EFRAHEM ou EPHRAEM Zael, Zœl (ou Joël ?), dit Cerf

Par Jean Maitron. Notice revue et complétée par M. Sibalis

Né le 3 nivôse an V (23 décembre 1796) à Rouen (Seine-Inférieure). Ouvrier cordonnier à Paris sous la monarchie de Juillet. Initiateur de mouvements de grève. Militant républicain et théoricien du mouvement ouvrier.

Efrahem est connu comme auteur de la brochure De l’association des ouvriers de tous les corps d’état, Paris, Imprimerie de Auguste Mie, sans date, in-8°, 4 p., où, en 1833, il préconisait la formation d’autant d’associations professionnelles qu’il était nécessaire pour la défense des intérêts de tous les travailleurs. Il ne craignait pas d’y déclarer que la coalition ouvrière, illégale, était, au moins dans certains cas, un moyen indispensable d’action pour maintenir ou relever les salaires. Il prévoyait à long terme des formes d’organisation collective de la production.
Fils de marchand, son dossier de police est assez fourni pour qu’on puisse esquisser sa biographie. Le 27 août 1825, il fut conduit à la Force « pour avoir gâté avec de l’urine de la pâte préparée pour faire du pain », et condamné, le 10 septembre, par le tribunal correctionnel de la Seine, à quarante jours de prison. Ce fait isolé, qui a toutes chances d’être vrai, est difficile à interpréter comme une gaminerie. S’agissait-il d’une truculence ou d’une forme de sabotage mise au service de la très revendiquante corporation des boulangers ?
Au début de la monarchie de Juillet, l’activité d’Efrahem fut considérable. Il organisa une « réunion des cordonniers », véritable syndicat, et il adhéra à la Société des Droits de l’Homme. Militant ouvrier et républicain, sans doute animé par une vive intelligence, Efrahem fréquentait des étudiants et des ouvriers de tous états. Il appartint à la Commission de propagande de la Société des Droits de l’Homme, dont l’objet était de mettre au point les méthodes d’introduction dans la classe ouvrière d’une idéologie républicaine à tendance socialiste. Il fit la connaissance, et il le dit, de Voyer d’Argenson et fort probablement de bien d’autres hommes en renom qui ne se contentaient pas d’une république « formelle » et qui prônaient une république « sociale ». Il subit certainement des influences intellectuelles diverses, mais la paternité de sa brochure, dont il se défendit à l’époque — expliquant qu’on lui avait apporté la brochure, qu’il en approuvait les idées, et qu’il avait par conséquent signé — et qu’on lui a parfois contestée pour l’attribuer à on ne sait quel écrivain républicain ou à Marc Dufraisse*, qui l’affirma et dont il n’aurait été que le prête-nom, lui revient sans conteste après examen. Les historiens restent cependant divisés sur le sujet. Au reste, il n’était pas le seul cordonnier capable d’écrire correctement, s’il était le seul cordonnier et le seul prolétaire de 1833 capable de penser aussi clairement.
Le 21 ou le 24 août 1833, « pour provocation à crimes et délits », Efrahem fut arrêté, ainsi que huit membres de la Société des Droits de l’Homme plus jeunes que lui — ils avaient de 17 à 34 ans, et il en avait 37. C’étaient quatre ouvriers (un bottier, un ébéniste, un vannier, un teinturier), deux employés de commerce, un clerc de notaire et un élève de l’École centrale des Arts et Manufactures trouvés chez un marchand de vins, « assis autour d’une table dans le but évident de s’occuper de politique et de prendre ses mesures hostiles au gouvernement. ». Efrahem portait sur lui le seul document compromettant, le règlement intérieur lithographié des sections de la Société des Droits de l’Homme. L’affaire n’eut pourtant pas beaucoup de suites, même pour lui : il fut libéré par la Chambre des vacations du tribunal de la Seine, le 27 septembre, après un mois passé à Sainte-Pélagie. A la fin octobre 1833 La Tribune publia, dans un article consacré aux coalitions d’ouvriers, une lettre signée « Efrahem, dit Cerf, Président de l’association des cordonniers ."
À sa sortie de Sainte-Pélagie, Efrahem retourna à la réunion des cordonniers. Une coalition était née, peut-être durant sa détention. Le travail cessa dans les ateliers de Paris au mois d’octobre, de trois semaines à un mois selon les ateliers. Ce fut un échec, et, comme organisateur de la coalition, Efrahem fut incarcéré à la Force, le 7 ou le 9 novembre 1833. C’est vers cette époque que sortit sa brochure.
Il jouit d’une liberté nécessairement très courte, après sa prévention ou sa condamnation, s’il fut jugé, ce qui n’est pas précisé, puisque le 15 février 1834 on l’écroua de nouveau à la Force, cette fois « pour complicité de coalition » et pour avoir encouragé les grèves de l’automne de 1833 dans un but politique et sous la direction de la Commission de Propagande de la Société des Droits de l’Homme. Le procès eut lieu du 26 au 28 avril 1834 ; Efrahem fut condamné par le tribunal correctionnel à deux mois de prison et n’en sortit que le 26 juin 1834.
Le militant politique reparut en 1835. Le 11 janvier, on l’appréhenda pour détention d’armes et de munitions de guerre. Il fut condamné, le 23 avril, par la cour royale de Paris, à dix-huit mois de prison et à deux ans de surveillance, avec interdiction de séjour dans les départements de Seine et de Seine-et-Oise. Incarcéré d’abord à Bicêtre, il fut transféré en juillet à la centrale à Clairvaux (Aube), jusqu’au 21 novembre 1836. Selon le directeur de la centrale de Clairvaux, c’est « un vilain juif barbu ». En outre, les autorités le considèrent comme un « bousingot » dont il faut empêcher le retour à Paris.
Par conséquent, à sa sortie de prison, Efrahem dut aller vivre à Dijon (Côte-d’Or) et y rester sous la surveillance de la haute police. Une descente de police chez lui en décembre 1836 ne trouva aucune preuve qu’il continuait à conspirer. En juin 1837, il demande à transférer sa résidence à Rouen (Seine-Inférieure), ce qu’il obtint. Une note de la police rouennaise du 15 juillet 1837 dit en effet : « On a vu en cette ville Ephraem qui préfère y résider plutôt qu’à Dijon. Prospert se trouve aussi à Rouen ainsi que d’autres anarchistes qui se livreront (sic !) au désordre. Ephrahem et Prospert méritent une grande surveillance. » C’est apparemment depuis Rouen qu’il retourna à Paris, sans autorisation, en mars 1839.
La trace d’Efrahem se perd à partir de ce moment. Mourut-il à la quarantaine ? Ce fut le sort de tant d’ouvriers de son époque que l’hypothèse en reçoit quelque crédit. Voir Baunet*, Courtais*, Dufraisse Marc*, Péchoutre*, Prospert Victor*, Rigal*.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article30619, notice EFRAHEM ou EPHRAEM Zael, Zœl (ou Joël ?), dit Cerf par Jean Maitron. Notice revue et complétée par M. Sibalis, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 25 avril 2018.

Par Jean Maitron. Notice revue et complétée par M. Sibalis

SOURCES : Arch. Nat., CC 597, dossier Binoit, liste des membres de la Société des Droits de l’Homme ; F/7 3888, rapport du 9 janvier 1835 ; CC 617, 2e liasse, pièce 74, description de son arrestation en novembre 1833 par Cochet, un témoin oculaire. — Arch. Dép. Paris (Seine), registres d’écrou, DY4/19-2631 ; DY4/20-3925 ; DY8/7-934 ; DY8/8-1844. — Arch. PPo., A a/421, pièces 513-514 ; /422, pièces 598-602 et /423, pièces 232-245. — Arch. Dép. Seine-Maritime, 5 Mi 564, déclaration de naissance, 5 Nivôse an V. — Archives de l’Aube, registres d’écrou, 48 Y 7*-3/233 ; M 1278, rapport du directeur de Clairvaux, 23 août 1835. — Arch. Mun. Dijon, 2 D II 5, correspondance des maires, 19 juin 1837. — La Tribune, 31 octobre 1833, "lettre d’Efrahem » (la version manuscrite se trouve aux Archives Nationales, CC 618. — Efrahem, De l’association des ouvriers de tous les corps d’État, Paris, 1833. — Des extraits de la brochure d’Efrahem sont cités par Édouard Dolléans, Histoire du Mouvement ouvrier, t. I, p. 87-88. — Naissance du mouvement ouvrier 1830-1834, Paris, EDHIS, 1974, pagination multiple.- (Les Révolutions du XIXe siècle ; 4). — Gazette des Tribunaux, 21 mars 1835, p. 491, 2e col.

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