LENEVEUX Henri, Charles

Né le 9 février 1817 à Paris, mort le 11 mai 1893 à Paris (XIVe arr.) ; typographe et publiciste. Gérant de L’Atelier, vers 1840 ; rallia la fraction modérée de l’opposition républicaine sous le Second Empire. Maire du XIVe arrondissement de Paris après le 4 septembre, conseiller municipal de Paris en 1872.

Il fréquenta l’école primaire d’un village de banlieue, et compléta par la suite son instruction, en suivant un des cours gratuits du soir fondés à Paris en 1830 (plus tard, il deviendra professeur à l’un d’entre eux, qui existe encore aujourd’hui, l’Association philotechnique). En 1833, il entra comme ouvrier compositeur chez Didot, et fut initié à la vie politique et aux sociétés secrètes révolutionnaires par son compagnon de travail Martin Bernard*. Choisi en 1840 comme président de la Société typographique qui venait de se reconstituer, véritable syndicat des ouvriers du livre de Paris, il fut quelques mois plus tard l’un des deux ouvriers choisis pour faire partie du Comité de 40 membres qui devait diriger le mouvement de pétitions en faveur de la réforme électorale. Il était aussi le rédacteur en chef, et probablement le propriétaire d’une revue professionnelle L’Imprimerie, qui ne connut qu’une existence éphémère, du fait de la police, et qui se complétait curieusement d’une sorte de société de secours mutuels entre les abonnés.
Mais surtout, en septembre 1840, il participa, aux côtés de Corbon et d’autres ouvriers, à la fondation de L’Atelier, organe des intérêts moraux et matériels des ouvriers. Tant que le journal parut, c’est-à-dire jusqu’au 31 juillet 1850, il en fut le directeur gérant, successivement, 15, rue Féron, puis, 27, rue Saint-Germain-l’Auxerrois (1842), puis, 11, rue Pavée-Saint-André-des-Arts (janvier 1843). On sait que ce journal, exclusivement fondé et rédigé par des ouvriers, fut pendant dix ans la tribune de l’idée d’association coopérative des buchéziens et que son influence fut considérable pour la formation de l’esprit d’association chez les ouvriers. Bien qu’ils fussent croyants et catholiques, les collaborateurs de L’Atelier s’intitulaient socialistes. Leneveux glissa, d’ailleurs peu à peu vers la libre pensée spiritualiste et apparut, dans une certaine mesure, hostile à la foi catholique.
En 1848, il fut candidat malheureux aux élections à la Constituante dans le département de la Loire. Il devint, à Saint-Étienne, rédacteur en chef de La Sentinelle populaire qui fut suspendue, en 1849, à la suite de l’affaire du 13 juin. Il y avait défendu les idées de L’Atelier, insistant sur la liaison nécessaire du catholicisme et de la classe ouvrière.
Il revint alors à Paris, et fut successivement teneur de livres puis, à nouveau, typographe. Il collabora à La République universelle, revue mensuelle qui parut du 15 juin 1850 au 1er décembre 1851. Dans un article désabusé « Considérations pratiques sur les associations ouvrières », il y déplorait la disparition de L’Atelier survenue le 31 juillet 1850. Peu avant le coup d’État, il écrivait au Vote universel, aux côtés de Chevé* et de Gilland*. Sous l’Empire, il se battit avec discipline dans les rangs de l’opposition républicaine.
Le premier, en 1853, il organisa le travail en commandite ouvrière dans une imprimerie, l’imprimerie Dubuisson où il était employé. Les typographes parisiens apprécièrent beaucoup cette forme de travail. Le metteur en pages était chef d’équipe, il traitait à prix débattu pour obtenir du patron un travail donné et partageait le gain avec tous les hommes de l’équipe. En même temps qu’il transformait les conditions de travail de ses camarades, il entreprenait une vaste action d’éducation populaire et réorganisa, en 1859, la Bibliothèque utile, ou plus exactement la Bibliothèque des connaissances utiles. Cette collection qui visait à la vulgarisation des connaissances scientifiques, était lue par les artisans, les ouvriers et les employés qui fréquentaient les cours du soir. Les volumes — de petits in-16 de 192 pages — avaient une couverture gris-bleu ; ils étaient publiés par les soins de l’imprimeur Dubuisson et, d’ordinaire, tirés à 5 000 exemplaires, ils coûtaient 50 centimes. La plupart des collaborateurs dont il s’entoura étaient des hommes de Quarante-huit : Bastide*, Buchez, Corbon, Carnot*, Frédéric Morin*, Eugène Pelletan*, Louis Cruveilhier*. Corbon traita de l’Enseignement professionnel, Cruveilhier de l’Hygiène générale. Gustave Jourdan* étudia la Justice criminelle en France, Laurent Pichat* l’Art et les artistes en France. Eugène Despois* retraça l’Histoire de l’Angleterre, Hippolyte Carnot celle de la Révolution française, Eugène Pelletan, celle de Louis XIV. Leneveux écrivit lui-même pour la collection des ouvrages ayant trait à l’instruction et à l’apprentissage. Il n’y témoigne en aucune façon d’un didactisme orgueilleux et agressif, il a au contraire le goût des solutions moyennes. En 1855, avant donc d’avoir réorganisé la collection, il avait publié un Manuel d’apprentissage, qui donne un tableau précis des salaires qu’on peut recevoir et des situations qui sont offertes à Paris, dans les différentes professions. En 1861, il fit paraître La Propagande de l’Instruction. Témoignant d’un esprit proudhonien, il y distinguait deux bourgeoisies, l’une rétrograde et cléricale, farouchement opposée à ce que les lumières se répandent dans le peuple, l’autre, au contraire, digne héritière des traditions de la Révolution. Il y constatait que l’horizon politique et social du Français s’était rétréci et que la sensibilité de la nation ne se mobilisait plus, comme autrefois, autour de grands desseins humanitaires. On pouvait lire dans ce livre des phrases de ce genre : « Nos grands-pères, élevés à l’école du respect pour le soleil monarchique, ont parcouru l’Europe en chantant la Marseillaise ; nos pères, dont le catéchisme des Droits de l’Homme et du Citoyen a été le livre de lecture, ont subi le régime rigoureux de l’Empire ; et nous-mêmes, qui récitions à l’école le testament de Louis XVI, nous avons battu des mains à la révolution de Juillet et aidé de notre mieux à celle de 1848. » Il évoquait aussi Saint-Just et Robespierre qui demandaient qu’à l’école fussent rassemblés des enfants venus de toutes les classes sociales. Il traduisit ainsi les vœux d’un grand nombre d’ouvriers des années soixante.
Tout en se déclarant partisan de la liberté de l’enseignement, il envisageait d’un cœur assez léger le moment où l’enseignement privé disparaîtrait. Il ne croyait pas que l’Église fût qualifiée pour enseigner et rappelait la légende biblique : Adam accablé de tous les maux parce qu’il a volé un fruit à l’arbre de la science. D’après lui une Église qui inscrit une telle légende au nombre de ses traditions les plus sacrées n’est pas qualifiée pour enseigner. En fait, il se révélait moins anticatholique qu’on pourrait le croire. À ses yeux le catholicisme avait, du moins à certaines époques, répandu un esprit de liberté et de fraternité qui, alors, avait été mal vu des maîtres de la terre. S’il restait en définitive partisan de la liberté de l’enseignement, il se montrait farouchement adversaire de la lettre d’obédience et voulait que les congréganistes eussent les mêmes titres universitaires que les maîtres de l’enseignement public. Contre l’excès de spécialisation, il défendait vigoureusement la cause de l’enseignement polytechnique.
Il revint sur ce dernier sujet dans un opuscule paru en 1865, Les Grèves. Il y préconisait un apprentissage polytechnique qui permettrait, d’une façon générale, d’éviter le chômage et, plus particulièrement, le chômage saisonnier. Comme dans ses autres ouvrages, il réclamait la gratuité de l’instruction, mais voulait que les frais d’entretien restassent à la charge des parents, sauf pour les gens nécessiteux.
À la fin de l’empire, Leneveux entra au Siècle ; il y défendit la cause de l’association ouvrière libre contre les tendances au socialisme « étatique ». En 1865, il publia des articles dans L’Association, en faveur des coopératives de consommation. Avec d’autres membres du « Crédit au travail » de Jean-Pierre Béluze*, il publia dans la presse, en décembre 1865, un appel à la création de sociétés d’épargne et de crédit mutuel.
Après le 4 septembre, il devint maire du XIVe arrondissement de Paris. Mais, lors de la capitulation, il reprit son poste de rédacteur au Siècle, car bien que socialiste modéré, il était suspect à la haute administration. Il se remit à ses travaux de comptabilité. En novembre 1872, le quartier du Petit-Montrouge l’envoya siéger au conseil municipal. Voir Buchez Philippe*, Corbon Claude*

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article33849, notice LENEVEUX Henri, Charles , version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 19 octobre 2020.

ŒUVRES : Manuel d’apprentissage. Guide pour le choix d’un état industriel, Paris (Bibliothèque des connaissances utiles), 1855, in-16, 168 p. (Bibl. Nat., V 55.681). — La Propagande de l’Instruction, Bibliothèque utile, XXIII, Paris, imp. de Dubuisson, 1861, in-16, 192 p. L’étude de Leneveux est précédée d’une étude de Victor Guichard : L’Instruction primaire rendue obligatoire au moyen de la mise en valeur des terrains communaux, Cote Bibl. Nat., à Guichard, R/37943. — Les Grèves, Paris, Pagnerre, 1865, in-12, 33 p. — Paris-Municipal, Paris, 1867. — Le Budget du foyer, Paris, 1873. — Nombreux articles de journaux, notamment dans L’Atelier (1840-1850), La Sentinelle populaire (1848-1849), La République universelle (1850-1851), Le Vote universel, L’Association, Le Siècle.

SOURCES : Arch. PPo., E a/78-18 et B a/1151. — G. Duveau, La Pensée ouvrière sur l’éducation. — A. Cuvillier, Un journal d’ouvriers « L’Atelier ». — J. Gaumont, Histoire générale de la Coopération en France, t. I. — J.-B. Duroselle, Les Débuts du Catholicisme social en France. — G. Duveau, La Vie ouvrière en France sous le Second Empire. — Paul Chauvet, Les Ouvriers du Livre en France, de 1789 à la constitution de la Fédération du Livre, Paris, 1956. — État civil en ligne cote V4E 9622, vue 4.

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