GIGOUX Bertrand Jean Marie

Par Gauthier Langlois

Né le 16 octobre 1829 à Castelnau-Magnoac (Hautes-Pyrénées) ; sous-officier quarante-huitard à Lyon, membre du club des Montagnards, il fut arrêté pour avoir réclamé l’application de la liberté d’expression aux soldats. Son arrestation provoqua une mutinerie des soldats soutenue par les ouvriers. Après sa libération obtenue par la pression populaire, il fut considéré comme un héros de la République démocratique et sociale et se présenta sans succès aux élections législatives de mars 1848. Revenu dans les Hautes-Pyrénées, il fut arrêté pour avoir tenté de diriger une insurrection armée contre le Coup d’État du 2 décembre 1852. Expulsé, il se réfugia à Jersey dans la communauté des proscrits animée par Victor Hugo puis gagna les États-Unis.

« Jean-Marie Gigou fourrier au 4e d’artillerie. Justice et fête du peuple ». Numéro spécial de La Montagne.

Bertrand Gigoux, parfois orthographié Gigou ou Guigou, était le fils de Pierre Gigoux (1773-1848) et de Marianne Gaye (1794-1879) son épouse. Le père, engagé volontaire dans les dragons en 1792, avait fait toutes les campagnes militaires de la Révolution et de l’Empire. Il avait pour cela reçut la légion d’honneur. A la Restauration il avait été affecté comme brigadier de gendarmerie à cheval dans les Hautes-Pyrénées. Il y avait rencontré une jeune fille originaire de Vic-en-Bigorre qu’il avait épousé en 1816. Le couple résidait à la caserne de gendarmerie de Castelnau-Magnoac. C’est là que Bertrand était né.

Sur les traces de son père, Bertrand s’engagea comme volontaire dans l’armée. En 1848 il était affecté comme sergent fourrier au 4e régiment d’artillerie à Lyon. Il y fut mêlé à la troisième révolte des canuts (ouvriers de la soie), l’insurrection des Voraces. Le journal La Montagne, organe des ouvriers de la Croix-Rousse, le décrivit ainsi : « sa bonne mine répond à son heureux caractère ; il est franc, loyal, excellent garçon, plein d’honneur et de cœur, bon camarade ; il est chéri des siens et aimé du régiment. (...) Le fourrier Gigou s’est constamment fait remarquer pour ses idées démocratiques. »

Le 24 février 1848, à l’annonce de l’abdication de Louis-Philippe, les canuts se rendirent maître de Lyon et proclamèrent la République. Cette nouvelle rendit Bertrand « ivre de bonheur. ». De nombreux clubs révolutionnaires virent le jour, dont celui des Voraces qui tenait le quartier de la Croix-Rousse et donna son nom à l’insurrection. L’armée était gagnée aussi par l’agitation révolutionnaire. Les soldats réclamaient eux aussi le droit de fréquenter les clubs mais ils étaient consignés dans leurs casernes. Bertrand Gigoux passa outre la consigne. La Montagne justifia son geste ainsi : « Appelé comme nous avec ses camarades à bâtir la Constituante, il a voulu, avant d’exercer ses droits, s’en éclairer, afin de ne pas en user en aveugle. Avant de déposer son vote, il a voulu connaître nos besoins, s’initier à la chose publique, la discuter en commun. C’est pour cela qu’il a voulu visiter nos clubs, que pour y venir il a rompu courageusement la consigne. Au club de la Montagne, Gigou s’est fait remarquer par des discours patriotiques, empreints de sagesse et d’élan. ». Ses discours défendant la liberté d’expression refusée aux soldats furent applaudis. Il publia en outre, le 28 mars, une lettre dans le quotidien Le Censeur dans laquelle il dénonçait la pratique de l’ancien gouvernement visant à faire de l’armée une grande muette coupée du peuple. Il affirmait : « Oui, il est nécessaire, il est indispensable d’éclairer l’armée, de réveiller en elle la dignité du citoyen et de l’homme libre, de ressusciter la vie politique qui s’est retirée depuis si longtemps du corps militaire, de faire des efforts pour que de son sein sortent 400 000 votes qui pèsent de tout leur poids sur le plateau républicain. » Et invitait les autorités à permettre aux soldats de se réunir. La lettre était signée : « Des sous-officiers du 4e d’artillerie. »

Bien évidemment le gouverneur militaire de Lyon, le général Bourjollly, n’apprécia pas du tout cette initiative. Le lendemain les sous-officiers du régiment furent réunis et on leur demanda de signer une dénonciation de la lettre. Avec courage Bertrand Gigoux se fit connaître comme en étant l’auteur. Défendant son bienfondé il réussit à convaincre une majorité de ses camarades. La réaction de la hiérarchie ne se fit pas attendre. Dans la nuit qui suivit, sur l’ordre du général, le sergent fourrier fut secrètement arrêté et conduit hors de la ville, en direction de Grenoble.

Le lendemain son ami Mathieu, sous-officier au 4e d’artillerie, constata sa disparition. Il ameuta les membres des clubs et provoqua une véritable mutinerie parmi les soldats. (Y participèrent notamment le maréchal des logis Guénot, un des rédacteurs de la lettre, ainsi que le caporal Charles Beauvoir et le capitaine Eustache). Les mutins exigèrent la libération de leur camarade et firent céder les autorités civiles et militaires. Le général Bourjollly, à la demande du commissaire de la République Emmanuel Arago, donna l’ordre de le libérer. Sorti de la prison de Saint-Laurent de Bourgoin-Jallieu (Isère) il fut ramené par trois soldats parmi lesquels son camarade Guénot. A son arrivée à Lyon Bertrand fut accueilli sur la place de l’Hôtel de Ville par une foule innombrable, demandant qu’il paraisse au balcon.

Marie d’Agoult qui écrit sous le pseudonyme de Daniel Stern raconte que : « lorsqu’il se montre entouré des autorités municipales, une acclamation immense le salue à plusieurs reprises. Quand le calme est rétabli, Gigoux prend la parole. À la surprise universelle, il harangue la foule du ton le plus modéré ; il recommande au peuple le bon ordre, le respect à la loi ; puis, s’adressant particulièrement aux soldats, il les supplie de rentrer dans leurs casernes et de faire acte de soumission à leurs officiers. Il insinue même qu’il regrette d’avoir donné lieu, par un moment d’oubli de la discipline, à ce qui se passe. Sans trop s’arrêter au sens de son discours, la multitude bat des mains, crie : Vive Gigoux ! et une heure après, une marche triomphale parcourt les rues et les quais de Lyon en célébrant, en quelque sorte malgré lui, le héros involontaire et repentant de l’indiscipline. »

À la suite de cette journée, qui se termina par la mise en liberté de tous les soldats détenus au pénitencier militaire, le colonel du régiment d’artillerie donna sa démission et le général Bourjolly sollicita un changement de commandement.

La Montagne, organe du club éponyme, publia un « Numéro spécial Bernard Gigou » pour raconter l’événement, présenté comme une victoire du Peuple. Bertrand, voulut exploiter sa popularité et se présenta aux élections législatives du 23 avril 1848. Mais, malgré le soutien de nombreux ouvriers et membres des clubs, il fut battu. Début mai il fit paraître dans Le Vorace, l’éphémère journal des travailleurs rédigé par Leiden, une longue lettre d’adieu remerciant les ouvriers qui avaient voté pour lui. Il revint alors dans son département d’origine, à Bagnères-de-Bigorre, auprès de sa mère qui venait de perdre son mari.

Opposant au coup d’État du 2 décembre 1851, il fut expulsé. La Commission mixte des Hautes Pyrénées motiva sa décision par le commentaire suivant : « Ancien sous-officier d’artillerie, ancien Vorace à Lyon, ancien candidat à la Constituante à Lyon, le sieur Gigoux devait marcher à la tête du soulèvement qui, le 6 décembre dernier, a menacé Bagnères. Il a été arrêté armé de pistolets chargés et d’un poignard au moment où il allait prendre le commandement des bandes insurgées. On a saisi des fragments d’une proclamation qu’il a mise en pièces au moment de son arrestation. Cet homme, d’une violence sans égale est considéré comme excessivement dangereux. Il ne faisait rien et attendait 1852 pour se créer une position. Loin de s’amender depuis son incarcération, il n’a pas cessé de proférer dans la prison les menaces les plus violentes. »

Bertrand Guigoux choisit de se réfugier à Jersey dans la communauté de proscrits animée par Victor Hugo. Il participa aux activités sociales de cette communauté en étant le trésorier de la société d’entraide La Fraternité qui aidait notamment le proscrit sans le sou Julien Hubert. Ce dernier avait réussi à le convaincre de revenir en France —avec Félix Jarrassé, Jego, Arsène Hayes, Sylvain Fameau et Adolphe Rondeau— pour participer à un projet d’insurrection contre Napoléon III. Mais la couturière Mélanie Simon dénonça Hubert comme espion. Au terme d’une enquête menée par ses camarades de La Fraternité, il participa, le 21 octobre 1853, à l’assemblée générale des proscrits républicains résidant à Jersey qui déclara le sieur Julien Hubert comme espion et agent provocateur de la police de Napoléon III. Gigoux partit ensuite pour les États-Unis. Selon un rapport du vice-consul de France à Jersey daté de 1854 : « Un individu qui avait demandé son passage gratuit et n’a pas attendu qu’il lui fût accordé est le sieur Gigoux Jean-Marie-Bernard parti pour l’Amérique par la voie de Londres. ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article31655, notice GIGOUX Bertrand Jean Marie par Gauthier Langlois, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 9 juillet 2020.

Par Gauthier Langlois

« Jean-Marie Gigou fourrier au 4e d’artillerie. Justice et fête du peuple ». Numéro spécial de La Montagne.

SOURCES : Dossier de la Légion d’honneur de Pierre Gigoux. — Archives départementales des Hautes-Pyrénées, acte de naissance de Bertrand Jean Marie Gigoux. — Le Censeur : journal de Lyon, politique, industriel et littéraire, 28 mars 1848, 29 mars 1848, 1er avril 1848, 27 juillet 1848. — Le Tribun du peuple : organe de la Société démocratique, 4 avril 1848. — Le Nouvelliste lyonnais, n° 3, avril 1848. — La Montagne : Saint-Just et la Croix-Rousse - journal républicain, 21 avril 1848, N° spécial Jean-Marie Gigou. — Le Vorace, journal des travailleurs, Mai 1818. — Daniel Stern, Histoire de la Révolution de 1848, Paris, Charpentier, 1862, t. 2. — Claude Latta, « le maintien de l’ordre à Lyon (février-juillet 1848) », dans Maintien de l’ordre et polices en France et en Europe au XIXe siècle, Paris, Créaphis, 1987, colloque de Paris et Nanterre, 8-10 décembre 1983 p.61-85. — A la France. L’agent provocateur Hubert, Jersey : imp. universelle, [1853]. — Victor Hugo, « 1853-L’espion Hubert », Oeuvres inédites de Victor Hugo. Choses vues, 1888, p. 291-330. — Jean-Claude Farcy, Rosine Fry, « Gigoux - Bertrand Jean Marie », Poursuivis à la suite du coup d’État de décembre 1851, Centre Georges Chevrier - (Université de Bourgogne/CNRS), [En ligne], mis en ligne le 27 août 2013. — Robert Sinsoilliez, Marie-Louise Sinsoilliez, Victor Hugo et les proscrits de Jersey, Ancre de marine, 2008, p. 162. — Note de R. Skoutelsky.

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