REY Joseph, Philippe, Étienne

Par Jacques Gans, Jean Maitron.

Né en 1779 à Grenoble, mort le 18 septembre 1855 à Grenoble. Magistrat et avocat. L’un des introducteurs des idées de Robert Owen* en France, il côtoya les diverses écoles socialistes et communistes, s’affirmant très vite comme attaché à une espèce de syncrétisme socialiste ou communiste.

Fils d’un négociant dauphinois. Après avoir fait son droit à Paris et subi l’influence de l’idéologue Destutt de Tracy, Joseph Rey fut, à l’époque du Premier Empire, magistrat en Allemagne, puis en Savoie.
Ses réflexions de 1814 dans la brochure De l’état actuel de la France sous le rapport des idées politiques, in-8°, 23 pp., publiée à Paris par Delaunay, ne manquaient pas d’intérêt. « Mais que, disait-il, dans de telles circonstances, et pour régner sur un tel peuple, on rappelle un membre de l’ancienne famille royale, longtemps écarté du trône par l’effet des événements que nous avons retracés, croira-t-on qu’un tel souverain puisse avoir quelque confiance dans le caractère de ses nouveaux sujets ? » (p. 9). Il fallait comprendre que les sujets non plus n’auraient pas de raison d’avoir confiance dans un tel souverain, « surtout si ce monarque, élevé dans la pourpre, est sincèrement convaincu que cette succession de gouvernements ne fut qu’une suite d’usurpations [...] que la nation entière pendant vingt ans fut livrée aux mains des rebelles » (p. 10).
Et Rey, après avoir évoqué « ce qu’on appelle dédaigneusement le peuple » (p. 15), s’il concluait : « Réunissons-nous donc tous autour du trône, qui, je l’espère, ne séparera plus ses intérêts de ceux du peuple » (p. 23), c’était sans être persuadé que Louis XVIII se conduirait en roi démocrate.
Aussi fut-ce sur le ton des républicains du moment qu’en mars 1815 il s’adressa à Napoléon Ier (Adresse à l’Empereur, mars 1815, Paris, Eymery, in-8°, 16 pp., rééditée le 4 avril et le 2 mai, traduite en allemand à Strasbourg).
Avocat à Grenoble et à Paris sous la Seconde Restauration, Rey se situait dans la fraction républicaine et démocrate du parti libéral. C’est ainsi qu’il plaida en 1818 pour l’auteur d’un des rares écrits à l’intention du peuple, les Petits Livres à cinq sols du Père Michel, où l’on allait jusqu’à citer sans blâme le nom de Gracchus Babeuf*. Voir Sauquaire-Souligné Martial*
En 1820, Rey se posait à peu près les mêmes questions que Claude-Henri de Saint-Simon*, son aîné de dix-neuf ans, sur l’intérêt que les diverses classes sociales avaient à la stabilité du gouvernement et à la paix civile, ainsi qu’à la paix extérieure ; mais tandis que Saint-Simon répondait encore en opposant à la classe des oisifs belliqueux et propriétaires du sol la pacifique et laborieuse classe des industriels (catégorie économique comprenant en fait plusieurs classes sociales, comme il le vit un peu plus tard), Rey parlait lui, de démocratie : « Nous prions le lecteur, écrivait-il dans une brochure passée inaperçue, de ne point conclure que nous voudrions accorder la plus grande influence politique à la classe des nécessiteux par infortune ou à celle des individus qui n’ont que le strict nécessaire, par cela seul que ces deux classes ont le plus haut intérêt à la conservation d’un gouvernement. Je n’ai point dit en commençant que la classe la plus intéressée au maintien du gouvernement dût, par cela seul, avoir le plus de part à l’administration publique, mais qu’elle devait avoir cette préférence, toutes choses égales d’ailleurs, c’est-à-dire lorsque les personnes qui en font partie offrent d’autres garanties. »
En 1820, il fonda une société secrète républicaine, l’Union, qui comptait parmi ses membres Lafayette, Marc Voyer d’Argenson* et de Corcelles, député du Rhône. Avec des conspirateurs de diverses origines, les Amis de la Vérité, des bonapartistes, des républicains, il se lança dans l’affaire du 19 août, c’est-à-dire la conspiration dite du « Bazard français », opération qui échoua avant d’avoir été tentée... Après avoir été radié par le conseil de discipline du barreau de Paris de la liste des avocats à la Cour royale de la capitale, Rey fut condamné à mort par contumace. Il avait pu s’échapper et gagner l’Angleterre.
Il y séjourna près de six ans, confirmant son goût pour les classes laborieuses et pauvres, étudiant l’action de Robert Owen et de ses disciples. La revue owenite Co-operative Magazine annonçait dans son numéro de février 1826 son « Cours des Principes généraux de Législation, fondés sur la Philosophie morale et l’Économie politique », qui devait être composé d’environ vingt leçons et qui avait lieu tous les mercredis à huit heures du soir, 26, Red Lion Square, qui était l’adresse du Co-operative Magazine.
Quand il revint purger sa contumace, il publia dans Le Producteur des saint-simoniens (livraisons de septembre et d’octobre 1826) des informations précises sur Owen et son système sous forme de deux correspondances. Augmenté d’une troisième lettre, cela devint bientôt, Lettres sur le système de la coopération mutuelle et de la communauté de tous les biens d’après le plan de M. Owen, Paris, A. Sautelet, 1828, in-18, 11 + 7 + 170 pages. Le mot « co-operation », employé par les owénites et par les adhérents des unions-shops, avait été purement et simplement transcrit en français, et pour la première fois, sous la forme coopération, par Joseph Rey.
Rey se déclarait touché par les idées et par la pratique des owénites : « Nous pensons comme eux que le système de coopération, c’est-à-dire l’association, doit remplacer l’esprit de compétition ou de concurrence... »
Pour avoir collaboré au Producteur, Rey n’était pas devenu saint-simonien. Mais, entré en relations avec l’école, il assista au moins à la première séance publique d’Exposition de la Doctrine saint-simonienne, au domicile d’Prosper Enfantin*, par Saint-Amand Bazard*, à la fin de 1828.
La révolution de Juillet l’enthousiasma. Il crut peut-être à l’alliance du peuple et du monarque dont il parlait en 1814. Toujours est-il qu’il accepta ou sollicita une réintégration dans la magistrature, comme président du tribunal civil d’Angers, puis comme conseiller à la Cour royale de la ville. Il envoyait une Pétition à la Chambre des députés, pour l’adoption d’un nouveau plan d’éducation nationale, suivi de l’essai d’un projet de loi et de l’exposé des motifs, Paris, A. Mesmer, 1830, in-8°, VIII + 181 pp. C’était une adaptation personnelle des principes d’enseignement des owénites, et désormais, comme les fouriéristes, Rey se préoccupa constamment des problèmes généraux et des méthodes particulières aux divers enseignements. Il fut, entre autres choses, très séduit par la méthode universelle de Jacotot, qui devait en principe permettre de tout apprendre. Mais jamais il ne perdit de vue que l’enseignement était lui-même conditionné par le développement de la société. Dès 1827, dans une forte brochure, il avait par exemple traité Du perfectionnement des études légales dans l’état actuel de la société, Paris, Treuttel et Wurtz, in-8°, 108 pp., rompant avec l’universalité des principes juridiques des révolutionnaires français pour revenir, après Saint-Simon, à des vues relativistes plus ou moins rapportées à Montesquieu.
À Angers, Rey s’intéressa quelques mois à l’Église saint-simonienne, et assura la direction de la propagation de la foi en Maine-et-Loire. Il ne paraît pas qu’il ait été beaucoup marqué par cet épisode.
C’est vers le fouriérisme qu’il porta sa curiosité, dès le moment où il entreprit de rédiger Des bases de l’ordre social, Paris, Videcoq, 1836, deux volumes in-8°, où l’effort vers un amalgame des systèmes divers de réforme sociale à partir de l’owénisme était déjà très net. On sait qu’il s’abonna à La Phalange en 1837. On sait aussi que durant les années trente il avait fréquenté les théoriciens les plus contradictoires, Buonarroti* et Michel Chevalier, pour ne citer qu’eux. Plus tard il se mit à étudier Étienne Cabet*, et adopta à peu près définitivement l’étiquette de communiste.
Conseiller à la Cour de Grenoble en 1840, il donna sa démission en 1844 et reprit sa liberté d’avocat qui pouvait publiquement se consacrer à ce qui lui semblait la tâche urgente : réunir en un faisceau les socialistes et les communistes dispersés. Il en parlait dans Le Patriote des Alpes, où parut d’abord ce qui devait s’appeler en volume Histoire de la conspiration de Grenoble en 1816, avec un fac-similé des dernières lignes écrites par Didier au moment de sa condamnation à mort, Grenoble, J.-L. Barney, 1847, in-8°, 246 pp. + le fac-similé.
Il en fit surtout le sujet d’un article daté du 20 juin 1847, intitulé « Lettre de M. Rey communiste aux rédacteurs de Démocratie pacifique », que le journal fouriériste publia dans son numéro du 27 juin, et auquel Victor Considerant* répondit par des paroles amicales à l’égard du communisme réformiste de Rey dans « Deux communismes, observations sur la lettre de M. Rey par M. V. Considerant, phalanstérien », datées du 13 juillet et que Démocratie pacifique inséra le 19 juillet. Et puisque Rey n’était pas de ces révolutionnaires effrayants qui s’intitulaient aussi communistes, les fouriéristes firent du tout une brochure avec le surtitre Appel au ralliement des Socialistes, in-16, 30 pages.
Rey intervint encore dans de nombreuses réunions privées de l’opposition politique à Paris sur le même sujet, sans parvenir à un résultat positif.
Il n’eut au cours de la Seconde République qu’une activité modeste. Il se présenta aux élections législatives du 13 mai 1849. Profession de foi terne : « Le principe fondamental de mes pensées [...] c’est l’application rigoureuse des avantages sociaux. »
Tout en travaillant à la fin de sa vie à une « Histoire critique des tentatives d’amélioration sociale depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours », dont une ébauche a été conservée, Joseph Rey publiait : Traité d’éducation physique, intellectuelle et morale, comprenant 1°) une partie générale [...] 2°) une partie spécialement pratique comprenant plusieurs essais de cours sur les diverses branches de l’enseignement du premier et du second degré [...] avec tableaux [...], par Jh Rey [...] avec la coopération de M. J.-A. Barré, Paris, Dezobry et E. Magdeleine, 1852, in-8°, XXIV + 658 pp. et un atlas de 10 tableaux et de 8 planches.
C’était la preuve de l’importance qu’avaient pour lui jusqu’à la vieillesse les questions d’enseignement, sa femme s’étant intéressée pour sa part aux problèmes de la petite enfance (voir Lettres à ma femme sur les écoles de la première enfance dites salles d’asile, Grenoble, imprimerie Prudhomme, 1835, in-8°, 205 pp.)

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article36985, notice REY Joseph, Philippe, Étienne par Jacques Gans, Jean Maitron., version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 20 février 2009.

Par Jacques Gans, Jean Maitron.

SOURCES : Georges Weill, L’École saint-simonienne, Paris, 1896. — M. Avril, « Un magistrat socialiste sous Louis-Philippe », Bulletin de la Société dauphinoise d’Ethnologie et d’Archéologie, 1907, pp. 72-88. — G. Weill, « Les Mémoires de Joseph Rey », Revue historique, 1928, t. CLVII, pp. 291-307. — H. Dumolard, « Joseph Rey de Grenoble », Annales de l’Université de Grenoble, 1927, pp. 71-III. — Fernand Rude, « Un socialiste utopique oublié », Annales de l’Université de Grenoble, 1944, pp. 75-104. — F. Rude, Le mouvement ouvrier à Lyon de 1827 à 1832, Paris, Domat-Montchréstien, 1944, 761 p. — Alan B. Spitzer, Old hatreds and young hopes. The French carbonari against the Bourbon Restoration, Harvard U.P., 1971, p. 213-217. — Cour des pairs. Procès politiques, I La Restauration, Inventaire dressé par J. Charon-Bordas, Paris, Archives Nationales, 1982, CC 515 D 1, CC 518 D 8 s. d. 5, CC 524 D 18.
La correspondance de Rey et de Bentham a été publiée en 1890 dans le Journal des économistes.
Il y a des allusions à Rey dans les Mémoires d’un Touriste de son ami Stendhal.

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