FERNÁNDEZ Luis. Pseudonymes de Résistance : « Sergio », « General Luis »

Par André Balent

Né le 2 août 1914 à Bilbao (Espagne), mort le 17 février 1996 à Pontoise (Val-d’Oise) ; cheminot, entrepreneur forestier ; résistant, chef des Guerrilleros españoles dans le Midi de la France ; militant du Parti communiste d’Espagne en exil ; membre du comité central du PCE.

Né au moment de la déclaration de la Première Guerre mondiale d’un père « travailleur du rail », Luis Fernandez, cheminot, combattit dans les rangs de l’Armée républicaine espagnole de 1936 à 1939 comme simple soldat, d’après certains. Pour d’autres, il fut sergent de mitrailleuses de la 46e division de l’Armée populaire, unité engagée de juillet à novembre 1938 dans la bataille de l’Èbre. Puis il participa à l’exode vers la France. Il fut interné à Arles-sur-Tech (Pyrénées-Orientales), et dans les camps du Barcarès (Pyrénées-Orientales) entre février et avril 1939 puis de Gurs (Basses-Pyrénées) d’avril à novembre 1939. Il donna son adhésion au Parti communiste d’Espagne pendant son séjour à Gurs.

Après avoir quitté Gurs, il intégra dans une Compagnie de travailleurs étrangers (CTE) qui fut transférée à Chalon-sur-Saône. En juin 1940, il quitta la CTE et se retrouva à Rodez (Aveyron). Ayant renoué le contact avec son ami Juan Camara établi à Toulouse (Haute-Garonne), il vint l’y rejoindre. Très critique, dans ses « Mémoires » à l’égard de la direction du PCE à qui il reprochait d’avoir quitté la France, il expliqua quel était l’état d’esprit qui régnait parmi « les militants et les cadres moyens qui ont reconstitué l’organisation ». Camara lui présenta Juan Antonio Valledor, instituteur communiste asturien fondateur (décembre 1940), avec son frère Modesto, d’une société forestière implantée à Saint-Hilaire (Aude), dans les Corbières entre Carcassonne et Limoux et dans la forêt de Peyregade (commune de Montferrier) dans le Pays d’Olmes (Ariège), mais intervenant sur plusieurs chantiers, comme, par exemple, le col de Py (commune de l’Herm) dont la cabane forestière servit un moment (à partir de septembre 1942) de PC à Fernández. En septembre 1940, il s’y trouvait avec seize militants du PCE et deux des JSU. Le travail forestier lui permit de légaliser sa situation. Divers témoins cités par D. W. Pike signalèrent sa présence comme muletier sur plusieurs chantiers forestiers de l’Ariège (Saint-Jean-de-Verges) ou de l’Aude (Saint-Hilaire).

Fernández expliqua dans ses « Mémoires » que l’idée de créer des groupes de guérilleros avait été envisagée par le PCE bien avant la rupture du Pacte germano-soviétique, au début de 1941, et que l’un des premiers noyaux avait vu le jour dans la forêt de Peyregade. À partir de là, il se déplaçait dans tout le Midi, allant parfois jusqu’à Lyon, organisant plusieurs attentats contre des installations électriques ou des voies ferrées en Ariège, puis étendant le champ d’action de la lutte armée à l’Aude et aux Pyrénées-Orientales. L’action la plus spectaculaire fut celle qu’il commandita à Manuel Galiano, en lui désignant l’officier allemand que ce dernier abattit le 17 novembre 1942 à Limoux (Aude).

Cette unité prit le nom de celle fondée en 1937 à Valence et qui s’était illustrée pendant la guerre civile, à l’arrière des troupes franquistes. Sa (re)fondation fut décidée lors de la réunion de Carcassonne (Aude), entre les 15 et 20 décembre 1941, à la villa « Odette », une des résidences de Ríos. Il fut un des dirigeants (commissaire aux effectifs) de l’inter-région « C » de la MOI à Toulouse, fonctions qu’il aurait abandonnées en mai 1944. Il fut aussi, après Jesús Ríos, à la tête du XIVe Cuerpo de guerrilleros españoles (GE). Le premier groupe de guerrilleros vit le jour le 5 mai 1942, à Greffeil (Aude), dans les Corbières, près de Saint-Hilaire. L’état-major du XIVe corps de GE fut transféré en septembre 1942 près de Foix, au col de Py, dans la commune de l’Herm (Ariège). À ce moment, Luis Fernández prit la direction de la « division » regroupant les brigades créées dans les départements de l’Aude, de l’Ariège et des Pyrénées-Orientales. Il fréquentait à nouveau le chantier forestier de la Peyregade appartenant aux frères Valledor. Ce chantier devint l’école des cadres de la guérilla, animée par les frères Valledor et Fernández. Celui-ci se déplaçait souvent car, au début de 1943, on le retrouva un moment dans le Vaucluse où avait été constitué un groupe de GE. Nouvelle occasion pour lui de nouer un contact fructueux, il rencontra à Avignon, où il avait été assigné à résidence à la fin de 1942, le général espagnol José Riquelme, militaire professionnel de haut rang, ancien commandant en chef de l’armée (républicaine) du Centre pendant la guerre civile, qui animait en France l’Organización militar española (OME). En 1943, Luís Fernández prit la direction de l’OME. En 1943, l’infiltration, en Ariège, des GE par un agent franquiste eut de graves répercussions, mais Luis Fernández fut épargné par la répression. Parti un moment à Saint-Hilaire (Aude), il revint se cacher à la Peyregade (Montferrier) ou au Sourt (commune de Freychenet, Ariège), au pied du mont Fourcat. En mai 1944, le XIVe corps de GE devint l’AGE (Agrupación de Guerrilleros españoles) dont Luis Fernández devint le chef (il l’était du XIVe corps dès avril) et Juan Blázquez son adjoint. Tous deux devinrent des « généraux ». En effet, Fernández était connu sous le pseudonyme de « General Luis », ce qui a pu accréditer la réalité de ce grade dont la « légalité » (républicaine espagnole) sera par la suite contestée par certains de leurs camarades, guerrilleros communistes. À la même époque, il établit un poste de commandement auxiliaire du XIVe Corps de GE près de Saint-Paul-de-Fenouillet (Pyrénées-Orientales). L’AGE dirigée par Fernández essaima ensuite dans trente et un départements du Midi de la France. Toutefois, Vicente López Tovar, éminent guérillero communiste et compagnon de Fernández, a contesté dans ses Mémoires de guerre et de résistance (Toulouse, 1972, inédites, citées par D.-W. Pike, p. 50) que ce dernier eut commandé l’ensemble des GE du Sud de la France.

Luís Fernandez participa personnellement à d’importantes opérations militaires, en 1944, en Haute-Garonne, Ardèche, Lozère, Haute-Loire, Puy-de-Dôme et dans l’Allier, ou fut impliqué dans leur mise en place (à toutes ? Cela demeure contesté par de nombreux témoignages pour les cinq derniers départements de cette liste). Ces opérations armées d’ampleur (par exemple le sabotage le 8 avril 1944 d’un tramway de la ligne Purpan-Colomiers qui provoqua la mort de cinquante-cinq aviateurs allemands) culminèrent dans les combats de la Libération. En mai 1944, il tenta, en vain, de faire évader Jaime Nieto, un dirigeant du PCE, de la prison Saint-Michel de Toulouse. Il dirigea la participation des GE à la libération de Toulouse, en commençant par l’assaut de la prison de la rue Rempart Saint-Étienne.

Il fut honoré par les FFI pour son rôle dans l’organisation des guérilleros espagnols sur le territoire français et dans la Libération de Toulouse. Il fut fait chevalier de la Légion d’honneur en juillet 1946. Il reçut également la Croix de guerre avec palme et la médaille de la Résistance française

Les guerrilleros españoles formèrent, après la libération de la France, l’AGRE, Agrupación de guerrilleros « Reconquista de España », bras armé de la UNE (Unión nacional española, impulsée par le PCE) qui entreprit, dès septembre 1944, de « reconquérir l’Espagne », opération qui se solda par un cuisant échec en octobre 1944 au Val d’Aran. À ce moment précis, il était toujours à la tête de l’AGRE. Mais, pendant la tentative du Val d’Aran, entre septembre et décembre 1944, ce fut son adjoint Blázquez qui dirigea l’opération sur le terrain, Blázquez étant l’adjoint de López Tovar et Fernández demeurant alors à Toulouse. En février 1945, il avait abordé avec les autorités françaises l’éventuel démantèlement des unités de GE, perspective à laquelle se refusait le PCE, prêt à agir dans la clandestinité. Fernández créa à Toulouse l’Amicale des anciens FFI et résistants espagnols dont le siège fut transféré à Paris (IXe arr.) en 1947. Il la présida pendant de nombreuses années. Dès cette époque, il fut amené à siéger aux comités centraux du PCE et du PC d’Euzkadi. Il fut délégué du PCE à la Fédération démocratique internationale de la jeunesse (FDIJ). Au titre de la FDIJ, il eut l’occasion d’effectuer des voyages au Mexique, à Cuba et au Vénézuela. Il fut l’un des adjoints d’Enrique Líster dans la section militaire du comité central dépendant du comité central du PCE. La guérilla devait maintenir ses structures en France de façon clandestine afin de pouvoir agir à l’intérieur de l’Espagne, ce qu’elle fit jusqu’en 1948 : Luis Fernández fut le président du comité national (clandestin) qui dirigea les groupes de guérilleros d’obédience communiste. Entre temps, après que la direction du PCE eut quitté Toulouse pour Paris(1948), il vivait dans le XIe arrondissement de la capitale, 10 rue Trousseau.

La normalisation des rapports entre la France et l’Espagne de Franco entraîna des mandats d’expulsion pour de nombreux Espagnols républicains dont Luis Fernandez en 1948 et 1951. Il devint, en 1945, le co-directeur de la société fondée par José Valledor pour la direction de l’entreprise forestière créée pendant la guerre (Société d’exploitation forestière Fernandez Valledor et compagnie, au capital d’un million de francs enregistrée sous ce nom le 31 mars 1945 et nommée Société forestière française du Midi en 1948) qui servit dorénavant de couverture aux activités clandestines du PCE dans le Sud-Ouest , le camouflage d’armes en particulier. Fernández et Valledor étaient les deux directeurs généraux de l’entreprise qui devint le principal producteur de traverses de chemin de fer et un grand fournisseur de la SNCF.

Il fut arrêté une première fois en 1948 par la police française qui lui reprochait de se mêler de politique française. Il fut momentanément envoyé en Europe de l’est en 1948 avec tous les dirigeants du PCE qui avaient séjourné en Yougoslavie ou avaient été en contact avec les volontaires des Brigades internationales (ce dernier cas était celui de Luis Fernández).

En 1950, à l’occasion de la dissolution du PCE et du PSUC en France, membre du bureau politique du PCE, il fut assigné à résidence en Corse (opération « Bolero-Paprika », nom de code de la police française). Il figurait sur une première liste de communistes espagnols à expulser établie par les RG le 7 septembre 1950. Il fut arrêté à son nouveau domicile parisien, 27 rue Stendhal, dans le XXe arrondissement. Expulsé de France, il s’en alla d’abord en Pologne, à Varsovie où sa compagne, mère d’un fils, mourut. Il alla aussi en Tchécoslovaquie. Il fut de retour en France en 1953. D’après Enrique Líster, il fut membre du comité central du PCE de 1954 à 1960. Il fut arrêté en 1960 avec sa seconde épouse, Irene Romano, chirurgien dentiste, mère de son deuxième fils, qu’il avait connue à Vitoria (Pays Basque). Emprisonné à la Santé le 8 novembre 1960 pour six mois, il bénéficia d’une campagne de solidarité du Secours populaire puis fut expulsé. Sa femme avait également été enfermée pendant un mois à la Petite Roquette. D. W. Pike et Ferran Sánchez Agustí expliquent qu’il était soupçonné d’espionnage au profit de la Pologne, mais que l’enquête se solda par un non-lieu. Divers auteurs ont écrit qu’ils facilitèrent alors un coup de filet de la police espagnole. Son interdiction de séjour fut levée en 1965. Il obtint un titre de séjour en France à la fin des années 1970 puis un passeport espagnol. Depuis son retour en France, il n’était plus en contact avec le PCE. Il vécut ensuite à Paris jusqu’en 1982, date à laquelle il prit sa retraite, sous le nom de sa seconde épouse. Après avoir perdu ses fonctions de permanent, il aurait, d’après D. W. Pike, exercé le métier d’instituteur. En 1970, il dicta ses mémoires à Yves Eyot, un résistant déporté à Dachau dont le texte dactylographié, corrigé et annoté, fut découvert dans le grenier de son dernier domicile parisien. À partir de 1982, il se fixa dans le Gers mais mourut à Paris.

Politiquement, il fut, parmi les communistes espagnols, hostile à Santiago Carrillo. Très lié à Enrique Líster, il le suivit dans son minuscule Parti communiste ouvrier espagnol (PCOE), et, d’après Líster (fils), fut membre de son comité exécutif. Par contre, il se brouilla avec la plupart de ses anciens camarades guerrilleros du Midi (Vicente López Tovar et Miguel Ángel Sanz en particulier). Cette mésentente explique peut-être son absence à la grande manifestation du 30 septembre 1979 au cimetière parisien du Père Lachaise et au repas qui suivit commémorant les Espagnols tombés dans la lutte antifasciste.
Il était membre de l’ANACR, association d’anciens résistants.
Sa première épouse était française. Sa seconde épouse, Irene Romano, était espagnole d’origine.

Luis Fernandez est enterré au cimetière de Chars (Val-d’Oise).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article49768, notice FERNÁNDEZ Luis. Pseudonymes de Résistance : « Sergio », « General Luis » par André Balent , version mise en ligne le 8 avril 2009, dernière modification le 22 novembre 2018.

Par André Balent

ŒUVRE : Souvenirs I, 201 p. dactylographiées, autobiographie de l’enfance jusqu’à la Guerre civile espagnole ; Souvenirs II –L’action en France, tapuscrit autobiographique inédit retrouvé, annoté de la main de l’auteur, après sa mort dans son domicile parisien, rédigé en 1971 ; le récit s’achève en mai 1944, commentaires et analyse de la deuxième partie (février 1939-mai 1944) par Fabien Garrido, op. cit.

SOURCES : Arch. Nat, F7/16114, liste établie par les RG de militants du PCE à arrêter dans le cadre de l’opération Boléro-Paprika, 7 septembre 1950. — Claude Delpla, « Les origines des guerrilleros espagnols dans les Pyrénées (1940-1943 », in Jean Ortiz (dir.), Rouges : maquis de France et d’Espagne. Les Guérilleros, Actes du colloque du Laboratoire de langues et littératures romanes de l’Université de Pau, 20 et 21 octobre 2005, Biarritz, Atlantica, 2006, pp. 150-184 [pp. 165-166, 169-172, 178-179]. — Fabien Garrido, « Les ’’Mémoires’’ du Général Luis Fernández, chef de la ’’Agrupación de guerrilleros españoles’’ in Jean Ortiz (dir.), Rouges…, op. cit., 2006, pp. 194-209. —Jordi Guixé i Coromines, L’Europa de Franco. L’esquerra antifranquista i la « caça de bruixes » a l’inici de la guerra freda. França 1943-1951, Barcelone, Publicacions de l’Abadia de Montserrat, 2002, 256 p. — Enrique Líster (fils), « Réfléxions sur Fiodor Kravtchenko (« Antonio ») combattant de l’ombre (1936-1950) », in Jean Ortiz (dir.), Rouges…, op. cit., 2006, pp. 301-330 [p. 318]. — Ferran Sánchez Agustí, Maquis a Catalunya. De la invasió de la vall d’Aran a la mort de Caracremada, Lérida, Pagès editors, 1999, p. 98. ; Maquis y Pirineo. La gran invasión (1944-1945), Lérida, Milenio, 2003, p. 123. — David Wingeate Pike, Jours de gloire, jours de honte. Le parti communiste d’Espagne en France depuis son arrivée en 1939 jusqu’à son départ en 1950, Paris Sedes, 1984, 312 p. — Appel du Secours populaire français, « Un héros de Résistance, chevalier de la Légion d’honneur, est emprisonné à la Santé depuis le 8 novembre 1960 ». — Notes de sa famille recueillies par Claude Pennetier.

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