GARNIER Louis, Achille (version DBMOMS)

Par Jean Charles, Claude Cuenot

Né le 11 août 1916 à Lons-le-Saunier (Jura), mort le 19 mai 1964 à Menton (Alpes-Maritimes) ; employé de bureau puis permanent politique ; militant socialiste puis communiste ; résistant, déporté à Mauthausen ; secrétaire permanent de la fédération communiste du Doubs (1947-1956) ; député du Doubs (1956-1958), conseiller général du canton d’Audincourt (Doubs) de 1958 à 1962.

Assemblée nationale, Notices et portraits, 1956

Né de père inconnu, Louis Garnier fut élevé par sa mère, d’abord à Crançot (Jura) où elle était commerçante, puis à Besançon, dans le quartier populaire d’Arênes. C’est là qu’il prépara et obtint le certificat de fin d’études supérieures puis un brevet commercial et un CAP de commis de banque. Il travailla ensuite, durant un bref laps de temps, chez Anguenot, fabricant d’horlogerie à Villers-le-Lac (Doubs). Un amour passionné de la nature, du camping, des rencontres fraternelles qui perdura longtemps, lui fit très tôt rejoindre le mouvement des Auberges de Jeunesse.

Louis Garnier adhéra aux Jeunesses socialistes de Besançon en décembre 1933, au Comité antifasciste de cette ville en février 1934 et à la CGT en novembre suivant. Il joua un rôle essentiel dans la crue des Jeunesses socialistes, qui comptaient 270 adhérents en septembre 1936 contre 60 en janvier. Après avoir rejoint la SFIO en décembre 1935, il prit une part active à la campagne législative de Jean Minjoz* au printemps 1936 ; c’est son dynamisme qui le porta au secrétariat départemental des JS en 1937.

Mais le choix de la non-intervention en Espagne, les contacts, qu’il eut, dans le cadre des campagnes antifascistes, avec les Jeunesses communistes le rapprochèrent de celles-ci ; dès 1937, il tenait un discours si unitaire que certains militants socialistes le soupçonnaient d’être déjà parmi eux un « sous-marin » communiste : au nom des JS, il salua, fin 1937, le congrès départemental des JC qui se tenait à Morteau, en des termes si chaleureux qu’il y nouât de solides relations. C’est en particulier là que naquit avec Robert Charles une amitié qui perdura jusqu’à sa mort. Ces amitiés nouvelles, les choix politiques qu’il contestait de plus en plus le conduisirent à démissionner de la SFIO courant 1938.

Louis Garnier se serait rapproché ensuite du PSOP de Marceau Pivert, auquel il aurait adhéré lors de son service militaire en région parisienne, à partir d’octobre 1937. Mais c’est une information policière de 1956 à prendre avec précaution. Il semblait, en effet, si proche du PC que, sans sauter le pas de l’adhésion, il aurait approuvé sans état d’âme le Pacte germano-soviétique ; c’est du moins ce qu’il avance dans sa « bio » officielle de novembre 1945 ; de sorte que cette donnée doit être accueillie elle aussi avec circonspection.

Démobilisé en août 1940, il travailla comme auxiliaire à la préfecture du Doubs en novembre suivant, au fichier des étrangers, service des réquisitions, puis au génie rural à partir d’avril 1941. Il y rencontra Andrée Fornage, « Dady », dactylo, qu’il épousa le 14 juin suivant à Besançon. Il entra bientôt en rapport avec le jeune communiste Denis Bideaux qu’il connaissait depuis leur commune enfance dans les quartiers populaires, puis il rejoignit le Parti communiste début juillet 1941, lors d’une rencontre avec le secrétaire fédéral Marius Jacquemard*. Il fut arrêté avec quatorze autres militants, le 13 novembre 1941, pour la distribution d’un tract appelant à commémorer le 11 novembre. Jugé et condamné à quatre ans de prison par la Cour spéciale le 8 décembre, jour même de naissance de son premier enfant, incarcéré durant quinze mois à Besançon, il y rencontra André Frontczak d’Audincourt. Louis Garnier tenta, sans succès, de s’évader avec la complicité de son épouse en avril 1942, de sorte qu’il récolta une année de prison supplémentaire et que « Dady » fut quelque temps incarcérée.

Louis Garnier connut ensuite successivement les prisons de Clairvaux, Blois et Compiègne, qui furent ses universités, comme pour nombre de communistes : occasion de lire, de se former au contact de militants comme Marcel Paul* ou Auguste Havez*, d’assurer lui-même des cours ou encore d’apprendre à jouer aux échecs à d’autres détenus.

Il fut ensuite déporté au camp de Mauthausen, -dont quatorze mois à l’annexe du Loibl-Pass près de la frontière yougoslave. Malgré un corps vigoureux que lui avait donné la pratique précoce du sport, sa santé fut profondément atteinte par ces années de détention et de camp ; puis, après son retour dans le Doubs, un militantisme à corps perdu contribua encore à sa mort précoce.

Le camp-annexe de Loibl-Pass, où Louis Garnier était, avec Maurice Collin et Albert Morin, responsable du triangle de direction communiste (en charge de l’organisation militaire, des liaisons extérieures, des rapports avec les autres nationalités), fut libéré le 7 mai 1945 par les partisans yougoslaves. Avec 117 autres déportés, il décida de continuer le combat à leurs côtés durant ces quelques semaines de fin de la guerre, au sein de la brigade française « Liberté », dont il devint commissaire politique.

Louis Garnier revint à Besançon le 20 juin 1945 et travailla comme comptable, puis comme employé à EDF. Aussitôt happé par les responsabilités politiques, membre dès sa libération, de l’équipe dirigeante de la Fédération communiste du Doubs et du Territoire de Belfort aux côtés de Léon Nicod*, Fernand Mamy, Denis Bideaux*, Raymond Fallot*, Mathilde Filloz*, il incarnait l’accession à la direction fédérale d’un noyau plus jeune, issu de la Résistance.

Secrétaire à l’organisation, Garnier suivit une première école centrale « d’org » d’un mois en novembre 1945. Il succéda à Denis Bideaux comme secrétaire fédéral permanent en 1947 et suivit l’école centrale de quatre mois l’année suivante. Le parti communiste avait décuplé dans le Doubs son électorat de 1936, passant de 3 909 voix à 36 507 en novembre 1946 (24,1 % des suffrages exprimés) mais le nombre d’adhérents n’avait pas progressé dans la même proportion : 5 100 en décembre 1946 contre 2 575 en 1937. Ses 23 sections auraient en effet regroupé 186 cellules locales, 6 cellules rurales et 74 cellules d’entreprises. Pour pallier cette relative faiblesse dans les entreprises, le PC déplaça son centre vers la région d’Audincourt-Montbéliard, région industrielle, où électeurs et adhérents communistes étaient les plus nombreux ; de sorte que Louis Garnier s’installa à Audincourt (Doubs). Il fut pour beaucoup dans le renforcement de l’influence communiste, mais le PC resta faible dans les entreprises, chez Peugeot notamment, faute de cadres, d’un manque de liaison entre le parti et les responsables syndicaux et aussi en raison des réticences de travailleurs qui préféraient être organisés sur une base locale. C’est vraisemblablement pour surmonter ces manques que Louis rencontrait chaque semaine Robert Charles, alors secrétaire de l’UD-CGT. À la fin de sa vie, ce dernier considérait encore ces relations étroites non seulement comme normales mais nécessaires.

Louis Garnier, tête de liste aux élections municipales d’Audincourt, échoua de peu en 1947 et il anima l’opposition en tant que conseiller, réélu en 1953. Il fut candidat du PCF lors de quatre scrutins législatifs en 1951, 1956, 1958 et 1962. Le second, le 2 janvier 1956, fut couronné de succès : avec 14 % des voix et en dépit de deux apparentements, le PCF obtint l’élection de sa seule tête de liste qui totalisa 21 914 voix sur 155 795 suffrages exprimés. En 1958 et 1962, en revanche il fut battu par le candidat gaulliste Georges Becker.

Entre 1956 et 1958, Louis Garnier fut membre de la commission des pensions et membre suppléant de la commission des immunités parlementaires à l’Assemblée nationale. Son travail de député concerna surtout les problèmes du département du Doubs (proposition de loi tendant à rétablir le droit aux prestations familiales pour les ouvriers français travaillant en Suisse, proposition d’aide aux sinistrés de la crue du Doubs, etc.) ; et bien sûr la question des pensions. Il rapporta, au nom de sa commission, sur la proposition de Marie-Claude Vaillant-Couturier tendant à inviter le gouvernement à étendre la liste des prisons et camps de « déportés » aux centres de Huy, Louvain, Wesermund, Kala, et d’une façon générale hors du territoire national. Au nom de cette même commission, il déposa aussi un rapport tendant à une meilleure contribution française au mémorial d’Auschwitz.

Courageux sur le plan politique, Louis Garnier n’avait rien du suiveur. Très respectueux d’une discipline de Parti communiste qu’il jugeait nécessaire, il n’en défendait pas moins avec âpreté ses convictions et savait dire ses désaccords et ses doutes ; cela ne fit pas que des heureux en haut lieu. Un contentieux s’accumula progressivement : à la révélation des crimes de Staline, qui le déchira, puis à la mise sous le boisseau, par la direction du PCF, du rapport secret de Khrouchtchev, s’ajouta un nouveau désaccord sur la politique algérienne de son parti, lors du vote des pouvoirs spéciaux à Guy Mollet en mars 1956 : il les accepta, par discipline, mais en faisant état de ses doutes lors du débat au groupe parlementaire communiste. La visite à Belgrade de la délégation soviétique conduite par Khrouchtchev en mai 1955, la dénonciation publique de la politique du Kominform à l’égard de la Yougoslavie lui permirent de faire état publiquement de désaccords politiques déjà anciens. Il n’avait jamais digéré la mise à l’index de la Yougoslavie et la campagne frénétique déclenchée contre Tito. Il s’ouvrait fréquemment de ces désaccords à ses intimes, en particulier à Robert Charles. L’amitié avec celui-ci était consolidée par la complicité entre leurs deux épouses, Dady et Lily, également militantes.

Son élection – imprévue - à la députation aux élections du 2 janvier 1956 lui permit d’acheter une automobile, de cesser de parcourir, en tous sens et en tous temps, le département sur sa légendaire moto et de sortir — très provisoirement — de la gêne. Car au début des années 1950, son militantisme sans mesure contribua à nouveau à la dégradation de la vie matérielle du foyer ; sa paye, dérisoire, de permanent lui était très irrégulièrement et parfois pas du tout versée. Nombreux furent les Noël où « Dady » ne put offrir qu’une orange à ses cinq enfants qu’elle éleva pratiquement seule, tandis que « Loulou » fut pour eux un père trop absent et peu disponible ; ils le supportèrent mal. Dans et hors ces permanentes épreuves financières, « Dady » fut bien autre chose que le simple soutien ou le faire-valoir de son mari : conseillère municipale de Besançon au lendemain de la guerre et pilier de l’Union des femmes françaises, elle fit en outre vaillamment face à cette vie de permanent désargenté.

Secrétaire départemental de la FNDIRP, vers 1958, Louis Garnier resta membre du bureau fédéral du PCF. Mais est-ce l’effet de ses désaccords ou d’une échine trop raide ? Dès fin 1955, il fut progressivement poussé sur le bas-côté : la direction du PCF proposa de lui ôter la fonction de secrétaire fédéral permanent, au profit de Serge Paganelli*, jugé plus souple (Garnier étant secrétaire politique, non permanent). Certains allèrent même jusqu’à dire que Serge Paganelli aurait le traitement de permanent et que Garnier pouvait vivre avec sa pension de déporté. Cette décision, prise dès l’automne 1955, fut avalisée par la conférence fédérale du printemps 1956, préparatoire au XIV° congrès du PCF tenu au Havre en juillet 1956. Louis Garnier, élu conseiller général du canton d’Audincourt en avril 1958 et seul communiste dans l’assemblée départementale, céda ce mandat à Serge Paganelli* dès mars 1962. Il s’effaça progressivement, mais il en resta profondément blessé.

Louis Garnier, fidèle et passionné en amitié était remarquablement sociable. Aucune fête ne se déroulait sans que « Loulou », de sa belle voix de ténor, pousse la chansonnette. Sérieux, méthodique, Louis Garnier fut aussi un bon orateur et un militant impressionnant, à la fois par sa force de conviction et son calme, coupé de brusques colères. Car il avait aussi un tempérament de fonceur, un caractère volontiers bagarreur, qui « n’avait peur de rien », comme le disait André Vagneron* qui fut l’in de ses proches. À l’occasion, il pouvait se montrer teigneux. En 1956, il gifla, en pleine Assemblée nationale, Jean-Marie Le Pen, alors jeune député poujadiste, qui venait d’insulter Marie-Claude Vaillant-Couturier.
Louis Garnier mourut subitement le 19 mai 1964. Une foule considérable assista à ses obsèques. Un lycée professionnel d’Audincourt et plusieurs rues de villes du département portent son nom.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article50216, notice GARNIER Louis, Achille (version DBMOMS) par Jean Charles, Claude Cuenot, version mise en ligne le 13 mai 2009, dernière modification le 12 octobre 2021.

Par Jean Charles, Claude Cuenot

Assemblée nationale, Notices et portraits, 1956

SOURCES : RGASPI, Moscou, 495 270 8935. — Claude Cuenot, Ouvriers et mouvement ouvrier dans le Doubs de la fin de la Première Guerre mondiale au début des années 1950, thèse histoire Dijon, 2000. — Fédération communiste du Doubs, Un homme, une vie : Louis Garnier, 1990. — Marcel Castioni, Le « caco », autobiographie pour les miens, édité par et pour sa famille, faculté des lettres Besançon, 2000, 262 p. — Arch. Dép. Doubs, renseignements généraux, dossier « Louis Garnier ». — Arch. fédération du Doubs du PCF, 118 J 12, réunions du bureau fédéral. — Arch. comité national du PCF, liste des comités fédéraux, biographie du 12 novembre 1945, rapports du secrétariat. — www.assemblee-nationale.fr.~: notices biographiques des députés. — DPF, op. cit. — Témoignages de Jean Charles, André et Mauricette Vagneron. — Notes de Paul Boulland.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
fiches auteur-e-s
Version imprimable Signaler un complément