DUPONT Pierre [chansonnier]

Par Philippe Darriulat

Né à Lyon le 23 avril 1821, mort à Lyon le 24 juillet 1870. Chansonnier.

Pierre Dupont
Pierre Dupont
Cliché fourni par Philippe Darriulat

Pierre Dupont est incontestablement un des chansonniers les plus renommés du XIXe siècle. Son œuvre qui se situe entre celle de Béranger, auquel il a envoyé ses premières compositions, et celle d’Aristide Bruant, a profondément influencé toute une génération d’auteurs. Ami de Gounod, de Victor Hugo, de Lamartine, de George Sand, de Théodore de Banville, de Louise Colet, de Lacordaire, préfacé par Charles Baudelaire, sujet d’une des « causeries du lundi » de Sainte-Beuve, il fait partie du petit groupe des chansonniers ayant connu une véritable consécration littéraire. Une fortune qui a suscité l’intérêt des historiens et justifié plusieurs travaux entièrement consacrés à lui.

Né le 23 avril 1821 quai de l’Hôpital à Lyon d’un père d’origine provinoise fabriquant d’éperons et d’une mère issue d’une famille de cultivateurs du Bugey, Pierre Dupont est confié à un cousin – son parrain – curé de Rochetaillé-sur-Saône. Il passe cinq ans au presbytère en compagnie de ce tuteur avant d’être envoyé au petit séminaire où il finit ses études. Ne voulant pas entrer au Grand séminaire pour embrasser la carrière ecclésiastique, il apprend le métier de canut. Ces premiers vers seraient alors destinés à une légitimiste dont il est amoureux et pour laquelle il chante la gloire des Bourbons et de Berryer. Grand admirateur de Balzac, d’Ingres et de Lamartine il rêve de succès littéraires. Ce serait la venue de Rachel à Lyon en 1840 qui l’aurait décidé à se consacrer pleinement à l’écriture. Invité au banquet donné en l’honneur de la grande actrice, il lui présente des vers à sa louange. En avril 1841, il part pour Paris, à la recherche de reconnaissance et d’éditeurs. Il se lie à Victor Hugo mais ne trouve personne pour publier ses poésies. Il se rend alors à Saint-Brice, une commune limitrophe de Provins, où il retrouve la famille de son père. Pendant cette période il écrit plusieurs poèmes : Les Deux anges, des vers sur la lutte du bien et du mal, dans lesquels transparait sa formation chrétienne ; L’Algérie, un éloge des bienfaits de la colonisation, et un long manuscrit sur les ruines de Provins qui lui vaut la protection de Charles Lebrun alors Pair de France. Ce dernier texte obtient un prix de l’Académie et lui permet d’avoir une place d’aide aux travaux du dictionnaire. Il bénéficie alors d’une certaine notoriété locale grâce à laquelle il peut rassembler les fonds nécessaires pour trouver un remplaçant, après que le sort l’a désigné pour servir pendant sept ans au 3ème régiment de chasseurs à cheval. Il se met à fréquenter les milieux littéraires parisiens - chez Victor Hugo ou Théodore de Banville au domicile duquel il fait la connaissance de Charles Baudelaire - dans lesquels il présente ses premières chansons. Il s’agit de chansons rurales, avec une tonalité réaliste encore fortement imprégnée de romantisme. Dans ce registre Les Bœufs rencontrent un succès immédiat. Bien qu’il ne connaisse pas la musique, il improvise lui-même les airs de la plupart de ses compositions. Ce serait Gounod qui, d’après Eugène de Mirecourt, l’entendant chanter en octobre 1845, aurait pour la première fois retranscrit sur une partition la mélodie d’une de ses œuvres. En 1844 il est admis au Caveau où il présente des chansons ironiques sur la religion. A Lyon, nous le retrouvons dans une société de même type, les Amis de la chanson. En revanche il a peu fréquenté les goguettes populaires, préférant manifestement le contact plus valorisant des milieux littéraires. Sa présence est pourtant signalée, à Montmartre « chez le père Mathieu » rue des Acacias, chez Goizet rue Lamartine et à la Société du jeu de l’arc de Saint-Étienne. C’est à la même époque, dans les dernières années de la monarchie de Juillet, qu’il écrit ses premières chansons sociales : La Fille du peuple, Le Chant du pain, deux textes dénonçant la misère, et surtout Le Chant des ouvriers, que Baudelaire surnomme « la Marseillaise du travail » et dont Karl Marx parle dans le livre I du Capital. Vinçard, qui affirme que cette chanson était la « plus populaire de l’époque », prétend que Dupond l’a copié sur un texte du chansonnier saint-simonien lyonnais Corréard (Mémoires, pp. 228-229). Lorsque la République est proclamée en 1848 Pierre Dupont possède déjà, grâce à ses chansons, une solide réputation de démocrate. Il multiplie alors les couplets qui le rattachent au courant de la gauche républicaine et socialisante. Trois jours avant l’explosion révolutionnaire il propose Le Chant des banquets, le 25 février il écrit La Républicaine, puis Le Chant des soldats, la Jeune République chantée à la Comédie française, l’Émigrée de France en avril et le Chant rustique pour la Fête du Champs-de-Mars en mai. Le mois suivant il compose Les Journées de juin, chant funèbre, une chanson dans laquelle il prétend, ce qui lui est amèrement reproché, que certains insurgés se sont laissé corrompre par « un peu d’or dans l’ombre semé ». Cette affirmation témoigne surtout de son profond désarroi, partagé par l’immense majorité des militants de la gauche, face à un soulèvement ouvrier survenu sous un régime républicain. Les Deux compagnons du devoir fait l’éloge du « prolétaire » nouveau héros des temps modernes – « j’ai remplacé Napoléon » - et Le Chant des paysans est écrit dans le cadre de la préparation des élections de mai 1849. Rapidement l’inquiétude et la déception se font sentir dans les chansons de Pierre Dupont. La Royauté et A mon bien-aimé composées après les élections du 13 mai, Le Chant des transportés en faveur des républicains déportés au lendemain de la journée du 13 juin 1849, La Romance du peuplier chantée en l’honneur des arbres de la liberté arrachés, Dieu sauve la république, le Chant du vote… sont autant de titres qui témoignent d’un état d’esprit peu enclin à l’optimisme. Seule 1852 manifeste, en 1850, l’espoir de voir les démocrates-socialistes remporter les élections convoquées deux ans plus tard. Il participe aussi à l’Almanach démocratique et social, tiré à 100000 exemplaires en 1849. La note humanitariste, la solidarité avec les peuples d’Europe, est un autre sujet d’inspiration pour les chansons politiques de Pierre Dupont : Fin de la Pologne dès 1845, La France et Pie IX, Le Chant des nations, et la Sibérienne en 1847, Kossuth en 1851. Son engagement ne s’exprime cependant pas uniquement dans les textes de ses chansons : en 1849 il participe au Comité central de résistance dirigé par Greppo et Démosthène Ollivier, nous le retrouvons l’année suivante aux réunions du groupe des instituteurs socialistes qui se réunissent chez Pauline Roland et, en septembre 1851 il assiste dans le Loiret à un banquet des démocrates-socialistes du département. Par ailleurs il a été initié en 1849 à la loge déiste l’Heureuse Alliance de Provins du Grand Orient de France. Lorsqu’intervient le coup d’Etat du 2 décembre 1851 il a déjà fermement affirmé son opposition à celui qui est encore président de la République. Des 1849 ses chansons sont signalées sur de nombreux points du territoire comme faisant « beaucoup de mal » aux partisans de « l’ordre ». Dans Histoire d’un crime, Hugo raconte l’avoir vu, le 3 décembre, venir à son domicile chercher des armes. Obligé de s’enfuir il se cache chez un ami puis chez ses grands-parents à Provins et finit par fuir en Savoie.

Condamné par contumace à sept ans de déportation il ne tarde pas à demander sa grâce. Soutenu dans cette démarche par George Sand, Béranger et Théophile Gautier, il obtient gain de cause mais doit signer une déclaration dans laquelle il fait acte d’allégeance au nouveau régime. Les chansons qu’il écrit alors sont presque exclusivement des pastorales rustiques dans le genre de ses premières productions. Seules les guerres de Crimée et d’Italie suscitent des vers traitant de l’actualité (Chant du Danube, La Nouvelle alliance, La Plainte du Russe en 1854, Le Siège de Sébastopol, La Prise de Sébastopol en 1855, La Paix en 1856, Le Chant des Alpes, La Rentrée des troupes en 1859, La Sicilienne en 1860). Le patriotisme semble alors être l’unique sentiment pouvant réveiller sa ferveur politique. Dans le premier volume de ses Chants et chansons paru en 1858 il justifie son éloignement de la cause républicaine : « Ce ne sont plus des républicains de la veille ou du lendemain qu’il nous faut, se sont des hommes libres, sûrs de leurs droits, et maîtres de leur destinée. Je me laisse emporter par le courant général et oublie que la Saône et ses îles de saules ont des murmures plus doux. (…) Artistes, savants, ouvriers, paysans ! un homme de ce temps-ci vient d’en faire l’aveu : la politique n’a pas de cœur. Il faut rompre avec ces traditions menteuses, et inaugurer dans le monde, par le travail, la science et l’amour, le règne de la vérité. » Dans la seconde édition de 1859 il va plus loin en s’émerveillant de l’engagement des soldats français « sous l’ordre de Napoléon III » au côté des Piémontais. En 1860 dans une brochure intitulée Sur certains bruits de coalition il écrit : « la France est là, arbitre du monde, soldat de Dieu, suivant la noble expression de Shakespeare. C’est une nation libre, puissamment organisée, où le dernier des citoyens peut dire, en relevant la tête et en montrant le Code : Nous sommes tous égaux devant la loi (…) C’est un pays juste et tolérant. Les haines anciennes y sont apaisées. Un seul mot a été prononcé : Amnistie. Quelques-uns demandent la liberté. La liberté viendra quand nous en serons dignes, car ceux qui la mendient, sont souvent prêts à en abuser. » Tous ces textes et la rumeur d’une rencontre entre Pierre Dupont et Napoléon III au cours de laquelle une chaleureuse poignée de mains aurait été échangée, ont accrédité l’idée d’un ralliement du chansonnier à l’Empire. Pour Maxime Du Camp (Souvenirs littéraires, II), Dupont aurait mendié cette poignée de main ce qui est aussi l’opinion, rapportée par Henri Avenel, de Germain Casse, ancien député de Paris. D’autres au contraire présentent la poignée de main comme accidentelle et de l’initiative de l’empereur alors que Dupont aurait été dédaigneux (Déchaut et Lemercier de Neuville dans ses Souvenirs d’un montreur de marionnettes). Bachimont (ABXIX 715) a conservé une lettre originale de Pierre Dupont à l’Indépendant belge qui rapportait cet incident, le chansonnier écrit : « Le fait que vous racontez de ma brusque rencontre avec l’empereur a été si imprévu, si fortuit, que je prie vous et vos lecteurs de n’en tirer aucune conséquence ». Il serait vain de prétendre trancher les polémiques qui ont opposé à ce sujet partisans et adversaires de ce dernier. Il est en revanche certain que pour préserver sa liberté et continuer à publier Pierre Dupont n’a pas hésité à mettre beaucoup d’eau dans son vin. De surcroît il est fort probable que les soutiens populaires dont pouvait bénéficier le régime, notamment au moment des guerres de Crimée et d’Italie, ont influencé une personnalité qui souhaitait être perçue comme le porte-parole de l’opinion de la rue plus que d’un quelconque parti. De ce point de vue, Pierre Dupont ne se différencie guère de la majorité de ses confrères.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article30465, notice DUPONT Pierre [chansonnier] par Philippe Darriulat, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 15 janvier 2011.

Par Philippe Darriulat

Pierre Dupont
Pierre Dupont
Cliché fourni par Philippe Darriulat

ŒUVRES : Dupont, Pierre, Chants et chansons, (poésie et musique), ornés de gravures sur acier d’après T. Johannot, Andrieux, C. Nanteuil, préface par Charles Baudelaire, Paris, chez l’auteur, puis Lécrivain et Toubon, 1851-1859, 4 vol

SOURCES et bibliographie : AN ABXIX 715 (collection Bachimont), BB30 370. — BNF, fonds Rondel, Ro 14587 à 14598 et 14599. — Maurice Agulhon, « Le problème de la culture populaire en France autour de 1848 », Romantisme, 9, 1975, pp. 50-64. — Henri Avenel, Chansons et chansonniers, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, 1890. — Antoine Bailly, Pierre Dupont, sa vie, son œuvre, Lyon, 1959. — Pierre Bonniot, Pierre Dupont, poète et chansonnier du peuple, Paris, Nizet 1991. — Pierre Brochon, La Chanson sociale de Béranger à Brassens, Paris éditions ouvrières 1961. — Pierre Déchaut, Biographie de Pierre Dupont, Lyon, Evrard, 1870. — Philippe Darriulat, La Muse du peuple, chansons sociales et politiques en France 1815-1871, Rennes, PUR, 2010. — Georges Droux, La Chanson lyonnaise, histoire de la chanson à Lyon, les sociétés chansonnières, Lyon, A. Rey, 1907. — Gourdon de Genouillac, Henri, Les Refrains de la rue de 1830 à 1870, Paris E. Dentu 1879. — Jean-François Gonon, Histoire de la chanson stéphanoise et forézienne depuis son origine jusqu’à notre époque, Saint-Etienne, l’Union typographique, 1906. — Edouard Herriot, La Vie de Pierre Dupont, son œuvre, conférence faite le 9 décembre 1928, Lyon, éditions du « Tout-Lyon », 1929. — Pierre-Léonce Imbert, La Goguette et les goguettiers, étude parisienne, 3e édition, Paris, 1873. — Hippolyte et Anatole Lionnet, Souvenirs et anecdotes, Paris : Ollendorff, 1888. — Eugène de Mirecourt, Pierre Dupont, Paris, Havard, 1856. — Charles-Augustin Sainte-Beuve, « Hégésippe Moreau, Pierre Dupont », dans Causeries du lundi (lundi 21 avril 1851), t. 4, Paris, Garnier frères, sd., p 51-75. — Jean Touchard, La Gloire de Béranger, Paris Armand Colin, 1968. — Alain Vaillant, « Baudelaire, Pierre Dupont et la poésie populaire », dans Hélène Millot, Nathalie Vincent Munnia, Marie Claude Schapira, Michèle Fontana [dir.], La Poésie populaire en France au XIXe siècle, Théories, pratiques et réception, Tusson, 2005. — Vinçard aîné, Mémoires d’un vieux chansonnier saint-simonien, Paris E. Dentu, 1878.

ICONOGRAPHIE : cf. P. Brochon, Le pamphlet du pauvre, Éditions Sociales, 1957.

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