GARNIER André, Pierre, Ariste

Par Jean-Paul Martin

Né le 27 mars 1927 à Saint-Didier-en-Velay (Haute-Loire), mort le 3 octobre 1991 à Saint-Étienne (Loire) ; employé de banque puis économiste ; militant jociste, permanent de la JOC (1950-1953) ; syndicaliste CFTC et militant UGS, PSU (1960-1974) puis PS de la Loire, dirigeant national du PSU et du PS ; adjoint au maire de Saint-Étienne.

[P. Héritier, R. Bonnevialle, J. Ion, C. Saint-Sernin, 150 ans de luttes ouvrières…, op. cit.]

Fils unique d’une employée des PTT (Berthe Arnaud) et d’un artisan-tailleur (Jean Garnier), dont le père, ouvrier agricole, avait fondé la boutique familiale, André Garnier fréquenta des écoles catholiques : Frères des écoles chrétiennes de Saint-Didier-en-Velay, puis pensionnat Notre-Dame-de-France du Puy-en-Velay (Haute-Loire) où il devint scout et obtint son baccalauréat (scientifique) avec mention en juin 1944. Avec des camarades de cette institution plutôt pétainiste, il se lança à seize ans dans la Résistance et devint agent de liaison des FTP. Ayant assuré la permanence du standard téléphonique de son village natal lors des combats de la Libération, il reçut, à l’âge de dix-huit ans, un diplôme décerné par le Comité militaire national des FTPF. Cette expérience de jeunesse, à laquelle il se référait souvent, colora fortement sa personnalité.

Après la Libération, il fit un passage en maths sup au lycée du Parc à Lyon (Rhône), puis obtint une licence de droit par correspondance. Revenu à Saint-Didier-en-Velay, il commença à militer à la fédération Ondaine-Velay de la JOC. Cet engagement concrétisait la volonté de se mettre au service du mouvement ouvrier. Embauché en 1947 à Saint-Étienne comme employé à la Société générale, il y organisa une section CFTC et fut licencié trois ans plus tard à la suite d’une dénonciation mensongère, en réalité pour son action syndicale. Il fut alors (juillet 1950) appelé à Paris comme permanent national de la JOC, à l’initiative d’André Guignand*, originaire du même village que lui. Il eut pendant un an la responsabilité des relations avec les écoles des Frères des écoles chrétiennes, puis, de 1951 à juillet 1953, fut le premier permanent du Centre de culture ouvrière (CCO), alors relancé pour assurer la formation des jocistes. Cet épisode ancra son action militante dans l’éducation populaire. Permanent plutôt atypique de la JOC, en raison de diplômes très inhabituels dans ce milieu, André Garnier mit volontairement fin, au bout de trois ans, à des fonctions où son anticléricalisme s’était conforté dans les controverses avec des ecclésiastiques.

De retour définitif à Saint-Étienne à partir de l’été 1953, il s’engagea à nouveau à la CFTC, devenant un des animateurs idéologiques et, selon sa propre formule, le « commis-voyageur » du groupe « Reconstruction », dont l’UD de la Loire était alors l’un des bastions avec des hommes comme René Mathevet* ou Marcel Gonin*. Il s’y occupa de la formation, du journal Combat ouvrier et de la commission économique. Il fut aussi l’un des inspirateurs de la Fédération CFTC de la Banque, qui avait vu le jour en 1954 pour affaiblir la très confessionnelle Fédération des Employés. Au plan professionnel, il fut, en 1953, le premier permanent d’un bureau d’études proche d’« Économie et Humanisme » et qui devint, en 1958, le Centre de recherches et d’études sociologiques appliquées de la Loire (CRESAL), où il allait ensuite être chargé d’études. Le 18 septembre 1958, il épousa Jeanine Vernay, née le 3 avril 1927, militante CFTC, déléguée du personnel à la Sécurité sociale, fille d’un militant mutualiste. Le couple eut deux filles et fit le choix de résider dans une HLM pour mener une vie militante au sein des milieux populaires. Jeanine Garnier mourut en janvier 2013.

Imprégné de marxisme, André Garnier se préoccupait fortement du débouché politique de l’action syndicale. La conjoncture des années 1956-1958 lui donna l’occasion d’entraîner une partie de ses camarades de la CFTC à l’Union de la gauche socialiste (UGS), son originalité étant d’y parvenir à partir de « Reconstruction », sans passer par la Nouvelle Gauche et sans avoir suivi la filière du Mouvement de libération du peuple (MLP). Aux municipales de mars 1959, il dirigea à Saint-Étienne la liste UFD regroupant des militants politiques de la gauche nouvelle, des militants syndicalistes et familiaux. Ce fut un échec électoral. Il fut ensuite un des fondateurs de la fédération de la Loire du PSU, qu’il représenta à la direction politique nationale sans interruption depuis l’origine (avril 1960), jusqu’à son départ en 1974. Il s’engagea fortement dans l’action contre la guerre d’Algérie, participant avec son épouse à l’hébergement de militants du FLN. Il contribua aussi avec Marc Bouchardeau, Étienne Chovet, Pierre Héritier* et Claudius Ravachol*, à fonder le Centre d’études socialistes stéphanois en 1961 et à animer plusieurs colloques sur le logement, l’urbanisme et l’économie régionale.

Au plan national, il intervint activement dans tous les débats idéologiques et politiques qui marquèrent le PSU. Jusqu’en 1968 au moins, il fut un proche de Gilles Martinet* qu’il avait connu à l’UGS et dont il partageait les analyses, exprimées notamment dans Le Marxisme de notre temps (1962). Il soutint la stratégie du Front socialiste et s’opposa vivement à la tentative de Jean Poperen* de mettre la main sur le parti. Mais s’il fut l’allié des « modernistes » contre les « archéos » dans les débats de 1962-1964 sur la « nouvelle classe ouvrière » et la question des alliances, et s’il était convaincu de l’importance des « compétences » économiques – ce qui le conduisit à intervenir à plusieurs reprises auprès de Pierre Mendès France* pour l’inciter à jouer le rôle de leader d’une gauche rénovée –, André Garnier ne pensait pas que le mouvement socialiste dût se contenter de gérer intelligemment le capitalisme : rapidement, il fit de la question de la nationalisation des industries-clés le test décisif d’une véritable alternative socialiste. Position qu’il ne voulut jamais renier, ce qui explique largement la suite de son itinéraire, en particulier la priorité à la lutte contre le « modernisme technocratique », incarné à ses yeux par des hommes comme Michel Rocard* ou Jacques Delors… Ces vues furent exprimées très clairement, dès mai 1966, par le comité stéphanois des Rencontres socialistes de Grenoble.

Après les élections de mars 1967, décevantes pour le PSU, il prit position, d’accord avec Gilles Martinet*, pour l’association avec la FGDS et se retrouva dans la minorité du parti face au tandem composé par Michel Rocard* et Marc Heurgon*. Ce choix lui valut une réputation usurpée de « droitier » dans le PSU d’après 1968, dont il eut du mal à se défaire. Il accueillit avec faveur l’action du mouvement étudiant et la grève générale de Mai 68, mais prit immédiatement ses distances avec le gauchisme qui relevait à ses yeux d’une version archaïque de la révolution. Au congrès de Dijon en mars 1969, face aux dix-sept thèses présentées par la direction du PSU, il défendit dans un relatif isolement deux amendements orientés contre le double danger du gauchisme et du modernisme et qui ne furent pas adoptés. Il eut plus de succès en 1971 au congrès de Lille, quand Michel Rocard* se résolut à endiguer la vague gauchiste dans le parti : le document réalisé à son initiative par la commission idéologique de la fédération de la Loire permit d’opérer une jonction avec Patrick Viveret et des militants parisiens rocardiens. Mais ce début de redressement n’autorisa pas le PSU à jouer un rôle de premier plan dans le contexte de l’après-Epinay et du programme commun de la gauche.

En 1974, André Garnier fut, avec Pierre Héritier*, Étienne Chovet et Bruno Vennin*, le principal responsable dans la Loire de l’opération des Assises du socialisme. En dépit de l’opposition conduite par Huguette Bouchardeau, les trois-quarts des militants locaux du PSU rejoignirent alors le PS. Mais avec les syndicalistes, ils firent le choix du CERES, non du courant rocardien. Cette volonté de construire un « pôle de gauche » s’explique notamment par l’analyse de l’expérience Allende au Chili, la volonté de contrebalancer les risques de « droitisation » du PS en s’appuyant sur le PCF et sur l’impact du programme commun, la volonté d’implanter le parti dans les entreprises… À cette occasion, André Garnier rompit politiquement avec Gilles Martinet* (qui quittait alors le CERES pour rejoindre la majorité du PS) comme avec Michel Rocard*, et noua une relation forte avec Jean-Pierre Chevènement et Didier Motchane*. Dans la Loire, il dut livrer une rude bataille au sein de la fédération PS pour maintenir l’hégémonie du courant dont il était l’inspirateur politique.

Membre du comité directeur du PS à partir de 1974, puis du bureau exécutif de 1977 à 1979, il fut adjoint aux affaires économiques à Saint-Étienne dans la municipalité d’Union de la gauche conduite par Joseph Sanguedolce*, élue en 1977. Il renonça cependant à cette fonction d’adjoint en cours de mandat mais resta conseiller municipal. Il le demeura (dans l’opposition) entre 1983 et 1989.

Si l’élection de François Mitterrand* suscita chez lui un grand espoir, les déceptions s’accumulèrent à partir du tournant de la « rigueur » en 1983, dont il n’accepta jamais la logique politique. Dès lors, il abandonna peu à peu ses responsabilités nationales et fédérales pour se replier sur l’immeuble de la « muraille de Chine », au cœur du quartier populaire de Montchovet qu’il ne voulut jamais quitter et où, de plus en plus isolé et bientôt en proie à l’aggravation de son état de santé, il secondait l’action de son épouse au sein de la CNL.

Fidèle aux amitiés nouées en 1974, il exprima toujours en public son attachement au CERES puis à « Socialisme et République ». L’une de ses dernières interventions marquantes eut lieu au XIVe colloque du CERES en avril 1986. En privé toutefois, il ne cachait pas certaines interrogations sur le tournant « national » et « républicain » de Chevènement, craignant qu’il ne reléguât au second plan les objectifs de transformation sociale et de solidarité internationale, indispensables dans la perspective marxiste et révolutionnaire qui demeurait indéfectiblement la sienne. Homme de doctrine, d’influence et de réseaux, toujours sur la brèche en dépit de problèmes de santé récurrents, figure chaleureuse et attachante, doué d’un fort talent de persuasion, André Garnier, qui a laissé très peu d’écrits, fut aussi un authentique pédagogue du mouvement ouvrier et un remarquable orateur populaire, capable de remplacer au pied levé dans les meetings un Rocard* ou un Mitterrand* dont l’avion était en retard… Il n’avait pas renoncé à sa foi chrétienne interprétée d’une manière toute personnelle, en affinité avec la théologie de l’Espérance et certains courants de la théologie de la Libération, et il se disait « chrétien-marxiste ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article49597, notice GARNIER André, Pierre, Ariste par Jean-Paul Martin, version mise en ligne le 22 mars 2009, dernière modification le 5 octobre 2016.

Par Jean-Paul Martin

[P. Héritier, R. Bonnevialle, J. Ion, C. Saint-Sernin, 150 ans de luttes ouvrières…, op. cit.]

SOURCES : P. Héritier, R. Bonnevialle, J. Ion, C. Saint-Sernin, 150 ans de luttes ouvrières dans le bassin stéphanois, Éditions Le Champ du possible, Saint-Étienne, 1979. — Arch. privées d’André Garnier. — Entretiens avec Jeanine et Jacqueline Garnier, André Guignand, Pierre Héritier, Jacques Ion, André Micoud, Bruno Vennin (2007-2008). — Renseignements communiqués par Éric Belouet. — Souvenirs personnels.— Ses archives ont été versées aux Archives départementales de la Loire.

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