MEUNIER Louis, Arsène

Né à Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loir) le 17 juillet 1801, mort à Evreux (Eure) le 2 juin 1887. Instituteur, pédagogue, propagandiste républicain et socialiste.

Fils d’ouvriers, Louis-Arsène Meunier, qui signe L.-Arsène ou plus communément Arsène Meunier, travailla dès sa douzième année dans une fabrique de cotonnades de Nogent-le-Rotrou. Il trouva pourtant le moyen de s’instruire, et, réduit au chômage durant la crise économique de 1816-1817 où les subsistances manquaient et, par leur disparition ou leur cherté anormale, engendraient la disette populaire et l’arrêt des travaux industriels même en Beauce, il se transforma en instituteur rural, ayant environ quinze ans et demi. Après des démêlés avec le curé et le maire, tenu pour bonapartiste, il fut destitué en 1820 ; il ouvrit alors à Nogent-le-Rotrou une école privée qui eut beaucoup de succès. Si elle lui valut des difficultés du côté du collège municipal, elle lui procura une audience locale très utile, et même, en 1829, une médaille d’encouragement de l’Université.
Son instruction qu’il avait complétée, sa culture et son intelligence firent qu’en 1832, il devint, au concours et pour dix ans (1832-1842), directeur de l’École normale d’instituteurs de l’Eure. Ce fut un directeur d’une grande activité, qui ne se contentait pas de former de nouveaux maîtres, mais qui organisait en outre des cours de perfectionnement pour les moins âgés des maîtres des écoles rurales qui voulaient augmenter leur qualification professionnelle. Il eut pour cela l’appui des autorités départementales, préoccupées d’un enseignement des adultes depuis le début de la monarchie de Juillet. Le conseil général de l’Eure et Meunier collaborèrent au développement de cours du soir pour les ouvriers, dans plusieurs localités industrielles du département.
Mais Meunier, dans les années 40, professait ouvertement des opinions politiques « radicales ». Suspendu à deux reprises par le ministre sur proposition du préfet, en 1836 et en 1838, il fut contraint de donner sa démission en 1842, après les élections législatives, parce qu’il s’était élevé contre les procédés du gouvernement et de ses agents pour « réussir » les élections.
Il vint à Paris, lesté de ses économies et d’une pension que le conseil général lui avait votée et qu’il lui retira l’année suivante. Soucieux d’éducation populaire au sens le plus complet, il fonda une école professionnelle libre, au Palais-Royal, n° 173. Cette école dura jusqu’en 1850. En même temps, il publia des manuels scolaires, ceux dont il avait besoin et dont les autres se serviront pour une espèce d’enseignement technique aux multiples orientations et assorti d’enseignement général. Le tout avait un aspect très démocratique, qui fait penser aux projets de la Commission Langevin, après la Libération.
En janvier 1845 parut L’Écho des Instituteurs, « organe de leurs sentiments et de leurs intérêts, ouvert à tous leurs vœux et à toutes leurs réclamations. Rédacteur-éditeur : Louis-Arsène Meunier, instituteur, ancien directeur d’École normale. Mensuel. Abonnement six francs par an. Palais-Royal, n° 173 ». Meunier rédigeait presque entièrement les quatre ou les huit pages de ce premier périodique « syndical » des enseignants. Il y dénonçait leur misère matérielle, leur situation de domestiques des curés de village, les persécutions dont ils souffraient. On pense aux malheurs de l’instituteur rural, décrits longtemps après par Gustave Flaubert dans Bouvard et Pécuchet. Meunier, au cours de deux banquets qui réunirent les instituteurs de Paris et des villes ou villages les plus proches, les 20 novembre 1845 et 19 mars 1846, entreprit la création d’une association corporative et revendicative des instituteurs de la France entière. Il échoua dans ce projet ambitieux, d’où procéda cependant la Société mutuelle des instituteurs et institutrices de la Seine, caisse de secours médicaux et pécuniaires, et caisse de remplacement gratuit pour les malades. Son seul défaut était de réclamer des cotisations élevées.
L’Écho des Instituteurs se livra en outre à une propagande raisonnée en faveur de ce que nous nommerions une réforme démocratique de l’enseignement. Meunier critique, en socialiste qui a fréquenté le groupe des anciens saint-simoniens d’Evreux, la loi Guizot de 1833 et les lois scolaires antérieures. L’enseignement secondaire raffiné est réservé légalement aux enfants des classes dirigeantes. Les pauvres n’ont droit qu’à un enseignement au rabais, abêtissant s’il s’agit de l’enseignement congréganiste, insuffisant, mutilé, s’il s’agit de l’enseignement d’instituteurs recrutés sans formation convenable et réduits à une quasi-mendicité. D’ailleurs, les humanités classiques ne valent plus grand-chose même pour la bourgeoisie industrielle, qui a besoin comme les producteurs manuels d’une éducation nouvelle, théorique et pratique, détachée de la sacro-sainte Antiquité. On perçoit là le retentissement de la pensée de Saint-Simon chez Meunier. L’avènement du socialisme, auquel Meunier, lié maintenant avec le fouriériste Victor Considerant*, songe de plus en plus, est au prix d’une rénovation intellectuelle des producteurs. Une bonne volonté des « chefs des travaux industriels », pour reprendre la formule de Saint-Simon, s’ensuivra nécessairement.
Après avoir pris une part importante à la campagne des banquets, après avoir été fêté à Brionne, dans le fief électoral de Dupont (de l’Eure)*, Meunier était dans la rue, le 24 février 1848 ; il se trouvait auprès de Dupont (de l’Eure), l’arme au bras, lors de la nomination du Gouvernement provisoire à l’Hôtel de Ville. Il eut un peu l’impression d’avoir tout fait et en particulier d’avoir poussé Dupont (de l’Eure) à la présidence du Gouvernement provisoire.
Candidat dans l’Eure aux élections à l’Assemblée constituante, Meunier fit rire par ses discours pédants et ampoulés. Mais ce qu’il demandait lui valait, en plus des sarcasmes, la haine du parti de l’ordre naissant : c’était le droit de l’ouvrier à un salaire minimum, la suppression de la misère comme préliminaire à la suppression du vice. Il fut battu, comme il le sera en 1849 aux élections à la Législative. Le clergé de l’Eure s’était distingué par son hostilité contre lui.
Les insuccès électoraux ne furent qu’une partie de ses déboires de 1848-1849. Si L’Écho des Instituteurs fut transformé en hebdomadaire dès le mois de mars 1848, des concurrents apparurent, telle la feuille de Marle aîné, Émancipation de l’Enseignement (hebdomadaire, du 6 mai 1848 au 16 novembre 1849). Pour les élections à la présidence de la République, Meunier ajouta un mensuel d’action politique L’École du Peuple, qui soutint la candidature de Ledru-Rollin. Sans succès.
Membre de la Commission de réorganisation de l’enseignement désignée par le ministre Carnot et présidée par Reynaud, Meunier avait joué un rôle important dans ses travaux, qu’il prétendit avoir presque entièrement inspirés. Il fut, venu le moment de la réaction politique, d’autant plus sensible à la destruction complète de l’œuvre entreprise. L’essai d’une Union générale des instituteurs qu’il avait tenté ne résista pas davantage à la réaction qui déferla après les Journées de Juin. D’autres organisations d’instituteurs se créèrent en dehors de lui. Il en éprouva du chagrin.
En septembre 1849, nouvelle tentative, celle d’une Association laïque pour l’enseignement. Des mouchards étaient présents à l’unique réunion préparatoire dans son propre appartement. La police vint perquisitionner quelques jours plus tard. En mars 1850, il fut déféré devant le Comité central d’instruction primaire aux fins d’interdiction d’enseigner. Après des fortunes diverses et un acquittement en première instance, il fut effectivement frappé, le 25 juillet 1850, d’une interdiction à vie d’enseigner. La vigueur de son combat contre la loi Parieu et contre la loi Falloux était évidemment à la base de cette mesure inspirée par les gouvernants.
Dans cette aventure, L’Écho des Instituteurs avait dû cesser de paraître après son numéro du 10 mai 1850. L’école professionnelle libre avait fermé ses portes.
Meunier fut arrêté au moment du coup d’État du 2 décembre 1851, relâché, repris, exilé en Belgique puis aux Pays-Bas. Il profita de l’amnistie de 1859 pour rentrer en France. Il ouvrit à Evreux une nouvelle école professionnelle libre selon ses principes, ainsi qu’un cours d’adultes. L’administration ferma les yeux, si elle ne leva pas formellement l’interdiction à vie d’enseigner décidée en 1850 contre lui. Il termina son existence, beaucoup plus républicain que socialiste, et, sous la Troisième République, comme conseiller municipal d’Evreux, en même temps qu’il était Vénérable de la loge maçonnique.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article34965, notice MEUNIER Louis, Arsène , version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 20 septembre 2017.

SOURCES : Arch. Min Guerre, B 1683. — Jean Vidalenc, Le Département de l’Eure sous la Monarchie constitutionnelle, Paris, 1952, pp. 584 et sq. — Henri Dubief, « Arsène Meunier, instituteur et militant républicain », dans Bibliothèque de la Révolution de 1848, t. XVI, pp. 17-42, Nancy, 1954. — Louis-Arsène Meunier, La Lutte du principe laïc et du principe clérical dans l’Enseignement, Paris, 1861, in-8°, 717 pp.

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