DUFRAISSE Marc [DUFRAISSE Étienne Marc] [DU FRAISSE] [FRAISSE Marc]

Né le 10 mai 1811 à Ribérac (Dordogne), mort à Paris le 22 janvier 1876. Député de la Dordogne en 1849. Propagandiste démocrate socialiste. Avocat. Frère d’Alexandre Dufraisse* et Numa Dufraisse*.

Étudiant en droit à Poitiers puis à Paris, membre de la Société des Droits de l’Homme au début de la monarchie de Juillet, Marc Dufraisse fit partie de la Commission de propagande créée par cette association pour répandre les idées républicaines dans les milieux ouvriers.
C’est en cette qualité qu’il publia en 1833 le tract suivant : Société des Droits de l’Homme. Association des travailleurs, 4 pages in-8°, imprimé par A. Havard, et signé de son nom. Ce tract a fait supposer parfois que Marc Dufraisse devait être l’auteur de la courte brochure du grand militant ouvrier Efrahem (De l’association des ouvriers de tous les corps d’état). Supposition invraisemblable, non pas comme le dit E. Dolléans (Histoire du Mouvement ouvrier, t. I, pp. 86 et sq.), parce que Dufraisse avait des intentions politiques révolutionnaires et parce que Efrahem n’en avait pas, mais pour une raison bien plus évidente et qui a échappé à Dolléans : parce que Marc Dufraisse voulait mettre l’association ouvrière à la remorque de la bourgeoisie républicaine, tandis que le militant ouvrier républicain Efrahem se bornait à faire l’apprentissage de la politique à l’école de la bourgeoisie républicaine, en vue d’une politique future de la classe ouvrière. Parallèlement, il participa à la création d’une association étudiante.
Les sources ne concordent pas toujours pour cette période un peu difficile. D’après l’écrou, demeurant 55, rue du Cherche-Midi (XIe arr., maintenant VIe), en garni, licencié en droit, il fut inculpé de provocation à la coalition et complicité de coalition, jugé le 21 décembre 1833, entré à Sainte-Pélagie le même jour, extrait le 27 août 1834 pour une maison de santé, rue du Faubourg Poissonnière, réintégré le 18 mars 1835, et libéré le 27 avril 1835. Pendant ce temps parut, le 27 janvier 1834, une « déclaration de l’Association des Écoles » signée Marx Dufraisse et Eugène L’Héritier*, publiée par la Gazette des Écoles et peu après une brochure, Association des Écoles, des mêmes auteurs qui dénonçaient « l’entrée des Écoles interdite aux fils du pauvre ».
D’après laGazette des Tribunaux, 18-21 octobre 1834, après une condamnation, en avril 1834, à six mois de prison, par le tribunal correctionnel de Paris, Marc Dufraisse vit sa peine augmentée en appel à un an pour propos de nature à provoquer la chute du gouvernement royal en octobre. Il fut l’un des défenseurs demandés par les accusés d’avril 1834 en avril et mai 1835. L’un de ses amis, Gay*, sera inculpé au procès des poudres.
Il se trouvait à Ribérac quand parvint la nouvelle de la révolution de Février. Il rédigea tout de suite une proclamation aux habitants, où il ordonnait à « tous les citoyens de bonne volonté » de s’armer, de surveiller les routes et les voitures, de viser les passeports et d’arrêter les ministres qui tenteraient de gagner l’Espagne. Puis il partit pour Paris. Il intervint auprès du Gouvernement provisoire, pour faire nommer son frère Numa Dufraisse* et son ami Clément Dulac* commissaires du Gouvernement provisoire, au même titre que Dusolier, déjà installé et jugé trop modéré. Il revint à Périgueux le 15 mars, pour imposer son frère à Dusolier qui n’en voulait pas comme collaborateur. Les trois frères Dufraisse firent alors paraître, à Ribérac, La Ruche de la Dordogne, qui défendit la République démocratique et sociale.
Marc Dufraisse repartit pour Paris afin d’informer Ledru-Rollin* de l’attitude de Dusolier. Ledru-Rollin releva celui-ci de ses fonctions, le 22 mars, mais envoya Numa Dufraisse dans les Pyrénées-Orientales. Quant à Marc, il fut nommé commissaire du Gouvernement provisoire dans l’Indre.
Installé à la préfecture de Châteauroux, Marc Dufraisse revint presque aussitôt en Dordogne pour les élections du 23 avril à la Constituante. Il était en effet candidat dans son département natal sur la liste appelée « liste officielle des commissaires du Gouvernement provisoire ». C’était lui qui effrayait le plus la droite périgourdine qui l’accusait de professer le communisme. Il s’en défendait. Il y a toute raison de croire qu’il n’avait jamais été communiste, et il utilisait contre le communisme du temps les arguments de ses adversaires. Une étude du communisme, disait-il, l’avait convaincu qu’il était inapplicable en France du fait que la propriété divisée entre vingt millions de propriétaires serait défendue par vingt millions de faux et de baïonnettes. On lui reprochait aussi d’avoir promis de voter à la Constituante en faveur de l’érection d’une statue à Maximilien Robespierre.
L’incident qui le donnait à croire, plus ou moins honnêtement, aux adversaires était le suivant. Un interpellateur lui avait demandé au club : « On vous présente comme un admirateur de Robespierre. Lui élèveriez-vous une statue ? » Sur quoi le dialogue suivant s’était engagé : Marc Dufraisse : « Vous êtes disposé à voter pour Lamartine ? » L’interpellateur : « Oui ». M. D. : « Eh bien ! Je ne veux élever à Robespierre d’autre statue que celle que Lamartine lui a taillée dans son Histoire des Girondins ».
D’une manière très ferme, Marc Dufraisse promettait une exonération des 45 centimes d’impôts supplémentaires par franc de principal pour tous les contribuables devant payer moins de 300 francs de principal, à charge pour les plus imposés, qui depuis 1815 constituaient la classe politique censitaire, de verser le montant des dégrèvements, puisqu’ils étaient responsables de la détresse du trésor.
Sa campagne électorale et les articles qu’il donnait à La Ruche de la Dordogne se référaient constamment à l’Évangile. Dufraisse prenait même à l’occasion des poses hiératiques.
Ainsi lorsqu’il fut reçu par le club de Ribérac, qui tenait séance dans l’ancienne église de la Trinité, il parut « dans l’enceinte sacrée, prêtre d’une nouvelle religion sociale ou plutôt continuateur de la doctrine vénérée du Christ », exerçant « parmi ses concitoyens le ministère de la parole évangélique », et proclamant « hautement les principes régénérateurs de la société ». Et comme on le comparait à saint Marc, son patron, il affirma devant la foule : « J’ai été l’apôtre de l’égalité ; les infidèles de nos jours me préparent peut-être un martyre. » Il feignait toutefois d’accepter le concours des notables de l’ancien régime : « Que le baiser soit sincère et la réconciliation cordiale. Honte et malheur à la bourgeoisie, si elle n’embrassait le peuple que pour le vendre et le livrer. Qu’elle se rappelle la fin tragique de Judas l’Iscariote, les trente deniers jetés dans le Temple et le suicide du champ du sang. »
Il ne fut pas élu à la Constituante. Peu après, à la suite d’une pétition organisée contre lui, dans l’Indre, il dut même abandonner ses fonctions de préfet. Il regagna la Dordogne et mena, dans La Ruche, une active campagne socialiste.
Aux élections complémentaires du 6 juin 1848, il n’hésita pas à se présenter contre Auguste Mie, pourtant reconnu comme républicain avancé. Dans sa campagne électorale, il se posa en défenseur des ouvriers. Le 4 juin, La Ruche de la Dordogne publiait une très longue liste de revendications : « Abolition du casuel [...] Éducation nationale, une, gratuite, obligatoire [...], professionnelle [...], écoles d’agriculture [...], Justice gratuite [...] Plus de remplacement militaire ; plus de trafic honteux sur la chair humaine ; à tous les enfants de la patrie, le devoir, l’honneur et la gloire de la défendre [...] Droit au travail [...] Impôt progressif frappant le superflu du riche et respectant le nécessaire du pauvre [...] La subsistance du pauvre affranchie de contribution [...] Assistance à l’ouvrier malade qui chôme involontairement. Vieillesse secourue. Les dernières années de l’invalide garanties par la patrie, en rémunération de son dévouement au travail pendant ses ans de force et de santé. Honte à la société qui laisse mendier l’artisan et le paysan qui l’ont servie ! L’aumône privée abolie et remplacée par la charité nationale. L’hôpital réhabilité [...] Dégrèvement de la propriété foncière. Abolition des petites patentes... » Ce programme n’empêcha pas son défenseur d’être une nouvelle fois battu.
Il fut plus heureux aux élections municipales du 30 juillet et du 6 août 1848, où il fut élu, à Ribérac, avec toute sa liste. Au moment de l’élection présidentielle, il s’engagea à fond pour Ledru-Rollin. Le 20 novembre 1848, il haranguait les démocrates de Périgueux et célébrait les victimes de Juin, ce qui, dans une réunion en faveur de Ledru-Rollin, témoignait d’un rare aplomb : « C’est pour le droit au travail que vos frères se sont battus aux Journées de Juin ! C’est pour ce grand principe qui contient toute la Révolution que ces nobles et saintes victimes sont tombées sous les balles de la bourgeoisie et que tant de malheureux martyrs sont sur les pontons ou dans les geôles ! Ah ! barbares ! il faudra pourtant que vous donniez ce droit ; ce que le peuple veut, il l’a toujours ! il n’a qu’à le vouloir !... Et ces paroles ce n’est pas la première fois que je les prononce ; je les ai dites sur les cadavres de nos frères égorgés... » Il laissa entendre que la guillotine pourrait encore fonctionner et proclama : « La République, citoyens, n’est pas faite : la Révolution ne doit s’arrêter qu’après qu’elle sera accomplie. Elle ne doit s’arrêter que quand elle sera devenue sociale. » Une information judiciaire fut ouverte contre lui à la suite de ce discours, mais le procureur de Périgueux préféra démissionner plutôt que de diriger une information contre son ami Marc Dufraisse. Quant aux habitants de Ribérac, il y en eut qui manifestèrent contre les frères Dufraisse à la suite d’un article de La Ruche, hostile à Louis-Napoléon.
Le 13 mai 1849, Marc Dufraisse fut enfin élu député de la Dordogne, le huitième sur dix, par 59 776 voix (inscrits : 145 779, votants 105 677). Il siégea avec la Montagne. Il prit la parole, pour la première fois, dans le débat sur l’abrogation des lois qui bannissaient la famille d’Orléans. Il s’éleva contre le projet. Il rappela à l’Assemblée qu’elle venait de refuser l’amnistie aux condamnés de Juin 1848 et il prononça ces paroles : « Si les dynasties sont innocentes, les révolutions sont coupables », sous les huées de la droite qui l’avait déjà conspué quand il avait incidemment fait remarquer que Louis-Philippe était le fils du régicide Philippe Égalité.
Marc Dufraisse se montra énergique dans la résistance au coup d’État du 2 décembre. Il fut proscrit ; et, en Belgique, où il alla d’abord, travailla un moment comme correcteur d’imprimerie. Il publia en 1853, à Bruxelles, sous le pseudonyme de Cremutius Cordus, une brochure pleine de verve : Ce que coûte l’Empire, ses finances, les traitements ; puis, toujours à Bruxelles, mais avec la fausse indication de lieu de Madrid, un petit livre également brillant, Le Deux Décembre devant le Code pénal.
Le 31 octobre 1855, il inaugura son enseignement dans la chaire de législation comparée de l’École polytechnique fédérale de Zürich. Il sortit de cet enseignement un livre intéressant, Histoire du Droit de guerre et de paix, de 1789 à 1815 (1re édition, Paris, 1867 ; 2e édition, 1868), qui critiquait en termes vifs la tradition patriotique des républicains à la manière dont Proudhon la critiquait et se prononçait par exemple, comme Proudhon, contre l’unité italienne.
L’exil aidant, Marc Dufraisse n’était plus accordé avec les anciens quarante-huitards et ne comprenait pas plus la jeune génération socialiste en France qu’il n’était compris d’elle. Ainsi en décembre 1865, dans Le Confédéré de Fribourg, il protesta contre un discours socialiste prononcé, dans une réunion publique, par Brismée, sous prétexte que cela nuisait à la cohésion entre républicains. Et dans le Nain Jaune du 20 août 1867, Ranc, alors très proche de Blanqui, écrivait de Dufraisse : « Il accuse la patrie de l’avoir chassé de son sol, de l’avoir [...] enfin condamné ; et que répondrait-il si la patrie lui disait à son tour : « Le dépôt que je t’avais confié, que je remis entre tes mains loyales, qu’en as-tu fait ? »
Marc Dufraisse rentra en France aussitôt après le 4 septembre 1870. Il fut nommé par Gambetta commissaire dans le Midi, puis préfet des Alpes-Maritimes.
Élu, le 8 février 1871, à la fois député à l’Assemblée nationale dans la Seine et dans les Alpes-Maritimes, mais battu en Dordogne, Marc Dufraisse vota contre les préliminaires de paix, et ses autres attitudes politiques furent également celles de la gauche républicaine à Bordeaux et à Versailles.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article30376, notice DUFRAISSE Marc [DUFRAISSE Étienne Marc] [DU FRAISSE] [FRAISSE Marc], version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 27 août 2018.

SOURCES : Arch. PPo., E a/74-1. — Arch. Dép. Paris (Seine), DY/8 7 n° 108 — Gazette des Tribunaux, 18-21 octobre 1834. — Robert, Bourloton et Cougny, Dictionnaire des Parlementaires français. — I. Tchernoff, Le Parti républicain au coup d’État et sous le Second Empire. — G. Rocal, 1848 en Dordogne, Paris, 1933. — J.-C. Caron, Génération romantisme, Les Étudiants de Paris et le Quartier latin, Paris, A. Colin, 1991. — Note de J. Risacher.

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