JARRASSÉ Félix [JARASSÉ Charles Félix Augustin]

Par Gauthier Langlois

Né le 6 février 1815 à Champigny-le-Sec (aujourd’hui Champigny-en-Rochereau, Vienne), mort le 7 mai 1888 à Mirebeau (Vienne) ; propriétaire vigneron ; rédacteur à l’Écho de l’Ouest ; maire républicain de Champigny, il fut plusieurs fois révoqué pour ses convictions démocratiques et sociales sous la IIe République puis exilé une première fois en Angleterre et à Jersey suite au coup d’État du 2 décembre 1852, une seconde fois en Algérie en 1858. Réélu maire au début de la IIIe République, il fut une nouvelle fois révoqué pour ses idées en 1871 puis nommé juge de paix au retour de la majorité républicaine en 1879.

Plaque commémorative apposée par la mairie de Champigny-le-Sec sur la tombe de Félix Jarrassé.

Fils de Agathe Ayrault et Augustin Jarassé, couple de propriétaires à Champigny-le-sec, il avait épousé à Vouillé en 1843 Julie Virginie Roy, fille d’un juge de paix, dont il avait eu quatre enfants. En 1848 il avait été accusé d’être complice de la faillite du banquier en fuite Louis-Charles Faucher de La Ligerie. Arrêté et jugé en 1849, il fut acquitté.

Sur les traces de son père, maire de Champigny-le-Sec en 1816, Félix fut élu maire de cette commune en 1845. Suite à la proclamation de la Deuxième république, il afficha clairement ses convictions républicaines et sociales, notamment en étant l’un des rédacteurs du journal L’Écho de l’Ouest (1849-1851) dirigé par Philippe Stourm. Au retour du camp conservateur il était dans le collimateur des préfets de la Vienne. C’est pourquoi il fut révoqué à plusieurs reprises entre 1848 et 1850 mais à chaque fois réélu. Il en publia en 1851 le récit pamphlétaire sous le titre Les Vignerons rouges. Il y ridiculisait notamment le préfet Jeanin.

Opposant au coup d’État du 2 décembre 1851, il fut arrêté le 21 décembre 1851. Pascal Duprat a raconté ainsi les circonstances de son arrestation : « Deux brigades avaient été dirigées sur la commune de Champigny pour arrêter Jarrassé. Elles devaient l’amener mort ou vif, suivant les ordres de la préfecture. C’était l’auteur d’un pamphlet intitulé : Les vignerons rouges. Il fallait s’en emparer à tout prix. Jarrassé, prévenu en temps opportun, avait disparu de son domicile. Les gendarmes, à leur arrivée, ne trouvent que sa femme et ses quatre enfants. Ils menacent sans pudeur une de ses filles, à peine âgée de trois ans, pour qu’elle leur indique dans quel endroit il s’est retiré. « Dis moi quand tu as vu ton papa ou je te tue » lui dit l’un d’eux en levant sur elle son sabre. Pour éviter de pareilles tortures à sa famille, Jarrassé prend la résolution de se constituer prisonnier. Il est jeté dans un cachot et on ne l’en retire qu’à moitié mort. Le préfet Jeanin vengeait ses injures. »

La Commission mixte de la Vienne prononça l’expulsion de Jarrassé, motivée par le commentaire suivant : « Homme perdu d’honneur. Traduit devant la cour d’assises de la Vienne pour faux en écriture de commerce et évidemment coupable bien qu’il ait été acquitté. Il a été flétri par l’opinion publique. Depuis cette époque, il s’est jeté dans les rangs des ennemis de la société. Il est auteur d’une brochure intitulée Les Vignerons rouges qui contient les plus déplorables principes et témoigne d’une intelligence profondément pervertie. »

En mai 1852 on lui imposa de rejoindre l’Angleterre via Calais. Il choisit peu après de se réfugier à Jersey tout comme Victor Hugo avec lequel il entretint des relations. Félix servit en particulier de commissionnaire entre Hugo et Victor Schoelcher resté à Londres. Lors du passage de Schoelcher à Jersey, il lui offrit l’Almanach des îles de Jersey, Guernesey, Aurigny et Serk pour l’année commune 1853 avec la dédicace suivante : « Au citoyen Schoelcher un de ses amis proscrits, Félix Jarrassé. St Hélier Xbre 1852. ». Il participait aux activités sociales des proscrits de Jersey en étant membre de la Fraternité, l’une des deux sociétés d’entraide des exilés de l’île. Il participait également à leurs activités politiques. Le proscrit Julien Hubert avait réussi à le convaincre de revenir en France —avec Jego, Arsène Hayes, Bertrand Gigoux, Sylvain Fameau et Adolphe Rondeau— pour participer à un projet d’insurrection contre Napoléon III. Mais la couturière Mélanie Simon lui dénonça Hubert comme espion et agent provocateur de la police de Napoléon III. Au terme d’une enquête menée par ses camarades de La Fraternité il présida, avec Joseph Cahaigne et Charles Heurtebise, le 21 octobre 1853, l’assemblée générale des proscrits qui déclara le sieur Julien Hubert comme espion.

En 1854, Jarassé eut l’autorisation de passer 15 jours en France. Avant de partir, il laissa au jersiais Philippe Asplet, protecteur de proscrits, sa photographie et la dédicace suivante sur un album de photos :

« Au cruel souvenir de tes enfants présents,
Cesse de t’attrister, ô France bien aimée,
De ton nom vénéré la grande renommée,
Revit intacte et pure en ces nobles débris !

A mon cher Ami Ph. Asplet
St Helier 8 juin 1854 »

Deux jours plus tard, à son arrivée au port de Granville, la police le trouva porteur de de deux écrits politiques. La presse locale rapporta l’évènement ainsi : « Félix Jarrassé, proscrit du 18 février 1852, retiré à Jersey, a été arrêté à Granville, samedi 10 juin, vers cinq heures du soir, au moment où il débarquait sur le port. Cet homme avait reçu l’autorisation de M. le ministre de l’intérieur de résider quinze jours eu France. Différents écrits séditieux ont été saisis dans ses papiers, au moment de la perquisition, faite par la police de notre localité, des malles et des effets des voyageurs arrivant de Jersey sur le même paquebot. » Arrêté, il fut conduit devant le sous-préfet d’Avranches. Dans un rapport le vice-consul de France à Jersey remarquait : « On a peine à s’expliquer comment cet individu dont les motifs pour rentrer momentanément en France paraissaient des plus sérieux ait pu commettre sciemment une action aussi inqualifiable alors qu’il savait que son passeport portait sa qualité de réfugié politique et qu’il serait conséquemment soumis à une surveillance minutieuse. J’ignore d’ailleurs quelles explications il a pu donner à M. le Sous-Préfet. ».

Les circonstances dans lesquelles il revint chez lui ne sont pas connues. Mais il restait dans le collimateur des autorités et notamment du préfet de la Vienne qui déclarait dans un rapport qu’il restait « incorrigible ». Cela sous-entend qu’il continuait à militer pour une république démocratique et sociale. La loi de sûreté générale, votée en février 1858 fut l’occasion, le mois suivant, de l’arrêter à nouveau arbitrairement (Voir Hilaire Faure). Les autorités le condamnèrent à l’internement (c’est à dire la résidence imposée) en Algérie : on lui délivra le 2 avril 1858 un passeport pour Stora, village situé dans la banlieue de Philippeville (actuellement Skikda), dans l’Ouest algérien. Sans doute y resta-t-il jusqu’à la loi d’amnistie de 1859.

Suite à la proclamation de la IIIe République il fut nommé maire de Champigny par le préfet, puis élu aux élections suivantes. Le 26 mai 1871 il fut une nouvelle fois révoqué, sans doute parce qu’il avait soutenu le mouvement communal. Suite aux victoires électorales des républicains, il fut nommé juge de paix du canton de Louroux-Béconnais (Maine-et-Loire) par décret du 30 août 1879. Il fut muté ensuite à Mirebeau (Vienne), près de son village natal. C’est là qu’il prit sa retraite.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article32742, notice JARRASSÉ Félix [JARASSÉ Charles Félix Augustin] par Gauthier Langlois, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 6 janvier 2021.

Par Gauthier Langlois

Félix Jarrassé photographié par Auguste Vacquerie ou Charles Hugo à Jersey en 1853 ou 1854
Félix Jarrassé photographié par Auguste Vacquerie ou Charles Hugo à Jersey en 1853 ou 1854
(Source : Maison de Victor Hugo - Hauteville House à Guernesey, Album Asplet, fol. 5)
Félix Jarrassé photographié par Auguste Vacquerie ou Charles Hugo à Jersey en 1853 ou 1854
Félix Jarrassé photographié par Auguste Vacquerie ou Charles Hugo à Jersey en 1853 ou 1854
(Source : Maison de Victor Hugo - Hauteville House à Guernesey, Album Asplet, fol. 5)
Plaque commémorative apposée par la mairie de Champigny-le-Sec sur la tombe de Félix Jarrassé.

ŒUVRE : L’Écho de l’Ouest [journal], Poitiers, n° 1 (2 octobre 1849)-n° 342 (6 décembre 1851). — Mémoire de M. Félix Jarrassé sur la faillite de la Ligerie, Poitiers : impr. Coignard et Bernard, 1849. — Les Vignerons rouges, Paris : Comptoir des gens de lettres, 1851. — Souvenirs d’exil [poésie], Jersey, 1853.

SOURCES : Maison de Victor Hugo - Hauteville House à Guernesey, Album Philippe Asplet. — BnF, Notice autorité de Félix Jarrassé. — Archives départementales de la Vienne, M 4/69, État-civil acte de naissance, acte de mariage, acte de décès. — Pascal Duprat, Les tables de proscription de Louis Bonaparte et de ses complices, tome 2, Liège 1852, p. 127-128. — Journal des débats politiques et littéraires, 18 mai 1852. — A la France. L’agent provocateur Hubert, Jersey : imp. universelle, [1853]. — Victor Hugo, « 1853-L’espion Hubert », Oeuvres inédites de Victor Hugo. Choses vues, 1888, p. 291-330. — Journal de l’arrondissement de Valognes, 30 juin 1854. — David A. Griffiths, « Victor Hugo et Victor Schoelcher au ban de l’Empire, d’après une correspondance inédite du poète », Revue d’histoire littéraire de la France, 1963, p. 545-580. — Robert Sinsoilliez, Marie-Louise Sinsoilliez, Victor Hugo et les proscrits de Jersey, Ancre de marine, 2008, p. 162. — Jean-Claude Farcy, Rosine Fry, « Jarrassé Félix », Poursuivis à la suite du coup d’État de décembre 1851, Centre Georges Chevrier - (Université de Bourgogne/CNRS), [En ligne], mis en ligne le 27 août 2013. — Eugène Ténot, Antonin Dubost, Les suspects en 1858 : étude historique sur l’application de la loi de sûreté générale, emprisonnements, transportations, Paris, A. Chevalier, 1869, p. 272. — Gazette des tribunaux, 2 septembre 1879. — Augustin Denier, Histoire de la commune de Champigny-le-Sec, Poitiers, Société française d’imprimerie, 1927.

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