LE BAIL Jean, René, Henri

Par Justinien Raymond, Gilles Morin

Né le 26 février 1904 à Redon (Ille-et-Vilaine), mort le 25 octobre 1965 à Limoges (Haute-Vienne) ; professeur agrégé de lettres ; secrétaire de la fédération socialiste de la Haute-Vienne (1936-1939, 1945-1946, 1949-1956) ; député (1946-1958) ; sénateur (1958-1959) ; directeur politique du Populaire du Centre.

Le père de Jean Le Bail occupa différents postes dans l’administration, mais, à force de travail et de concours, devint commis (« conducteur » selon le registre de naissance) des Ponts et Chaussées, puis ingénieur à la Compagnie des chemins de fer de l’État. Après avoir passé sa petite enfance à Redon puis à Saint-Nazaire, Jean Le Bail, jeune breton déraciné, suivit ses parents à Paris. En 1914, son père fut mobilisé pour toute la durée des hostilités d’où il revint avec une santé compromise. Son frère aîné, Paul, entra rue d’Ulm, en 1917. Jean Le Bail fut marqué par une jeunesse morose et laborieuse, et plus encore, par la mort en 1923 de son frère aîné qu’il aimait et admirait. En 1924, il entra, lui aussi, à l’École normale supérieure, après avoir suivi les classes de khâgne au lycée Louis-le-Grand. Il fut reçu troisième dans une promotion qui comptait Jean-Paul Sartre, Raymond Aron, Paul Nizan et Georges Lefranc*.

En 1927, il obtint l’agrégation de lettres classiques. Ses aptitudes le firent hésiter entre les lettres, l’histoire, l’anglais et la philosophie. Il choisit les lettres, jugeant qu’elles le conduiraient moins aux spécialisations auxquelles il répugnait. Sans jamais négliger ses études, Jean Le Bail se lança avec le même sérieux dans la vie politique. Son père, acquis à toutes les idées généreuses, admirait Jaurès et l’avait fait entendre à son fils Jean. L’aîné Paul, s’était engagé au Parti socialiste. Jean Le Bail suivit ce penchant et cet exemple. Il avait également connu à Louis-le-Grand Pierre Collart, neveu de Marcel Sembat et il avait une grande admiration pour ce socialiste fervent et cultivé.

Lorsque se forma autour de Georges Lefranc (voir ce nom) un groupe informel de sa Khâgne de Louis Le Grand, en sa qualité d’externe, il fut chargé d’amener tous les matins Le Populaire, l’Ere nouvelle, l’Humanité, L’Œuvre … Il prenait souvent part aux bagarres du quartier latin avec les étudiants d’Action française et apportait des informations fraîches à ses camarades. En leur compagnie, il allait porter la contradiction lors de réunions de l’Action française. Le compte-rendu de la réunion contradictoire du 15 mars 1923 félicite ainsi Le Bail pour ses qualités d’orateur : « Pendant une heure, sans perdre la tête, devant un auditoire hostile, il a tenu tête au conférencier sans céder du terrain, exploitant inlassablement avec méthode et sang-froid tous ses arguments ». Jean Le Bail suivit Georges Lefranc qui, en novembre 1924, fonda le Groupe d’études socialistes des Écoles normales supérieures, à partir duquel ils reconstituèrent le groupe des Étudiants socialistes de Paris un an plus tard et en devint trésorier. Assidu aux réunions du jeudi, il y prenait souvent la parole, pour poser des questions, pour apporter une contradiction comme il le fit envers Marcel Déat après son élection dans la Marne, ou pour exposer un problème et en débattre ainsi qu’il fit le 12 février 1925 avec René Maheu, futur directeur général de l’UNESCO, sur « Socialisme et Individualisme ». Dans le même temps, Jean Le Bail, comme beaucoup d’autres normaliens, adhéra à la cinquième section socialiste de la Seine, celle du quartier Latin alors animée par Jean Zyromski, Suzanne Buisson, Paul Colliette, Max Bonnafous, Léo Lagrange. Il y prenait souvent la parole, notamment pour combattre la tendance qui souhaitait la participation des socialistes à des gouvernements bourgeois. Il y était écouté et, à plusieurs reprises, il fut délégué aux congrès de la Fédération socialiste de la Seine. C’est Jean Le Bail qui, à la demande de Déat, reconstitua le Groupe parisien des étudiants socialistes dont il devint secrétaire. Il s’opposa avec succès à ceux qui souhaitaient que les étudiants socialistes puissent également adhérer à la LAURS (Ligue d’action universitaire républicaine socialiste) qu’animait Pierre Mendès-France. Pour Jean Le Bail, l’heure du Bloc des gauches, du Cartel des gauches était passée. Il collaborait à la Nouvelle revue socialiste que dirigeaient alors L.-O. Frossard et Jean Longuet : il y apporta notamment une contribution à l’enquête sur la production, dirigée par Edgar Milhaud, lancée par le BIT. Ces années d’études et d’action militante firent de Jean Le Bail le professeur émérite qu’il allait être et un orateur socialiste qui se voulait dans la tradition jaurésienne.

En 1928, Jean Le Bail fut nommé professeur au lycée de Cherbourg où, en plus de son service de lettres, il assura le remplacement du professeur de philosophie. Il se maria le 29 septembre 1928 aux Salles-Lavauguyon (Haute-Vienne) Marie, Germaine Broussaudier, sœur de Sylvain Broussaudier, un de ses condisciples et amis de la rue d’Ulm, originaire de Limoges, fille d’un instituteur. En 1929, Jean Le Bail fut affecté au lycée Gay-Lussac dans la capitale du Limousin où il accomplit toute sa carrière et mena l’essentiel de sa vie de militant socialiste.

Pendant dix ans, Le Bail alla de réunions en conférences, de la ville à la campagne, porter la parole socialiste. La classe ouvrière limousine, traditionnellement cultivée, voyait un peu dans ce jeune et brillant professeur, un successeur de Pressemane qui lui était cher et qui venait de disparaître. Il était pourtant assez différent par ses origines et par son style des chefs de file du socialisme limousin, « tous d’origine ouvrière, anciens porcelainiers pour beaucoup » et dont l’esprit « peuple rendait si séduisant un Léon Betoulle » (Antoine Perrier). Il s’imposa cependant par son action persévérante, son talent oratoire, par la qualité de ses éditoriaux au Populaire du Centre. Sa parole et sa plume pouvaient être acérées. Il professait un anticommunisme virulent. Mais, c’est surtout dans la SFIO que s’exerça son talent de polémiste. En 1929, il se déclarait « antiparticipationniste ». De 1936 à 1939, il assura le secrétariat de la Fédération socialiste de la Haute-Vienne qu’il avait déjà représenté à plusieurs congrès nationaux. À Tours, en 1931, il regrettait le manque de vie intellectuelle dans le PS, les sempiternels débats de congrès débouchant sur des « synthèses d’éléments abstraits » et non sur des « synthèses vivantes », comme savait en opérer Jaurès. À Toulouse en 1934, sur le programme d’action du Parti, il ne se ralliait pas au « Planisme » de la tendance « Révolution constructive » animée par plusieurs de ses camarades normaliens mais il en était proche et il la rejoignit plus tard. À Royan en 1938, il tenta d’éviter l’exclusion de la Gauche révolutionnaire et il se rallia à la motion du Nord, contre les textes de Révolution constructive et de Zyromski. Il reprocha à ce dernier de transposer la lutte de classes du cadre national au cadre international par son appel à une alliance des États antifascistes. À propos des leçons à tirer des expériences gouvernementales du Front populaire, il affirma qu’il fallait comprendre tout autrement qu’on ne l’avait fait, les rapports d’un gouvernement socialiste avec les masses. Pour lui, le Front populaire avait échoué par sa « politique de facilité »

Le fils d’ancien combattant qui avait vu la génération le précédant sacrifiée se montra alors un virulent pacifiste. Cette même année 1938, Le Bail se classa parmi les Munichois partisans de la politique « d’apaisement » face aux menées des États totalitaires. Au conseil national de la SFIO de novembre 1938, il fustigea la politique de fermeté qui pêchait parce qu’elle sous-entendait, selon lui, que le traité de Versailles n’était pas intrinsèquement mauvais ; or, pour lui, il l’était. Au surplus, ajoutait-il, l’alliance russe et l’alliance anglaise étaient inconciliables. Il critiquait la faillite de la Société des Nations et se déclarait « partisan de la paix à tout prix ». Au congrès national de Nantes, en mai 1939, dans le débat de politique générale, il tint un discours pacifiste passionné, fut un des principaux porte-parole de la minorité paul-fauriste qui s’exprimait dans le Socialiste depuis septembre 1937, puis dans le Pays socialiste par la Liberté par la Paix à partir de mars 1939.

Malgré le rôle que jouait Le Bail à la tête de la Fédération socialiste de la Haute-Vienne, et la place qu’il occupait dans la SFIO à l’échelle nationale, les militants chevronnés étaient si nombreux en Haute-Vienne qu’il ne pouvait espérer jouer les premiers rôles. Il dut attendre la Libération pour accéder à la vie parlementaire.

En 1939, père de deux enfants nés en 1932 et 1937, il fut appelé dans un régiment d’infanterie coloniale. Démobilisé en 1940 (pour invalidité selon le Dictionnaire des Parlementaires), il reprit son enseignement au lycée, manifesta une totale indépendance à l’égard du gouvernement de Vichy, mit sa confiance dans la victoire des alliés, mais ne s’enrôla pas dans une résistance de combat. Son action politique en fut un moment gênée, la Libération venue.
Le Bail qui mettait en cause le soutien apporté au PCF par le préfet Chaintron (voir ce nom), fut l’objet d’attaques sans merci de la part d’adversaires passionnés, à peine sortis des combats du maquis.

Tête de liste SFIO à Limoges contre le colonel FTPF communiste Guingoin (voir ce nom), il fut battu aux élections municipales d’avril 1945 par une liste communiste, affrontant par ailleurs une autre liste conduite par le président régional du MRP. Les socialistes avaient été affaiblis par l’exclusion de Léon Betoulle (voir ce nom), ancien député-maire de Limoges, qui avait voté les pleins pouvoirs au gouvernement du maréchal Pétain. Mais, ce dernier avait rapidement manifesté des sympathies avec la Résistance, se liant au réseau Cochet dès l’automne, avait été révoqué par Vichy en novembre 1940, puis avait été expulsé dans le sud du pays. L’exclusion de tous les anciens parlementaires du département avait affaibli la fédération et divisé ses hommes. Il y eut 16 000 abstentions dans la ville qui comptait 100 000 habitants. Des attaques personnelles furent lancées envers Le Bail concernant son attitude durant la guerre et, selon un délégué de la fédération au congrès de 1945, fleurirent les inscriptions « Le Bail au poteau », « le Bail assassin », venant des communistes. Tirant les leçons de son échec aux municipales, il fit réélire Léon Betoulle à son ancien fauteuil de maire de Limoges en 1947.

Le Bail fut plus heureux aux élections législatives. Alors qu’il ne figurait pas sur la liste socialiste conduite par Adrien Tixier en octobre 1945, après le décès du ministre de l’Intérieur, tête de liste socialiste en juin 1946, il fut élu à la deuxième Assemblée constituante. Il avait mené une campagne vigoureusement anticommuniste avec ses colistier, mettant en garde dans sa profession de foi ses électeurs contre le PCF qui « installera la dictature et qui apportera dans la politique française les mots d’ordre de Moscou ». Il participa à la commission chargée de la rédaction de la Constitution de la IVe République. La responsabilité du brutal recul subit par le parti, en termes de suffrages, fut en partie attribuée à sa présence à la tête de la liste socialiste. Il dénonça le rôle de Jean Chaintron, préfet et membre du Comité central du PCF, mais cet échec le conduisit à démissionner de ses fonctions de secrétaire fédéral, au profit de Madoumier (voir ce nom). Mais il restait secrétaire général de la fédération, poste spécialement crée pour lui, et son homme fort de fait. Il fut réélu député, toujours en tête de liste socialiste, en novembre 1946, en juin 1951 et en janvier 1956 et appartenait à la commission des Affaires étrangères. Membre de la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale, il s’y fit le défenseur du Plan Marshall, contre les communistes. Partisan convaincu de l’Union européenne, il fut désigné en 1949 pour siéger à l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe, mais il s’en effaça en 1951 alors pour laisser son siège à Guy Mollet. Il se fit contre une large fraction de son propre parti et les communistes, le champion de la CED (Communauté Européenne de Défense) que le Parlement finit par rejeter en août 1954.

Secrétaire fédéral en 1945-1946, et directeur politique du Populaire du Centre de 1945 à 1958, Le Bail, après la disparition d’Adrien Tixier (voir ce nom) en février 1946, s’imposa comme l’homme fort de la fédération. Présent au conseil national de mars 1946, il appelait à réaliser positivement l’idéal socialiste « entre la formule capitaliste et la formule totalitariste russe » et fut quelques mois plus tard de ceux qui s’opposèrent à la direction issue de la Résistance au congrès national d’août 1946. Tout en critiquant Guy Mollet (voir ce nom), parce qu’il avait les yeux tournés vers le PCF, il rejetait aussi les thèses de Léon Bum et appela à voter contre le rapport moral de Daniel Mayer (voir ce nom). Il appartint à la commission des résolutions du congrès et semble avoir pris position en faveur de la suppression du comité d’entente PC-PS. Il s’opposa très vite à la nouvelle direction, refusant l’investiture de Thorez le 4 décembre 1946 (il déposa un bulletin en faveur de Le Troquer qui ne se présentait pas), annonçant au conseil national qu’il refusait de voter « pour un parti communiste que presque rien ne distinguait « d’un parti fasciste, d’un parti nazi ». Il fut effectivement indiscipliné avec une vingtaine de ses camarades. Deux ans plus tard, il invita le congrès de 1948 à voter contre le rapport moral de Guy Mollet à qui il reprochait de ne s’être pas monté un chef et de ne s’être rallié que tardivement à la politique de Troisième force, car il ne s’était pas dégagé assez tôt de ceux qui croyaient que l’action du parti devait être liée à celle du PCF. Il rappelait son vote hostile à Thorez et les réticences de la direction envers le congrès européen de la Haye, auquel il était allé lui participer. Il reprochait surtout au secrétaire général du parti d’avoir fait chuter le gouvernement Ramadier, ce qui avait conduit d’autres partis à prendre la direction du gouvernement et à leur faire des concessions qui avaient été refusées à Ramadier. Cette attaque lui valut en retour des réponses sévères, notamment d’André Ferrat, qui rappela ses positions munichoises et critiqua ceux qui cherchaient des guides, l’idéologie du chef. Guy Mollet, lui, redoubla cette contre-offensive en disant que les leçons de courage il était « de ceux qui n’en reçoivent pas de tout le monde » et rappela le conflit qui opposait la direction nationale unanime à la fédération de la Haute-Vienne dans l’affaire Clavaud, exclu récemment du parti. Le Bail se montrait en effet hostile au « résistancialisme », écartant de ce fait nombre de résistants socialistes des postes de direction et avait repris des hommes compromis durant l’Occupation.

Le Bail reprit le 5 mai 1949, après le décès de Madoumier, le secrétariat de la Fédération socialiste pour le conserver jusqu’à sa démission, le 31 mai 1956, « motivée par les multiples charges que l‘ancien secrétaire général assumait et auxquelles viennent de s’ajouter ses nouvelles fonctions au Conseil de l’Europe » (Le Monde, 19 juin 1956).

Avec l’apogée de la guerre froide, il retrouva une place significative dans les débats nationaux des socialistes et, significativement, il participait régulièrement aux commissions de résolution des congrès. Délégué au congrès national de juillet 1949, il se fit le vibrant défenseur de la Troisième force contre Édouard Depreux, estimant qu’il n’y avait pas d’autre majorité possible, appelant ces camarades à participer à la grande bataille internationale, non contre le capitalisme mourant, mais « entre .socialisme et bolchevisme » sur tous les terrains, dans la rue et les réunions publiques, comme le faisaient les socialistes de Haute-Vienne, mais aussi dans la lutte d’idées.

Polémiste et orateur de talent, Jean Le Bail était plus que jamais un anticommuniste affirmé. Au temps de la guerre de Corée, il demanda implicitement la dissolution du Parti communiste pour faire face aux nécessités de la défense nationale (Le Populaire du Centre, du 12 décembre 1950). Il subissait depuis la Libération de violentes attaques du parti communiste et de ses alliés qui se manifestaient par différentes campagnes. Le 9 mai 1948, Yves Farge dans une manifestation des Combattants de la paix fêtant le troisième anniversaire de la fin de la guerre, tenue au Champ de juillet à Limoges, fit une allusion à l’affaire Jean Cavaillès, sans prononcer le nom de Jean Le Bail. Mais l’Écho-marseillaise du Centre, compléta la phrase de Farge en lui ajoutant le nom de Le Bail. Il évoquait dans ce papier « le visage ami du grand savant et grand résistant, martyr de la liberté », « Cavaillès que Farge rencontra le soir où il allait être interné à Saint-Paul-d’Eyjeaux, pleurant parce que Le Bail qu’il croyait son ami fidèle et dévoué, lui avait refusé sa porte, le livrant à l’ennemi ». Celui-ci réfuta les accusations portées contre lui dans le Populaire du Centre du 19 juillet 1948. Une pétition de soutien à Le Bail, fut signée par plusieurs membres de l’Armée secrète de la région d’Ussel dont Neuville (vice-président du M.L.N. et membre du C.D.L.) et Elie Rouby (Compagnon de la Libération). Si un jury d’honneur le lava de ces accusations, il devait durablement garder une image dégradée par ces soupçons.

En janvier 1954, Jean Le Bail interpella le gouvernement en lui demandant de faire la pleine lumière sur les “crimes des tueurs limousins qui ont déshonoré et trahit la Résistance, en visant les crimes de Chamberet où, à la Libération, des élus socialistes, dont le maire Buisson, avaient été assassinés. Il fut un des initiateurs du procès Guingouin. La fédération socialiste de la Haute-Vienne approuva la campagne qu’il menait dans le Populaire du Centre à ce propos mais une partie des anciens résistants socialistes se démarquèrent plus nettement de lui à cette occasion. Lors d’une séance houleuse de l’Assemblée nationale, le 9 mars 1954, il brandit un laissez-passer émanant du commandement de la Région R 5, daté du 12 septembre 1944, comme preuve de son comportement sous l’occupation.

Le 1er mars 1955, dans Le Populaire du Centre, Le Bail signa un article intitulé « On croit rêver » dénonçant la revue Trygée, organe mensuel du Mouvement de la Paix qui devait, comme chaque année, organiser un bal dans les locaux de l’École normale supérieure avec l’autorisation du directeur Jean Hyppolite*. Il s’étonnait que ce dernier puisse donner son accord à une revue dirigée par des communistes et des chrétiens, « jésuites du communisme », preuve selon lui que l’ENS était en train d’être noyautée par le PCF. Avec Maurice Deixonne*, lui aussi ancien normalien, il fit des démarches auprès du gouvernement et le Président du Conseil interdit le bal. Hyppolite, s’estimant désavoué, donna sa démission du poste de directeur de l’ENS, épisodes qui soulevèrent un débat contradictoire sur les liens entre politique gouvernementale et libertés universitaires.

Ces prises de position, celles d’avant 1939 déjà, expliquent, en grande partie, les réserves à son endroit des dirigeants du Parti socialiste au plan national, de Léon Blum notamment. Aussi, malgré ses qualités réelles, il n’accéda pas au personnel gouvernemental de la SFIO sous la IVe République. Les démarches des responsables fédéraux en sa faveur en 1956 restèrent vaines. De même, le secrétaire fédéral de la Haute-Vienne n’accéda jamais au comité directeur du parti, alors que sa fédération apportait généralement ses mandats à la direction mollétiste à partir de 1949 et que ceux-ci furent souvent déterminant pour conserver la majorité. Dans sa fédération, « les militants reconnaissaient ses grandes capacités » mais « ils le suivaient plus qu’il ne les entraînait. Il restait lointain, peu familier et se montrait souvent autoritaire » (Antoine Perrier). En 1954, un conflit opposa Jean Le Bail et le Président du Conseil général Regaudie (voir ce nom), qui avait voté contre la CED et dû faire publiquement amende honorable au cours du congrès extraordinaire du 20 septembre 1954. Un conflit plus grave encore l’opposa au sénateur socialiste Gaston Charlet, ancien résistant déporté, avocat des martyrs d’Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) et adversaire résolu de la CED qui fut exclu du Parti socialiste après son vote contre les Accords de Londres et de Paris. Ce dernier devait fonder une Fédération dissidente. Elle dénonçait son sectarisme et son autoritarisme et ses campagnes, jointes à celles des communistes, contribuèrent à faire régresser sa popularité. Les résultats médiocres des socialistes dans le département aux législatives de 1956 - la fédération dissidente arrivant à faire élire Rolland Dumas, ancien avocat de Guingoin - le fait que tête de liste il ait obtenu moins de voix que ses autres colistiers - 4 000 de moins que son suivant Regaudie -, conduisirent certainement au retrait progressif de Jean Le Bail. Le 7 janvier 1956, moins d’une semaine après les législatives, la fédération décidait à l’unanimité de le décharger de certaines fonctions politiques. Puis, le 31 mai, il abandonna la direction du secrétariat fédéral de la SFIO. Il apparaissait comme un obstacle à la réunification des socialistes du Limousin. Il continuait toutefois à assumer la direction du Populaire du Centre et restait le dirigeant de fait de la politique fédérale. Il pris fermement position en faveur de la politique algérienne du gouvernement Guy Mollet refusant « abandon » et « guerre de reconquête », prônant des « réformes profondes ». Mais, favorable au maintien de l’Algérie française, il fut profondément troublé par les méthodes de l’armée et écrivait le 24 avril 1957 dans le Populaire du Centre : « Rien ne peut justifier la torture et mieux vaudrait perdre l’Algérie que de se résigner pour la garder à recourir à des moyens ignobles ». Après la chute du gouvernement Mollet, il se montra hostile à la participation des socialistes. Durant les événements de mai 1958, il fut partisan de la fermeté contre les insurgés en Algérie, appelant aussi les autorités à la reconquête de la Corse après le débarquement des parachutistes.

Le 1er juin 1958, il refusa de voter l’investiture du général de Gaulle, dont il avait déjà rejeté le retour éventuel au printemps. Il persistait « à ne pas accepter le risque de m’en remettre du soin de changer la Constitution à un général partisan du régime présidentiel qu’une frontière bien incertaine sépare du pouvoir personnel » et achevait ainsi son explication de vote dans son journal « N’oublions jamais que le vrai barrage à la dictature communiste n’est pas dans un régime autoritaire, mais dans la fidélité aux pures traditions républicaines dont s’est nourri le socialisme français ».

Contre l’avis de beaucoup de ses camarades qui craignaient la perte du siège de député qu’il détenait, Le Bail posa sa candidature aux élections sénatoriales de 1958, à la succession de Charlet. Il fut élu le 8 juin, au premier tour de scrutin, en même temps que l’autre sénateur socialiste sortant, Lamousse, mais avec un nombre de voix nettement moindre (412 sur 766 inscrits et 448 délégués de la SFIO, alors que Lamousse en obtenait 540). Il était désavoué une nouvelle fois, par les élus socialistes, après les électeurs socialistes en 1956. Le Bail se proclamait un « adversaire irréductible du régime autoritaire instauré par le général de Gaulle ». Georges Lamousse l’autre directeur du quotidien socialiste, son directeur et les autres responsables fédéraux étaient eux favorables à la réforme des institutions. Il pu mener une active campagne contre le projet de constitution jusqu’au 6 septembre mais fut désavoué par la fédération et par celle de la Creuse. Clavaud, directeur du journal, cessa alors de publier ses éditoriaux. Au congrès national d’Issy-les-Moulineaux, les 11-14 septembre, Le Bail dénonça ce qu’il jugeait comme de l’intolérance des partisans du OUI. Il cessa d’être directeur politique du quotidien.

Au Palais Luxembourg, où il siégeait dans la commission des Affaires étrangère et à celle de la Presse, Jean Le Bail, consacrant sa rupture avec le Parti socialiste, rejoignit le groupe des non-inscrits. Il ne siégea que quelques mois et abandonna en janvier 1959 son siège du Palais du Luxembourg, quelques mois avant les nouvelles élections sénatoriales d’avril 1959. Il démissionna alors de la SFIO, dénonçant les « démons de l’opportunisme » auquel aurait cédé Guy Mollet et les notables de sa fédération qui l’avait « trahi » (Le Monde, 30/1/1959). Il abandonna toute activité politique et reprit son enseignement au lycée Gay-Lussac le 2 mai 1959.

Outre l’amertume qu’il ressentait devant un destin politique manqué, Jean Le Bail ressenti bientôt les premières atteintes de la maladie de Parkinson. Il prit sa retraite le 1er octobre 1964, un peu plus d’un an avant sa mort. Le 25 octobre 1965, il mit fin à ses jours. Depuis le 27 octobre 1965, il repose dans le cimetière de Massignac en Charente.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article50062, notice LE BAIL Jean, René, Henri par Justinien Raymond, Gilles Morin, version mise en ligne le 3 mai 2009, dernière modification le 13 septembre 2011.

Par Justinien Raymond, Gilles Morin

SOURCES : Arch. Nat. F7/13085 ; 15516, n° 4874, F7/5000, dossier Montalat, F/1a/3353. — Arch. OURS. — Arch. PPo. BA2, 1956. — Archives D. Mayer, 3 MA 28. — OURS, fédération SFIO de Haute-Vienne. — Comptes rendus des congrès nationaux du Parti socialiste SFIO. — Rapports des congrès de la SFIO, 1944-1960. — S. Broussaudier, "Jean Le Bail", Annuaire de l’Association des anciens élèves de l’ENS, 1966. — G. Lefranc, « Jean le Bail. Les années de formation politique : 1922-1977 », 5 p. dactylographiées communiquées pour la rédaction de cette notice. — Germaine Le Bail, « Jean le Bail (1904-1965) », 5 p. dactylographiées, idem. — Antoine Perrier, "Jean Le Bail", La Corrèze républicaine, 20 novembre 1965. — G. Lefranc, Le mouvement socialiste sous la IIIe République, op. cit., passim. — Jean-François Sirinelli, Khâgneux et normaliens des années vingt. Histoire politique d’une génération d’intellectuels (1919-1945), tome II, Thèse de doctorat d’État, Paris X, 1985, pp. 507, 508, 510, 511. — Noëlline Castagnez, Socialistes en République, les parlementaires SFIO de la IVe République, Paris, PUF, 2004. — Gilles Morin, L’Opposition socialiste à la guerre d’Algérie et le Parti socialiste autonome, un courant politique de la SFIO au PSU (1954-1960), thèse d’histoire, université de Paris 1, 1992. — Le Monde, 30 janvier 1959, 28 et 30 octobre 1965. — État civil de Redon. — Notes de Jacques Girault.

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