FANON Frantz

Par René Gallissot

Né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France (Martinique), mort de leucémie le 6 décembre 1961 à la clinique Bestheda près de Washington (États-Unis) ; nommé en octobre 1953 médecin-chef à l’hôpital psychiatrique de Blida (Algérie), démissionne à la fin de 1956 ; à Tunis à partir de 1957, membre de l’équipe du journal du FLN El Moudjahid, nommé par le GPRA ambassadeur itinérant en Afrique noire.

Cinquième enfant d’une fratrie de huit enfants, Frantz Fanon était aussi le troisième garçon d’une famille martiniquaise rangée comme noire. Le père était inspecteur des douanes ; la mère était une « mulâtresse », née d’un planteur « blanc », dit créole ou béké, et d’une fille de famille anciennement venue d’Alsace du nom d’Hausfelder. Frantz Fanon ne parlera presque jamais de sa mère. Tous se pensaient comme Français, célébrant la Révolution française le 14 juillet en ayant l’idée que la Grande Révolution avait aboli, pour un temps, l’esclavage.

L’éveil politique à Fort-de-France se fit au lycée Schoelcher, du nom de l’abolitionniste de 1848, aux contacts de ses camarades les plus proches, Mauzole et Marcel Manville*, de trois ans plus âgés, qui ont pour professeur en classe de philo, Aimé Césaire, poète célèbre pour avoir publié en 1939 Cahiers du retour au pays natal et communiste. L’espoir des jeunes esprits libres va aux forces gaullistes présentes à La Dominique voisine plus qu’à La Martinique. En janvier 1943, à dix-huit ans, Frantz Fanon gagna La Dominique.

La Martinique se souleva contre l’amiral Robert ; les envoyés de De Gaulle mobilisaient en faveur des Forces françaises libres. Les trois amis, Mauzole, Manville et Frantz Fanon, s’engagèrent au Bataillon Cinq, celui des Antillais qui allait rejoindre l’armée d’Afrique du Nord. Les Antillais étaient classés aux côtés des « Européens » ; les Nord-africains avaient leurs guitounes à part, tirailleurs, zouaves ou tabors pour les Marocains, et tout en bas des Africains noirs, les troupes à tout faire qu’étaient les « Sénégalais ».

Première expérience de l’Afrique du Nord ; les jeunes Antillais débarquèrent à Casablanca à l’été 1944, gagnèrent Guercif à l’intérieur puis passèrent en Algérie. À Alger, repérés pour avoir fait entendre leurs observations par un délégué gaulliste guyanais, les trois jeunes du trio, traités d’intellectuels, furent expédiés à l’école des aspirants qui était à Bougie (Bejaia). Jeunes officiers, ils furent envoyés à Oran rejoindre la 2e DB, la division Leclerc, qui débarqua au sud de la France à Saint-Tropez et fit la campagne de France. Au cours d’un affrontement près de Montbéliard, aux portes de l’Alsace, Frantz Fanon fut blessé dans le dos et brièvement hospitalisé.

Il repartit au combat à l’heure du « blanchiment des Forces françaises libres » quand on mêla les FFI de l’intérieur métropolitain aux troupes de la France libre jugées un peu trop « noires ». Il se retrouva avec huit Antillais seulement dans la « poche de Colmar », moment critique de la Bataille d’Alsace. Pour Fanon le nationalisme français, appelé à gauche patriotisme républicain, était pétri de racisme colonial. « Un an que j’ai laissé Fort-de-France, écrit-il à ses parents. Pourquoi ? Pour défendre un idéal obsolète… Si vous appreniez un jour ma mort face à l’ennemi, consolez-vous mais ne dites jamais : il est mort pour une noble cause… ; car cette fausse idéologie, bouclier des laïciens et des politiciens imbéciles, ne doit plus nous illuminer. Je me suis trompé !… ». « Fanon n’aimait pas avoir fait cette guerre » écrira son assistante en psychiatrie, Alice Cherki.

Démobilisé, Frantz Fanon fut de retour à Fort-de-France. Tandis que ses amis bacheliers partirent faire leurs études à Paris, il dut d’abord passer le baccalauréat. À son tour, il eut pour professeur Aimé Césaire à qui il montra ses poèmes et pour lequel il participa à la campagne électorale. L’écrivain communiste s’en tenait encore à la départementalisation au nom de l’égalité en droit. Bachelier, Fanon obtint une bourse d’études de médecine qui le conduisit à Lyon. S’arrêtant à Paris auprès de Marcel Manville, il se familiarisa avec la pensée marxiste, celle du jeune Marx critique de l’idéologie.

Les débats étaient aussi marqués par l’existentialisme et la découverte des affrontements d’idées en Autriche et en Allemagne des années 1920 face au national-socialisme. Il s’intéressa à l’ethnologie et à la psychanalyse. Pour la compréhension de la société américaine et coloniale, il privilégia la lecture de Richard Wright.

À partir de 1946 à Lyon, il ne s’en tint pas aux études proprement médicales ; il s’inscrivit à la Faculté des lettres et alla aux cours du philosophe Merleau-Ponty et de l’ethnologue Leroi-Gourhan. Il composa trois pièces de théâtre reprenant à l’école de Camus et de Sartre*, les thèmes liés de l’action et de l’engagement ; la première Les Mains parallèles fut envoyée à Jean-Louis Barrault qui n’a jamais répondu ; la seconde L’œil se noie et irrémédiablement la troisième, La conspiration, restèrent dans les tiroirs. « Intellectuel colonisé » comme il ne cessa de se présenter, il collabora au périodique des étudiants coloniaux : Tam-Tam. Il cultiva l’isolement qu’il poursuivit en un sens dans le compartimentage des conquêtes féminines à la Faculté des lettres. Il eut une fille en 1948 ; il l’apprit alors qu’il était interne à Dôle et la reconnut, servi par les conseils de son ami Marcel Manville devenu avocat ; elle porta donc le nom, Mireille Fanon, sans qu’il épouse sa mère. Frantz Fanon s’écarta de l’antiracisme qu’il jugait banal sinon conformiste de Marcel Manville qui lui faisait valoir son engagement au MRAP. Depuis sa quatrième année de médecine, il était attiré par la psychiatrie pour l’investigation des fantasmes et leur traitement social. Après une stricte année d’internat dans le Jura voisin à Dôle, il revint à Lyon en psychiatrie auprès du professeur Dechaume.

Il lui fallut soutenir une thèse. Il horrifia le professeur Dechaume en lui présentant ce qui deviendra ensuite son premier livre : Peau noire, masques blancs, un manuscrit de considérations très personnelles en leur exposition violente sur le racisme anti-nègre ; les exemples étaient interprétés selon des approches venant de Freud, par l’attention aux complexes sexuels familiaux, voire de Lacan dont les textes étaient encore peu connus mais dont Fanon reprenait les commentaires du « stade du miroir ». La situation coloniale qui fait l’aliénation des Noirs et renvoie le Noir au Blanc supérieur de nature et de culture, fait de la condition de colonisé une pathologie qui relève de l’effet miroir. Le texte fut dicté à son amie étudiante en lettres. Les livres de Fanon furent en effet écrits sous la dictée ; l’écrit qui naissait prenait le rythme de la parole et de la déambulation ; la maturation était restée interne jusqu’à cette énonciation vivante et qui demeurait immédiate, vive et portée à l’extrême. En 1952, Frantz Fanon épousa cette étudiante Marie-Josephe Dublé (« Josie »), qui le suivit à Alger et à Tunis et lui donna un fils Olivier en 1955.

Conseillé et guidé par un camarade assistant de Dechaume, Frantz Fanon se plia aux règles académiques de formalisation de la thèse en médecine et en médecine qui privilégiait l’hérédité, en traitant d’un cas de dégénérescence du cervelet et de la moelle épinière (Troubles mentaux et syndromes psychiatriques dans l’hérédo-dégnérescence spinocérébelleuse : un cas de malade de Friedrich avec délire de possession). Reçu docteur, à la fin de 1951, il accomplit un stage de remplacement aux Antilles pour en revenir très vite, frappé par le marasme des idées et l’impasse de la départementalisation qui reconduisait à ses yeux les liens coloniaux entre la France et « les Isles ». Il rejoignit l’équipe du docteur François Tosquelles, un antifranquiste espagnol réfugié en Lozère à Saint-Alban, qui pratiquait la psychothérapie. Dans cette institution psychiatrique, Tosquelles fit « vivre ensemble » fous et pas fous, soignants et pensionnaires ; il fallait « désaliéner l’institution psychiatrique » et resocialiser les malades mentaux. Frantz Fanon resta quinze mois dans ce lieu de formation. Il prépara le médicat des Hôpitaux psychiatriques qui permettait d’accéder à la responsabilité d’un service psychiatrique public ; il réussit le concours en juin 1953.

Sa pensée s’employa à la déconstruction du racisme colonial qui pour lui, par expérience, était un racisme de couleur selon l’appellation anglo-américaine ; la finalité visa la reconstruction, après désaliénation, d’un homme total. Frantz Fanon eut la chance en 1952 de voir son effort, y compris sur lui-même, et ses démonstrations par l’écrit, connaître la publication. À Lyon, il était l’élève de Michel Colin beau-frère de Jean-Marie Domenach, rédacteur en chef de la revue personnaliste Esprit. S’éloignant de son communautarisme chrétien de fondation, Esprit entra dans le débat d’époque entre marxisme et existentialisme, et plus encore s’ouvrit aux questions coloniales. La revue publia en février 1952, le premier article de Fanon « Le syndrome nord-africain ».

L’analyse de cas concernait les travailleurs algériens de l’immigration coloniale en les identifiant à l’ouvrier exilé ; l’exil le coupa de son histoire, de ses relations originelles ; cette aliénation en fit un objet sous le mépris, y compris le mépris médical.

La réaction à vif au racisme de couleur fut plus directe encore dans l’ouvrage adressé à Francis Jeanson* (directeur de collection aux éditions du Seuil) qui lui donna pour titre Peau noire, masques blancs. Frantz Fanon avait titré « Essai sur la désaliénation du Noir ». L’existentialisme était sous-jacent ; l’insistance sur la volonté d’appropriation sexuelle venait de Wilhem Reich. Le livre rompait avec la notion de négritude exposée par L.-S. Senghor . Il répondait à l’essai publié deux ans auparavant : Psychologie de la colonisation d’Octave Mannoni qui partait de sa connaissance de la société coloniale de Madagascar. Frantz Fanon se refusait au culturalisme qui entendait montrer comment en réciprocité se construisait la personnalité de base du colonisateur et celle du colonisé. Cette approche fut renouvelée par l’étude d’Albert Memmi qui fait du rapport colonial un rapport de domination dans Portrait du colonisé suivi du Portrait du colonisateur qui viny plus tard en 1957.

Son camarade Marcel Manville souhaitait voir Frantz Fanon, tout nouveau médecin des hôpitaux psychiatriques en juin 1953, revenir aux Antilles. Des obstacles se levèrent du côté des autorités académiques et politiques soupçonneuses devant cet écrivain qui venait de commettre un coup d’éclat intellectuel et cet adepte d’une psychiatrie en dissidence. Pour l’avoir rencontré dans le milieu parisien de la revue Présence africaine, Frantz Fanon s’adressa au socialiste sénégalais et écrivain L.-S. Senghor en pensant à un poste à Dakar ; sans suite. Frantz Fanon se porta candidat sur un poste qui venait d’être créé à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville ; il prit ses fonctions le 23 novembre 1953. L’Algérie n’était donc pas première ; elle va le devenir en étant vue comme exemplaire par le combat de libération nationale qui, pour Fanon, était le temps radical de désaliénation des colonisés.

À l’intérieur de l’hôpital, par sa présence physique, par le magistère de la voix, par sa façon d’occuper l’espace et son pouvoir d’attraction, cet intrus de couleur était déjà un défi au racisme colonial. Il bousculait la hiérarchie et les cloisonnements et secoua les méthodes, soulevant l’hostilité d’une part du personnel. Au début avant son départ au service militaire, il eut le concours du jeune médecin Jacques Azoulay de famille juive algéroise et membre du PCA ; il fut ensuite aidé au passage d’autres internes, Slimane Asselah formé au MTLD qui mourra après torture, Georges Counillon qui soutiendra le maquis rouge de l’Ouarsenis, Meyer Timsit communiste également, et par l’arrivée d’un interne permanent et d’une externe assidue qui vont partager ses pratiques : Charles Geronimi né en Algérie et entré au PCA, et à la fin de 1955, Alice Cherki de famille juive algérienne ; tous deux le suivront à Tunis. Il obtint aussi des soutiens dans une part du personnel. Un directeur socialiste avait élargi le recrutement des infirmiers musulmans aux côtés des européens ; ils furent assez nombreux à être syndiqués à la CGT mais traversés par les tensions entre communistes et nationalistes qui eurent bientôt des liens avec le FLN à Blida et l’ALN du massif de Chréa.

À Blida, il se fit remarquer dans les débats au ciné-club mais n’eut pas d’ancrage. C’est d’Alger que vinrent les contacts, par les Amitiés algériennes autour d’André Mandouze* qui publiait Consciences maghribines.

Frantz Fanon participe à l’expérience de l’hôpital de jour qui reçevait les patients voire les blessés de l’extérieur, Pierre Chaulet alerté par les militants du FLN lui demanda d’apporter ses soins aux maquisards traumatisés, blessés ou en difficulté. Des relations se nouèrent avec le commandement de la Wilaya 4 avec le futur commandant Azzedine et plus encore, doublées de respect et d’amitié, avec le futur colonel Saddek (Slimane Dehilès) ; finalement à la fin de 1956, Frantz Fanon fit le point du projet national de libération dans une rencontre avec les dirigeants du FLN à Alger : Ramdane Abane* et Benyoucef Benkhedda* qui restèrent ses références sur le sens de la Révolution inscrit dans la plateforme de la Soummam, critique du mouvement ouvrier comprise.

À travers les heurts de l’été et de l’automne 1956 de Suez à Budapest, Frantz Fanon reprit sa réflexion sur le racisme de couleur. À la fin septembre, F. Fanon gagna Paris pour présenter une intervention au premier Congrès des écrivains et artistes noirs qui se tint à la Sorbonne. Il reprit avec vigueur les points tranchants de sa dénonciation. Le racisme biologique est relayé par un racisme culturel qui répond du système d’oppression coloniale ; aussi ce racisme est partagé aussi bien par le petit blanc, qui s’élève par là au-dessus des colonisés, que présent dans la métropole qui garantit la domination.

En octobre, alors que le Ministre-Résidant, le socialiste Lacoste, accélèrait la répression par tous les moyens, Frantz Fanon retrouva à l’hôpital de Blida une situation impossible ; la grève des infirmiers du nouveau syndicat UGTA fut durement réprimée ; le contrôle policier se généralisa. En décembre 1956, avant même la rencontre avec Ramdane Abane, il décida de démissionner de son poste de médecin-chef. Dans sa lettre adressée à Robert Lacoste, il reprit l’argumentation exposée par le juriste avocat Manville : la situation en Algérie relevait d’un état de non-droit. La réponse fut un arrêté d’expulsion dans la première semaine de janvier 1957 ; il quitta Blida par Alger pour s’abriter un temps à Paris. Sa femme et son fils quittèrent l’Algérie pour le retrouver à Tunis.

Après ses trois ans de séjour à Blida, les deux mois passés à Paris comptèrent pour précipiter son choix politique. Il fut frappé des réticences des syndicats français et de la faiblesse des positions et des actions du PCF qui ne parle que de paix en Algérie qui servirait l’intérêt français ; on est loin du soutien à une lutte d’émancipation. Il est choqué d’entendre ce discours de « Français qui parlent aux Français ». Il est vrai qu’il a été accueilli ou recueilli, faute de réseau, à Clermont-de-Oise par Jean Ayme qui dirige l’asile psychiatrique ; en trotskyste lambertiste, celui-ci ne ménage pas le PCF. Il se rendit compte que Frantz Fanon n’avait en fait pas de « formation politique » selon la formule en usage dans le mouvement ouvrier, ce qui veut dire aussi « sans base marxiste ». Aussi se mirent-ils à lire et plus encore à discuter sur la situation algérienne, les textes d’Engels sur la famille et les analyses du bonapartisme par Marx. Juste avant son arrestation à la fin février, ancien des Amitiés algériennes de Mandouze*, Salah Louanchi, à la tête de la Fédération de France du FLN, prépara le départ de Fanon pour Tunis par la Suisse et l’Italie. Ainsi pris en charge par le réseau du FLN, Frantz Fanon rejoignit en mars-avril 1957, la « base extérieure » de la lutte armée algérienne.

Frantz Fanon entra au Service de presse du FLN qui devait transformer le périodique Résistance algérienne en un vrai journal suivi qui allait être El Moudjahid. Le syndicaliste tunisien Ben Salah qui était ministre de la Santé, plaça le docteur Fanon à mi-temps sur un poste à l’hôpital psychiatrique de la Manouba, dans les champs à la sortie de Tunis. Frantz Fanon n’était pas qu’un journaliste d’honneur parce qu’intellectuel colonisé, Français du département de la Martinique, il devint membre du FLN ; dans ses articles il écrivait « Nous algériens ».

À René Vautier*, qui filmait femmes et enfants algériens aux frontières, il imposa le contrôle du Service d’information ; il n’était pas pensable « d’envisager que la direction du FLN laisse un communiste français évoluer librement au sein des maquis algériens avec sa caméra et utiliser ensuite sans contrôle du FLN les images qu’il ramènera ». Ce n’est probablement pas innocemment que Fanon fut placé à la tribune de la Conférence de presse organisée à Tunis pour répondre aux accusations françaises à la suite de la découverte du charnier de Melouza à la fin mai 1957. Sur la foi d’un rapport trompeur de la Wilaya 3, il attribua la tuerie à la fureur de l’armée française. Par la suite, et plus encore après la disparition de Ramdane Abane*, à la fin de 1957, étranglé au Maroc, Frantz Fanon s’en tient au silence sans jamais mettre en cause publiquement quelque action du FLN. Il conserva toute sa confiance au colonel Saddek et plus encore porta haut la vision qu’il se donna de la Révolution algérienne.

Quand le Service d’information fut réorganisé après juin 1957 sous l’égide d’Ahmed Boumendjel*, Frantz Fanon conserva toute sa place au Moudjahid. Dans ses articles de décembre 1957 et janvier 1958, Fanon systématisa sa critique des démocrates et intellectuels français qui rejettaient la torture du point de vue français et non pas en son racisme foncier, et apportaient la confusion en renvoyant la guerre algérienne au terrorisme sans voir sa raison de libération. Sartre lui-même fut apostrophé ; il s’en souviendra. Après la constitution du GPRA, le ministère de l’information fut pris en charge par M’Hamed Yazid* qui fit passer en premier l’action internationale ; Fanon était en retrait.

Il fut accaparé par les tâches médicales au grand hôpital de Tunis, Charles Nicolle, à partir de septembre 1958 ; il reprit l’expérience de Blida, celle de l’hospitalisation de jour et celle des soins aux réfugiés et traumatisés de l’ALN avec le concours du Dr Martini* pour assister les handicapés. Cette fois il fut entouré et soutenu par des médecins tunisiens, notamment des communistes juifs qui étaient ouverts à la psychanalyse ; il retrouva l’assistance de ses deux complices de Blida, Charles Geronimi et Alice Cherki qui allèrent encore plus loin dans l’approche analytique. C’est le moment où Fanon approfondit ses lectures de Freud et de Ferenczi sur les névroses de guerre ; il entendit les récits des patients pour dresser des études de cas aux frontières du normal et du pathologique. Il s’intéressa aux enquêtes de Giovanni Pirelli qui avait quitté sa grande famille de bourgeoisie milanaise pour recueillir les récits des combattants algériens, et suivit le travail de Jacques Charby* auprès des enfants réfugiés. Plus que pour continuer ses polémiques au journal du FLN, c’est pour donner le sens émancipateur de la conscience nationale à l’œuvre dans le combat algérien qu’il dicta par chapitres faits d’exemples et d’expériences pour le livre qui deviendra L’an V de la Révolution algérienne.

Comme la nation prime sur tout, F. Fanon ne prend pas en compte les croyances religieuses ; aucune part d’arabo-islamisme. La question de l’émancipation féminine ouvrait l’ouvrage par un chapitre à part : « L’Algérie se dévoile ». Fanon démontait les pratiques coloniales qui ont à la fois entretenu le port du voile et fait une parade falsificatrice de voiles enlevés depuis la guerre et au 13 mai 1958. L’exemple des maquisardes est tout autre ; l’émancipation est accomplie par l’engagement dans la guerre qui produit la mutation des mentalités.

Durant l’été 1959, parallèlement à la dictée des chapitres, Frantz Fanon participa à l’élaboration du programme du FLN pour répondre à la demande du CNRA ; le projet entendait définir l’État qui se mettait en place à l’indépendance. Dans le groupe de travail, il se trouva en concordance de vue avec ceux qui avaient une formation marxiste ou s’inscrivaient dans la trajectoire du mouvement ouvrier et de sa finalité socialiste. Ce sont ces discussions qui trouvèrent une expression dans le dernier chapitre du livre qui définit la place de la minorité européenne et des Juifs d’Algérie. « Les avocats ou les médecins juifs qui partagent dans les camps ou en prison le sort de milliers d’Algériens attestent la réalité multiraciale de la Nation algérienne ». La majuscule est de Fanon ; la conscience nationale fait l’homme nouveau.

Sans l’introduction écrite in fine et ajoutée par la suite, François Maspero sortit le livre à la fin novembre 1959 non sans avoir opéré une première diffusion avant que ne tombe la saisie ; nouvelle sortie et nouvelle saisie en février-mars 1960. Le titre donné était L’An V de la Révolution algérienne alors que Fanon avait écrit modestement : Réalité de la nation algérienne. François Maspero indique en sous-titre Sociologie d’une Révolution. Fanon ne se reconnaissait pas en sociologue, même si à Tunis il avait accepté et se montrait flatté de donner des cours au département de sociologie de la Faculté. Pour Fanon, si la psychologie, la psychanalyse, la pathologie se doivent d’être sociales et plus encore si toute thérapie, sans exclure les ressources de la médecine, doit plus encore être sociale -il faut socialiser l’asile disait-il-, son approche et sa démarche sont en dehors des sciences sociales.

Il fut délégué du FLN à des conférences ou envoyer en missions. En décembre 1958, il fit partie de la délégation algérienne à la première Conférence des Peuples africains qui se tint à Accra au Ghana. Il accomplit des missions au Caire, au Maroc et d’autres séjours en Afrique noire. Déjà à Tunis, il assura les contacts avec les représentants des mouvements de libération présents venant des colonies espagnoles et portugaises, et des mouvements en lutte dans l’ancien empire français, en refusant la continuité coloniale de la Communauté mise en place par les conseillers du général De Gaulle autour de Foccard à l’Élysée. À Tunis, il attendit beaucoup de l’Union des populations du Cameroun et du marxisme africain de Félix Moumié.

Dans le sillage du panafricanismee de Gwamé N’Krumah, devenu président du Ghana et qui a ses sources dans le mouvement noir d’Amérique et des Caraïbes, Frantz Fanon affirma son radicalisme au IIe Congrès des écrivains et artistes noirs à Rome en mars 1959 ; il marqua aussi sa rupture avec les approches sociologiques et les espoirs d’évolution graduelle de Richard Wright dont venait de paraître la traduction française de Écoute, homme blanc qui fit en outre l’objet d’une critique en flèche dans le Moudjahid. Dans ces rencontres africaines avec N’Krumah et Moumié, et Sékou Touré (Guinée), Patrice Lumumba (Congo), Amilcar Cabral (Cap-Vert), Julius Nyéréré (Tanzanie), Roberto Holden (Angola pour l’époque), puis Modibo Keita (Mali) de plus en plus fréquemment, et qui devaient se retrouver à Tunis au second congrès des Peuples d’Afrique prévu au début de 1960, Frantz Fanon n’entra pas dans la vision d’une convergence Asie-Afrique-Amérique latine, que mettait en œuvre à ces conférences Mehdi Ben Barka. Celui-ci pensa d’abord fédérer le Maghreb ; Fanon n’ayany pas d’ancrage en Afrique du Nord se tint en dehors des concertations comme des inimitiés entre les partis nationalistes.

Face à la guerre froide et à la rivalité entre Moscou et le communisme chinois, M. Ben Barka voulait entraîner une Internationale des mouvements de libération nationale non sans écho de la victoire libératrice de Cuba ; ce sera la Tricontinentale. On ne perçoit guère chez Fanon d’écho de la Révolution cubaine ; intellectuel noir antillais, adepte du mouvement noir américain, F. Fanon est d’abord, sinon exclusivement, un panafricaniste à partir de l’exemple insurrectionnel de la lutte de libération algérienne. Au printemps 1960, le GPRA en fait son ambassadeur itinérant en Afrique dont le port d’attache est à Accra au Ghana. S’il s’arrête peu au Sénégal mais plus symboliquement au Libéria, Fanon circula principalement, entre Accra, Conakry, Léopoldville.

Depuis le Mali, Frantz Fanon eut l’idée de constituer un front militaire transsaharien. Pas seulement des armes, des combattants et des Brigades internationales de volontaires africains traverseraient le Sahara pour apporter leur concours aux maquis du Nord algérien et les sortir de leur cloisonnement. Le projet qui tournait donc les wilayas de l’intérieur, suscita l’intérêt des chefs de l’armée des frontières au Maroc et en Tunisie qui se groupaient autour de l’État-major dans lequel émergeait le colonel Boumédienne. C’est Abdelaziz Bouteflika qui fut choisi pour assurer auprès de Fanon la mise place de ce nouveau front. Fanon jeta ses espoirs dans des notes, une sorte de journal de bord ; les textes prendront place dans le recueil Pour la révolution africaine (« L’Afrique à venir »). Une expédition de reconnaissance a bien eu lieu en novembre 1960.

En juin 1959, Frantz Fanon avait effectué une tournée au Maroc pour visiter les services de santé qui soignaient les soldats algériens et les familles repliées ; il était aussi appelé à faire des exposés aux officiers des frontières à Oujda. Il fut alors victime d’un accident qui jeta sa voiture dans le fossé ; on l’attribua à la Main rouge, ce qui veut dire aux Services français ou à leurs correspondants et exécutants. Touché aux vertèbres, il fut ramené à Rome atteint d’une paraplégie qui mit quelque temps à disparaître. La voiture du représentant algérien pour l’accueillir à l’aéroport de Rome explosa ; la minuterie était bien réglée pour que l’explosion soit mortelle ; les retards d’avion le sauva. Selon des informations recueillies sur place par Giovanni Pirelli, des hommes armés, entrés ensuite dans la clinique, seraient monté à sa chambre ; heureusement il y avait eu préventivement changement d’étage. Plutôt que la Main Rouge, n’est-ce pas les services « francafricains » qui sont à l’œuvre ? Franz Fanon traita ces alertes par le mépris.

En décembre 1960, pour passer les fêtes de fin d’année, il revint à Tunis et pour sortir du doute qu’il transportait en silence à travers fièvres et fatigues, il fit faire des analyses de sang ; pour lui le verdict fut net, il était atteint d’une leucémie de la pire espèce, celle de la moelle épinière. Le soir même au dîner, il dit à Marie-Jeanne Manuellan, hospitalière secrétaire : « Je vais avoir besoin de vous…pour un nouveau livre ». Il tourna le dos à son plan de chapitres jetés sur le papier au cours de ses périples, d’un livre de mise au point intitulé Alger-Le Cap dont le centre de gravité était la guerre en Algérie et le dernier point : « Négritude et civilisation négro-africaine, une mystification ». En janvier il fut envoyé en soins à Moscou ; au retour après quelques semaines, il dicta à Tunis, tout en maintenant son activité à l’hôpital de jour, entrecoupée par les atteintes d’hémorragie. Il ne s’intéressa guère aux négociations en cours. Il se rapprocha plus encore des officiers de l’État-major général autour du colonel Boumédienne ; il vit en eux des garants de la réalisation d’une indépendance qui échappait aux continuités ou aux récupérations néocoloniales que risquait de pratiquer la bourgeoisie algérienne qui n’était pour lui qu’une bourgeoisie factice. À ses yeux, la classe nationale était la paysannerie, classe véritable, et le salut dans l’armée du Peuple qui en était issue à travers la guerre.

C’est pourquoi, son discours de colère et d’ultime appel poussa la charge contre les partis nationalistes et le syndicalisme national de personnel à statut et de fonctionnaires, par-delà la formation d’école communiste. Fanon s’exprimait en « intellectuel colonisé » ; la majorité des paragraphes du chapitre, peut-être le plus personnel sur la culture nationale, commence par cette auto-identification, parlant aussi au nom du Peuple et disant « Nous Algériens ». Ce nouvel intellectuel révolutionnaire avait besoin de se donner un fondement théorique en relais de l’universalisme marxiste qui définissait le prolétariat par la classe ouvrière. Certes Fanon s’attaquait à l’Europe dont il faut quitter les rivages pour se situer dans le Tiers-monde, et la préface de Sartre en rajoutera en attribuant à ce rejet une valeur de rédemption légitimant la violence.

« Il est clair que dans les pays coloniaux, seule la paysannerie est révolutionnaire. Elle n’a rien à perdre et tout à gagner » ; ce sont les formules retournées du jeune Marx encore philosophe, faisant du prolétariat le sujet historique de la fin de l’histoire de classes. Et plus loin pour montrer le changement de centralité qui n’est plus dans le mouvement ouvrier : « Dans les territoires coloniaux, le prolétariat est le noyau du peuple colonisé le plus choyé par le régime colonial… ». Fanon visait les professions de service et à statut qui représentent « la clientèle la plus fidèle » des partis nationalistes et de l’UGTA. La paysannerie offre « le vieux socle de granit qui constitue le fonds national ». Il y a d’autres curieux retours de catégories formelles de la vieille anthropologie physique (et coloniale) pour caractériser d’une tare « les dirigeants syndicaux…congénitalement isolés des masses rurales ». Projection univoque d’une vision d’anthropologie philosophique et d’un prophétisme dont la fiction tient lieu de réalité ; en effet ces années de guerre sont celles où se précipite la « dépaysannisation » pour parler comme les enquêtes sociologiques de [Pierre Bourdieu-17557] et Abdelmalek Sayad qui sont contemporaines.

Fin juillet il remit le tapuscrit à Claude Lanzmann secrétaire des Temps Modernes et de Jean-Paul Sartre à qui il fit demander une préface ; il rencontra Sartre et Simone de Beauvoir à Rome en août et fixa le titre : Les damnés de la terre. François Maspero prit les devants de la saisie. Le livre était sous presse quand il fut hospitalisé aux États-Unis à la clinique de la Marine. Le livre sortit fin novembre ; Fanon en reçut un exemplaire le 3 décembre ; il mourut le 6 décembre à trente-six ans. Le cercueil arriva à Tunis le 11 décembre pour des funérailles nationales qui le transportèrent en terre algérienne au cimetière des combattants près de Ghardimaou, la base de l’État-major général aux frontières. Le discours au bord de la tombe fut prononcé en arabe par le commandant de l’ALN Ali Mendjli qui fut, jusqu’à son suicide, le ministre de l’Intérieur du Président Boumédienne.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article50423, notice FANON Frantz par René Gallissot, version mise en ligne le 1er juin 2009, dernière modification le 1er juin 2009.

Par René Gallissot

SOURCES : Œuvres citées et El Moudjahid, 1957-1962. — P. Kessel et G. Pirelli, Le peuple algérien et la guerre. Lettres et témoignages : 1954-1962, Maspero, Paris, 1963. — G. Pirelli, « Fanon 1 », Fanon 2 », Politica n° 23 et 24, Einaudi, Turin, 1971. — R. Zahar, L’œuvre de Frantz Fanon, Maspero, Paris 1970. — D. Caute, Fanon, Collins, Londres 1970. — P. Bouvier, Fanon, Éditions universitaires, Paris 1971. — P. Geismar, Fanon, Dial Press, New-York, 1971. — Ph. Lucas, Sociologie de Frantz Fanon, SNED, Alger 1971. —I. Gendzier, Frantz Fanon, a critical study, Pantheon Books, New-York, 1973, traduction, Frantz Fanon, Le Seuil, Paris, 1976. — Sans frontière, numéro spécial, février 1982, Paris. — Frantz Fanon, Actes du Mémorial international, 31 mars-3 avril 1982, Fort-de-France, présence africaine, Paris, 1984. — L’Actualité de Frantz Fanon, Actes du colloque de Brazzaville, 12-16 décembre 1984. Karthala, Paris, 1986. — A. Cherki, Frantz Fanon. Portrait, Le Seuil, Paris, 2000. — M. Martini, Chroniques des années algériennes 1946-1962, Bouchène, Saint-Denis, 2002.

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