ROUSTEL Jules Alexandre Théodore, dit CAGNARD

Par Gilles Pichavant

Né le 25 pluviôse an VIII (18 février 1800) à Rouen (acte en date du 29 pluviôse), guillotiné le 23 novembre1825 à Rouen, place du Vieux-Marché. Ouvrier de filature à Montville (Seine-Inférieure), mêlé à la grève de 1825, visant à obtenir un ajustement de salaire ; condamné pour le meurtre d’un gendarme, survenu lors de ce mouvement revendicatif.

Né le 25 pluviôse an VIII (18 février 1800) à Rouen (acte en date du 29 pluviôse), fils de Jean Théodore Roustel, épicier rue Beauvoisine, et d’Adelaïde Constance Houchard ; celle-ci se remaria à un nommé Cagnard, et Jules prit alors le nom de son beau-père.

En 1823, et au début de 1824, habitant à Malaunay (Seine-Inférieure), Jules Roustel était ouvrier des filatures de Montville (Seine-Inférieure). En début juillet 1825, les manufacturiers des vallées du Cailly et de l’Austreberthe prétextèrent l’augmentation du coton pour réduire les salaires, provoquant un appauvrissement général de la population ouvrière. Dans la seconde moitié du mois de juillet, les ouvriers fileurs qui s’étaient organisés dans une coalition couvrant les deux vallées obtinrent des augmentations de salaire, faisant céder, les uns après les autres, les filateurs de Pavilly, de Barentin, de Maromme, Notre Dame de Bondeville, Montville et Le Houlme. Pour ce faire, ils mirent en place une caisse de solidarité pour indemniser les ouvriers se mettant en grève, en même temps qu’ils dissuadaient les ouvriers au chômage de venir s’embaucher à leur place.

La dernière filature où les salaires n’avaient pas été rehaussés fut la filature Levavasseur au Houlme. On y rognait sur tout, y compris sur le temps des repas. Les ouvriers des autres fabriques incitèrent leurs camarades de cette fabrique, à agir eux aussi, « dans la crainte que la stupidité de Levavasseur ne soit imitée par les autres chefs de filatures ».

Ces ouvriers se heurtaient à forte partie, car le propriétaire, le Baron Jacques Levavasseur étant alors l’une des plus grandes fortunes de la Seine-Inférieure. Descendant d’une famille d’armateurs de Rouen qui avait fait fortune dans le grand commerce et le commerce triangulaire, il était à la fois filateur, armateur, importateur de coton, et assureur de navires.

Le jeudi 4 août, aidé de son fils, à qui il comptait confier la direction de l’usine, il fit semblant de céder aux ouvriers en accordant l’augmentation demandée, à l’exception d’un petit nombre d’ouvriers qu’ils savaient être les moteurs de la coalition dont il connaissait l’existence. En même temps il poursuivit dans sa décision de réduire la pause repas. Tout cela fut pris comme une provocation. Les ouvriers arrêtèrent le travail en demandant leurs livrets. Levavasseur refusa de délivrer les livrets. Commencée parmi les fileurs, la grève s’étendit alors aux femmes de l’atelier de cardage.

Le samedi 6 août, jour de paye, les ouvriers se rendirent en groupe à la filature, et exigèrent le même salaire pour tous, et le retour à la durée de la pause repas dont ils bénéficiaient précédemment. L’attroupement dégénéra en présence des 8 gendarmes à cheval que les autorités avaient accordés à Levavasseur et à son fils pour assurer leur sécurité. Le ton montant, et les insultes fusant, ceux-ci montrèrent à cheval, chargèrent la foule sabre au clair. Ils blessèrent plusieurs ouvriers, et en arrêtèrent six : Pierre Bataille, Jean-François Quesnel, Louis Drouet, Pierre Menard, tous quatre du Houlme ; Paul Hébert, de Notre-Dame-de-Bondeville ; Louis Vesque, de la commune de Malaunay, du quartier appelé « le nouveau monde ».

M. Adeline, le Maire du Houlme, lui-même filateur, se présenta aux gendarmes quelques temps plus tard, et obtint leur libération pour apaiser la foule qui gonflait. Puis il se retira. Les ouvriers tentèrent alors de négocier avec Levavasseur. Mais celui-ci leur répondit : « j’ai souscrit aux neuf dixièmes de vos demandes. Ce n’est que par insubordination que vous persistez dans la révolte. Je veux vous traiter comme je voudrais l’être si j’étais dans votre position. Mais je suis chef de manufacture. Je dois faire la loi et non la recevoir ». Le ton monta de nouveau.

Constatant que la petite troupe de gendarmes était manifestement trop faible pour contenir la foule de plus en plus nombreuse, Levavasseur et son fils s’enfuirent en calèche accompagnés par 4 gendarmes à cheval. Sur le chemin de Rouen des attroupements d’ouvriers tentèrent de les arrêter. Le convoi fut attaqué à coups de gourdins et de pierres. La calèche, protégée par les gendarmes sabres et pistolets aux poings, traversa les barrages successifs au grand galop.

Au Houlme les quatre gendarmes restant furent alors complètement débordés par la foule qui s’attaqua au bâtiment nord de la filature. Femmes et enfants envahirent la cour et brisèrent les vitres des ateliers, à l’aide de briques défaites du mur d’enceinte. Ils s’en prirent ensuite au pavillon qui servait de pied à terre à M. Levavasseur et y cassèrent vitres et châssis de fenêtres. L’émeute s’arrêta peu temps plus tard, à l’arrivée d’une troupe d’une cinquantaine de gardes royaux dépêchés sur place par la préfecture. Ceux-ci installèrent leur campement dans la filature.

Le dimanche fut calme, mais le lundi 8 août mille cinq cents à deux mille ouvriers des filatures des deux vallées convergèrent vers Le Houlme, en scandant le mot d’ordre « L’augmentation ou le livret », et en chantant « la Marseillaise » et « le Réveil du Peuple ». [Les cris « Vive Charles X ! » et « À bas Levavasseur ! » se mêlèrent (d’après Alain Alexandre)]. À plusieurs reprises dans la matinée, ils tentèrent d’atteindre la filature armés de bâtons, de fourches et de perches au bout desquels sont attachés des instruments tranchants. Mais à chaque tentative les gardes royaux chargèrent à cheval et sabre au clair. À chaque fois les ouvriers se dispersèrent dans les jardins ou se cachèrent dans les maisons situées dans les entrées du bourg, fraternellement accueillis par les habitants. Les ouvriers réussirent cependant à occuper un poste avancé des gendarmes situé à l’entré du bourg, et en désarmèrent les occupants.

Vers quinze heures les ouvriers se regroupèrent sur une position dominante sur une hauteur. Une nouvelle fois les gardes royaux tentèrent de les déloger, mais la pente rendit l’opération impossible. Criblés de pierres et de projectiles divers, l’assaut se disloqua. C’est alors qu’un groupe de quatre ou cinq ouvriers armés de fusils surgit d’une ruelle, et fit feu sur l’un d’entre eux qui s’était retrouvé isolé. Le gendarme Vivier s’effondra, blessé à la tête ; il décédera dans la soirée, malgré les soins apportés par le docteur Leudet, adjoint du docteur Flaubert, chirurgien-chef de l’hôtel-dieu de Rouen.
Le préfet fit dépêcher sur place un détachement de 400 hommes de troupe, et se déplaça en personne pour organiser la répression. Il décréta l’État d’urgence qui conduisit à l’arrestation de plus de 130 personnes dans la soirée et les jours qui suivirent.

Jules Roustel était l’un des quatre ou cinq ouvriers qui tirèrent et blessèrent le gendarme Vivier. On ne connaît pas le nom des quatre autres, que la police ne retrouvera jamais. Jules Roustel contesta avoir tiré seul, et même d’avoir blessé le gendarme car il ne connaissait pas le maniement des armes. Mais rien n’y fit. Pour le meurtre du gendarme, il fut condamné à mort et guillotiné le 23 novembre 1825 à Rouen,sur la Place du Vieux marché ; il avait vingt-cinq ans.

Dans le même procès, Louis Lefebvre, dit Cuirassier, de Malaunay, âgé de 23 ans fut condamné douze ans de travaux forcés, Louis Adolphe Cadot, de Pavilly, à dix ans de travaux forcés, et Jean Louis Gossent, de Maromme, à huit ans de réclusion. Comme Roustel, tous les trois étaient des ouvriers fileurs. Le 24 novembre, ils subirent l’exposition au carcan, sans doute au même endroit, avant d’être envoyé purger leur peine.

Le tribunal correctionnel condamna, de son côté, à deux mois de prison quatorze inculpés, « presque tous présidents ou caissiers des sortes de comités qui avaient été formés dans chaque établissement à l’occasion de la grève. » ( voir Étienne Coudray)

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article37407, notice ROUSTEL Jules Alexandre Théodore, dit CAGNARD par Gilles Pichavant, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 20 septembre 2020.

Par Gilles Pichavant

SOURCES : Arch. Nat., F 7/9787 (23), à la date du 9 août 1825. — Arch. Déo. de Seine-Maritime, cotes 2 U 563 et 265, 10 M 330, 4 E 02262. —Le Journal de Rouen, août-novembre 1825. — Michelle Perrot Les Conditions ouvrières en France, 1815-1834 DES, Paris, 1951. — Alain Alexandre Aspects des revendications sociales dans la vallée du Cailly, in Les Cahiers de Sylveison, N° 10, sept 2006.

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