CHARAVAY frères [CHARAVAY Gabriel et CHARAVAY Jean]

Par Notice revue, corrigée et complétée par Jacques Grandjonc et Marie-Cécile Bouju

Gabriel, né le 7 août 1818 à Lyon (Rhône) et mort le 22 mai 1879 à Paris ; Jean, né en le 26 juillet 1816 à Lyon (Rhône), mort le 23 septembre 1883 à Marseille (Bouches-du-Rhône). Ouvriers bonnetiers, puis libraires à Lyon et Paris, marchands d’autographes, publicistes, communistes matérialistes, créateurs, entre autres, de L’Humanitaire.

Gabriel Charavay
Gabriel Charavay

La documentation ne permettant pas toujours de distinguer les deux frères, on a cru devoir rédiger une seule notice. Toutefois, et dans la mesure du possible, on s’est efforcé d’attribuer à chacun ce qui lui revient en propre. Gabriel, considéré comme le théoricien et le plus entreprenant des deux, était le cadet et non l’aîné.
- Fils d’Antoine Charavay, fabricant de tulles, et de Benoite Sagnon, Gabriel et Jean avaient également au moins deux autres frères, dont un frère ainé Jacques (1809-1867), dit Charavay Aîné, huissier puis libraire, qui fut le premier à s’installer comme libraire et à lancer la famille Charavay dans le commerce d’autographes.
On ignore à quelle date Gabriel et Jean Charavay, ouvriers bonnetiers de formation, vinrent à Paris ; suffisamment tôt cependant pour que Gabriel fasse partie des fondateurs de L’Atelier dont le premier numéro parut en septembre 1840 et que Jean ait une action dans le milieu des ouvriers bonnetiers. Gabriel, acquis au communisme et apparemment en relation avec le libraire Charles Teste*, achetait à partir de 1841 au plus tard brochures et manuscrits de la période révolutionnaire. Un état détaillé des écrits et brochures saisis à son domicile en septembre 1841 signale entre autres : « Une note apologétique sur Marat, deux lettres signées Gérard avec les minutes des réponses relatives à l’acquisition... d’un manuscrit de Marat. Une masse de papiers relatifs à une vie de Marat... Seize numéros du Tribun du peuple par Babeuf... Trente-cinq cahiers des Révolutions de France et de Brabant par Camille Desmoulins. Diverses brochures révolutionnaires... Diverses publications et journaux du temps de la Terreur... Trois cartons reliés en papier vert, contenant, l’un divers discours de Robespierre, de Louvet, et les pièces trouvées dans les papiers de Robespierre et de ses complices ; l’autre diverses brochures du temps de la Révolution », etc. On voit là se constituer le fonds que Gabriel Charavay voulait utiliser pour rédiger des « notices sur des personnages de la Révolution » (voir Charavay* néo-babouviste lyonnais) et qui permettra aux frères Charavay de s’établir teneurs de livres puis libraires à Paris et à Lyon.
Jacques Charavay s’était installé à Lyon comme libraire en 1830 (6 rue de l’Archvêché) puis à Paris en 1843 (en s’associant avec Charon), spécialisé dans l’achat et la vente d’autographes (4 rue Gît-le-Coeur) : il a acquis par exemple en 1886 la majeure partie des manuscrits de Babeuf non saisis en l’an IV. Jacques avait laissé à ses cadets Gabriel et Jean la gestion (et la propriété ?) de sa librairie à Lyon (99 quai de l’Hôpital).
Au printemps 1841 un groupe de communistes matérialistes venant en particulier des anciennes Saisons avec à sa tête Gabriel Charavay, Jean May* et un certain Meyer (qui fut bientôt écarté pour cause de théorie phrénologique), décida de publier un mensuel intitulé L’Humanitaire. Meyer exclu du groupe, Gabriel Charavay prit la publication en main. Le premier numéro de L’Humanitaire, « Organe de la rénovation sociale », parut le 11 juillet 1841 ; le second numéro, sans doute le 15 août ; le troisième ne parut pas, les Humanitaires ayant été arrêtés le 12 septembre au soir en réunion. Les textes sont de Charavay, Jean Sans* et Antoine Pierre Page*. Grâce à une bévue de l’imprimeur on sait que le tirage initial du premier numéro s’élevait à 1 000 exemplaires, non revus par un correcteur et fourmillant de fautes ; un tirage de 300 exemplaires corrigés fut imprimé à frais partagés entre l’imprimeur et les éditeurs.
Le groupe fondateur de L’Humanitaire comprenait une vingtaine de personnes, dont dix-huit furent traduites devant le tribunal correctionnel de la Seine et condamnées en novembre à diverses peines de prison (de 2 mois à 2 ans) et à des amendes (de 50 à 300 francs). Il s’agit de Claude François Chassard*, Gabriel Charavay (2 ans de prison), Jean Charavay (1 an), Donatien François Dauvergne*, d’un certain Émile en fuite, d’Antoine Fombertaux*, de Désiré Gaillard* et de son frère Julien Gaillard*, de François Garde*, Corneille Homberg*, Hippolyte Loudier*, Sylvain Mourlon*, Anselme Jacques Mugnier*, Augustin Noël*, Antoine Pierre Page, Étienne Rousseau*, Jean Sans et Augustin Sauvaitre*. Jules Gay*, souvent cité parmi les collaborateurs de L’Humanitaire et qui partagea leurs opinions, n’appartint pas à proprement parler au groupe. Pour la diffusion du journal, les Humanitaires disposaient de contacts à Londres, à Bruxelles et à Lyon.
Après sa constitution, au plus tard en mai 1841, le groupe avait non seulement préparé la publication de L’Humanitaire, mais avait tenu des réunions de discussion théorique relativement nombreuses, cinq séances entre le 20 juillet et le 1er août par exemple, en même temps que ses membres faisaient de l’agitation dans le faubourg Saint-Antoine et, à partir de la mi-juillet, portaient la contradiction dans les réunions organisées par les cabétistes. Charavay fait état de deux séances au moins, dont la seconde « avait bien 80 personnes parmi lesquelles il se trouvait des femmes », au cours desquelles les Humanitaires s’opposèrent à Dezamy qui, un an plus tard, devait se retrouver sur des positions proches des leurs et en opposition virulente à Cabet.
En 1848, Gabriel et Jean Charavay étaient toujours libraires à Lyon. G. Charavay présidait le Club du Séminaire et entra à la commission municipale dite Comité central lyonnais. Gabriel et Jean Charavay publièrent alors Le Tribun du peuple, organe du club central lyonnais qui fédérait 144 clubs ouvriers et siégeait à la Grande Bibliothèque. Joseph Benoît collaborait au journal qui fusionna aussitôt avec La République de Bertheault, ardemment babouviste (2 mars 1848). L’un des Charavay est ensuite signalé comme appartenant à la Commission du travail, fondée par le commissaire du Gouvernement Emmanuel Arago*, véritable « Petit Luxembourg », présidé par Grillet,* puis par Morellet*. Un des Charavay fut vice-président du club phalanstérien qui se réunissait salle de la Rotonde, aux Brotteaux. Voir Jean François Coignet* et aussi Michel Derrion*.
Lors de l’affaire du 15 mai 1848, Gabriel Charavay se trouvait à Paris avec d’autres Lyonnais, dont Félix Blanc*. Il n’en fallut pas davantage pour qu’on le soupçonnât d’avoir été envoyé par le Comité central lyonnais pour suivre « le complot Barbès ». A la fin de 1848, une action judiciaire fut engagée contre Jean Charavay, libraire, péristyle du Grand-Théâtre. Il venait de rédiger un « Projet d’association fraternelle de l’industrie française » qui jetait les bases d’une organisation générale de tous les ouvriers des diverses corporations lyonnaises. Dans ce projet on pouvait lire : « Nous avons dû [...] nous en tenir à cette formule qui ne manque pas de valeur : A chacun selon ses œuvres, à chacun selon ses capacités ; plus on fera, plus on aura ». En même temps, Jean Charavay signait une affiche rouge apposée sur les murs de l’agglomération lyonnaise et appelant les ouvriers à s’unir au sein de la nouvelle association fraternelle pour mieux lutter contre la misère.
Depuis la fin de 1848, les deux frères collaboraient au journal lyonnais Le Républicain de Pierre Gros* qui, contrairement à ce qui a pu être affirmé parfois, n’a aucun trait commun avec le Manifeste communiste de Marx et Engels. Gabriel Charavay était d’ailleurs membre de la société coopérative en nom collectif qui possédait le journal. Rappelons que ce fut l’annonce, par ce journal, de l’émeute du Conservatoire à Paris, qui déclencha, à Lyon, la « journée » du 15 juin 1849.
En 1849, la librairie de Lyon fut fermée par les autorités. Dès lors, Gabriel Charavay monta à Paris et travailla avec son frère Jacques. Le cadet semble s’être aussi lancé dans l’édition sous la raison sociale "G. Charavay Jeune" (53 rue de Seine à Paris). Ce fut sous cette marque qu’il publia une Histoire de la Conspiration pour l’Égalité dite de Babeuf suivie du procès auquel elle donna lieu, par Ph. Buonarroti, Paris, 1850 (Bibl. Nat., Lb 42 348B), qui reproduit le texte de Buonarroti, mais « en retranchant certaines notes qui le surchargent [sic], et le plus grand nombre des pièces justificatives [resic !]. » (p. V de l’avant-propos).
Jean Charavay s’installa à Marseille où il finit ses jours en 1883. Dans son acte de décès, il est noté quil était "colporteur". Jean Charavay était également marié à Louise Grande.
De décembre 1848 à janvier 1849, Gabriel Charavay dirigea avec Eugène Fombertaux le mensuel communiste La Commune sociale. En 1851, il fut arrêtés avec Fombertaux, Louis Combes, Clair-Adolphe Chardon et Charles Lebrun pour avoir publier clandestinement les Bulletins du centre de résistance. Ils furent condamnés à cinq de prison et mille francs d’amende par la cour d’assise de la Seine. Incarcéré d’abord à Belle-Isle, Charavay fut déporté en Algérie en 1858. Il fut rédacteur en chef de l’Algérie nouvelle. Il fut amnistié en aout 1859 et revint à Paris.
De 1859 à 1865, Gabriel Charvaray travailla dans le commerce d’autographes de son frère Jacques. Les deux frères Charavay ont lancé de 1862 à 1866 l’Amateur d’autographe, titre que Gabrile céda finalement à Jacques. G. Charavay a également collaboré au "Grand Dictionnaire" de Larousse.
En 1865, Gabriel Charavay s’installa à son compte en rachetant la librairie Laverdet (qui elle même avait développé le commerce d’autographes en rachetant le fonds de François Charon en 1838). La Maison Gabriel Charavay s’installa au 6 square du Croisic à Paris (XVe arr.). Devenue une des premières maisons françaises spécialisées dans les autographes, elle fut reprise par sa veuve puis son fils Eugène. Elle édita de 1866 à 1936 la Revue des autographes, des curiosités de l’histoire et de la biographie. Il fonda aussi le journal professionnel l’Imprimerie en 1864.
Gabriel Charavay avait épousé en 1857 Rose Tritz. Il eut quatre enfants : Eugène (1858-1892), célèbre expert en autographe, Marie (1860-1915), Julie (1863), Eugène Gabriel (1866-1948). Il est également l’oncle de Marin Etienne (1848-1899) de Noël (décédé en 1932).
La maison Gabriel Charavay fut transmise à Eugène, puis à son décès en 1892 à la veuve de G. Charavay jusqu’en 1918. Elle fut ensuite dirigée par Eugène Gabriel Charavay jusqu’à son décès en 1948.
La maison Jacques Charavay fut reprise par Etienne puis Noel Charavay, et en 1944 par Michel Castaing, sous le nom de "Galerie Michel Castaing".

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article28465, notice CHARAVAY frères [CHARAVAY Gabriel et CHARAVAY Jean] par Notice revue, corrigée et complétée par Jacques Grandjonc et Marie-Cécile Bouju, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 22 février 2020.

Par Notice revue, corrigée et complétée par Jacques Grandjonc et Marie-Cécile Bouju

Gabriel Charavay
Gabriel Charavay
La photographie et la carte datent de l’Exposition universelle de 1878.
Cliché fourni par Jean-Michel Paris. Gabriel Charavay était le grand-père de son grand-père.

œUVRE : Articles dans les journaux, L’Humanitaire (Paris). — [Gabriel Charavay,] « Principes fondamentaux adoptés dans la séance du 20 juillet » [et dans les suivantes jusqu’au 1er août 1841]. — [Jean Charavay,] « Discours tenu dans une réunion d’ouvriers bonnetiers » (Arch. Nat., CC 791, copies manuscrites). — Le Tribun du Peuple (Lyon). — Le Républicain (Lyon). — Projet d’association fraternelle de l’industrie française, Établissement d’une société entre ouvriers, s. l., [Lyon], s. d., [fin 1848]. — Projet présenté par Jean Charavay et approuvé par une réunion d’ouvriers de toutes les corporations, Lyon, Rodanet, in-8°, 15 pages, N° 331.338. Fonds Coste, Bibl. Mun. Lyon.

SOURCES : Arch. Nat., CC 791 et AB/XXXVIII/70-AB/XXXVIII/76 [collection de catalogues des maisons Charavay]. — Arch. Dép. Bouches-du-Rhône 201E 5325 acte de décès [en ligne]. - Arch. PPo, A a/428. — Arch. Mun. Lyon 2E 177 (n° 2583) acte de naiss. de Gabriel Charavay [en ligne]. - Catherine Caviglio-Faivre d’Arcier, "Les Charavay : une dynastie de marchands d’autographes". Histoire de la librairie française. Editions du Cercle de la librairie, 2008, p. 133. - Réfutation des doctrines de l’Atelier, Paris, Prévot, 1842, 32 p. — Le Républicain. Journal de Lyon, 25 février 1849, n° 1, p. 4/III. — Joseph Benoît, Confessions d’un prolétaire, publiées par M. Moissonnier et J. Nicot, Paris Éditions Sociales, 1968 (d’après Arch. Mun. Lyon, M/302). — J. Gaumont, Histoire générale de la Coopération en France, Paris, Fédération Nationale des coopératives de consommation, t. I, 1924. — J. Godart, Journal d’un bourgeois de Lyon en 1848, Paris, 1924. — I. Tchernoff, Le Parti républicain au coup d’État et sous le Second Empire, Paris, Pedone, 1901, rééd. 1906. — Cuvillier, Hommes et idéologies de 1840, Paris, Rivière, 1956. — Bibliographie de la France, 17 juillet 1841, n° 29, p. 357. — The New Moral World, 20 et 27 novembre 1841, n° 21 et 22, p. 167-168 et 174-175. — The Times, 20 décembre 1841. — Allgemeine Zeitung, Augsburg. — "Charavay Jacques" et "Charavay Gabriel", Le Grand Larousse universel du XIXe siècle, tome 3, 1867-1890. - Jacques Grandjonc, Communisme/Kommunismus/Communism. Origine et développement international de la terminologie communautaire prémarxiste des utopistes aux néo-babouvistes, Trier, Karl Marx Haus, 1989, p. 497-509. — Jean-Michel Paris, L’Humanitaire (1841) : Naissance d’une presse anarchiste ?, L’Harmattan, Paris, 2014. - Arbre généalogique de Luc Ozaneaux [en ligne].

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