qu’il eut sur eux en particulier, comme le plus représentatif. C’est donc à son nom que sont rapportés les noms des idéologues ou des militants de sa tendance ou de tendances voisines de la sienne.
Pour Paris, voir : Alisse*, Auger*, Ballot A.*, Bazard*, Bazault*, Bérard Philippe*, Bergerie (aîné)*, Bergerie (jeune)*, Bertrand*, Boutland*, Boyer Adolphe*, Bra*, Capron Magloire*, Capron-Ghémard*, abbé Paul Chantôme*, Chevé Charles*, Corbon Claude*, Cruveilhier Louis*, Danguy*, Davaud Abel*, Decressac*, abbé Deguerry*, Delahaye*, Dupuis*, Favelier Antoine, Claude*, Feugueray Henri*, Formet*, abbé Gabriel*, Gaumont Charles*, Ghémard Henri* Guichard Victor*, abbé Héraudeau*, Huard Adolphe*, Jay Émile.*, Jourdan Gustave*, Koestner*, Père Lacordaire*, Leneveux Henri*, Lenoir Albert*, abbé Anatole Leray*, Leroy J.-M.*, Père Loubert*, Madeleine de Saint-Sauveur*, abbé Maret*, abbé Massard*, Frédéric Morin*, Pascal Jean-Baptiste*, Petit Auguste*, Peupin Henri*, Rampal*, abbé Raymond*, Rendu Eugène*, Roux-Lavergne*, Tastelot*, Thibault*, Voitelain Louis*
Pour la province, se reporter à : abbé de Montlouis* (Allier) ; De Missolz* (Ardèche) ; abbé Many* (Ardennes) ; Arnaud de l’Ariège* ; Pradié Pierre* (Aveyron) ; Hippolyte de La Morvonnais* (Côtes-du-Nord) ; Delavallade Joseph* (Creuse) ; abbé Clavel* (Dordogne) ; abbé Percy* (Eure) ; Leblond Désiré* (Marne) ; Blanc Étienne* (Meurthe) ; Contal* (Moselle) ; abbé Gardenne* (Nord) ; Bazin* (Oise) ; Marchand*et abbé Riverain* (Orne) ; Ott Auguste* (Bas-Rhin) ; Morin Jérôme* (Rhône) ; Calland Victor* (Seine-et-Marne) ; abbé Poujal* (Tarn) ; Benoit-Voisin* et Guillemin* (Yonne).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article27812, notice BUCHEZ Philippe, Joseph, Benjamin , version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 20 février 2009.

SOURCES : Armand Cuvillier, P.-J.-B. Buchez et les origines du Socialisme chrétien, Paris, 1948 (Collection du Centenaire) — A. Cuvillier, Hommes et Idéologies de 1840, Paris, 1956. — François-André Isambert, De la Charbonnerie au saint-simonisme. Étude sur la jeunesse de Buchez, Paris, Éd. de Minuit, 1966, et Politique, religion et science de l’homme chez Philippe Buchez (1796-1865), Paris, Cujas, 1967. — Sur le procès de Colmar : Cour d’assises du Haut-Rhin. Affaire dite Conspiration de Belfort, Colmar, Decker, 1822, 414 pages. — Henri Wahl, « Les manifestations de l’opposition libérale et les complots militaires dans le Haut-Rhin sous la Restauration (1820-1824) », dans la Revue d’Alsace, tome 92, 1953, pp. 102-132.

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