VILLERMÉ Louis-René

Médecin, né à Paris en 1782, mort à Paris en 1863. Philanthrope.

Villermé se fit connaître en 1820 par la publication d’un volume qui résumait ses recherches sur les prisons, entreprises de longue date, le problème de la transformation des maisons de détention et des régimes de détention ayant été posé dès la fin du XVIIIe siècle par les économistes classiques anglo-saxons. Ce volume s’intitulait Des Prisons, telles qu’elles sont et telles qu’elles devraient être par rapport à l’hygiène, à la morale et à l’économie. Son succès valut à Villermé d’être élu, en 1823, membre de l’Académie de Médecine. En 1829, dans un Mémoire sur la mortalité dans les prisons, il traça un nouveau tableau sombre des conditions sanitaires, mais aussi, pour mieux frapper l’opinion, il s’efforça de chiffrer la surmortalité dont les prisonniers étaient les victimes, par rapport aux autres hommes ; il arriva à établir un taux de mortalité annuel moyen pour les prisons françaises compris entre 25 et 30 %.
Féru de statistique, Villermé adressa également, en 1829, à l’Académie des Sciences une étude, la première qui ait été menée à bien dans cet ordre d’idées, sur la Distribution par mois des conceptions et des naissances de l’homme dans son rapport avec les climats et les saisons. Avec Villermé, la démographie sortait de son enfance, où elle n’avait eu que le souci de dénombrer, pour accéder à la condition de discipline explicative et normative au besoin.
L’Académie des Sciences morales et politiques reçut Villermé en 1832 ; elle le chargea de « constater aussi exactement qu’il est possible l’état physique et moral des classes ouvrières ».
Villermé allait restreindre volontairement son étude aux départements d’industrie textile. Il commença son voyage à travers la misère ouvrière par Mulhouse et les villes cotonnières du Haut-Rhin, département où, en 1834, un quart de la population travaillait le coton. Les ouvriers de Mulhouse, ce sont les « nègres blancs » esclaves comme les nègres, blancs comme les bourgeois de Mulhouse. Dans son Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, qui paraîtra en 1840 en deux volumes in-8°, Villermé dira des « nègres blancs » : « Ils ne mangent de la viande et ne boivent du vin que le jour ou le lendemain de la paie, c’est-à-dire deux fois par mois. » (T. I, p. 44.) Et sur leurs conditions de logement : « J’ai vu à Mulhouse, à Dornach et dans des maisons voisines, de ces misérables logements, où deux familles couchaient chacune dans un coin, sur de la paille jetée sur le carreau et retenue par deux planches. Des lambeaux de couverture et souvent une espèce de matelas de plumes d’une saleté dégoûtante, voilà tout ce qui recouvrait cette paille. » (Ibid., p. 27.)
Villermé décrit tout, en style modéré : l’exploitation des femmes et des enfants, les caves de Lille dont Victor Hugo s’indignera dans les Châtiments. Le retentissement de son œuvre fut d’autant plus grand qu’elle ne semblait se proposer qu’une présentation objective des faits et que Villermé faisait confiance à la société telle qu’elle est, à son mouvement naturel qu’il jugeait, contrairement à ses descriptions mêmes, favorable aux ouvriers, sauf améliorations de détail à introduire délibérément.
Son Tableau joua sans doute un rôle dans l’élaboration de la loi du 22 mars 1841 qui interdit le travail des enfants avant leur huitième année — le projet en avait été déposé le 19 mai 1839 — et aussi dans le projet de loi du 31 janvier 1845 étendant le livret ouvrier aux travailleurs des campagnes, projet qui n’aboutit pas, en particulier parce qu’il déchaîna contre lui l’unanimité prolétarienne, car il aurait achevé de faire de la condition ouvrière un esclavage.
Villermé fut en fin de compte utile à la classe ouvrière, moins par ses intentions que par l’honnêteté de ses informations. Il n’était nullement en contradiction avec lui-même, lorsque, en 1849, il déclara que l’association ouvrière « serait pour nos travailleurs un aveugle système d’extermination et pour tous une cause sans cesse agissante d’appauvrissement et de ruine. »
Signalons encore dans la masse de ses travaux un Mémoire sur la distribution de la population française, par sexe et par état civil, et sur la nécessité de perfectionner nos tableaux de population et de mortalité, Paris, 1837, qui a son importance dans la mise au point de la méthodologie démographique.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article38801, notice VILLERMÉ Louis-René, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 20 février 2009.

ŒUVRE : Le Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie a été réédité en 1989 par les éditions EDI (Études et Documentation Internationales), avec des préfaces de Jean-Pierre Chaline et Francis Démier.

SOURCES : Hilde Rigaudias-Weiss, Les Enquêtes ouvrières en France entre 1830 et 1848, Paris, 1936. — Louis Chevalier, Classes laborieuses et Classes dangereuses à Paris dans la première moitié du XIXe siècle, Paris, 1958.

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