GARELLI Alphonse [GARELLI Alfonso, dit]

Par Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule

Né le 5 février 1916 à Madrid (Espagne), mort le 1er juin 1998 à Argenteuil (Val-d’Oise) ; serrurier, ajusteur, ajusteur-outilleur ; militant jociste, responsable régional (1946) puis national du MPF (1949), membre du comité directeur de l’UGS (1957) puis militant communiste, permanent CGT de l’Union locale de La Courneuve, secrétaire national de Tourisme et travail (1974-1978).

Fils d’une immigrée italienne, employée de maison au service d’une famille aixoise, Alphonse Garelli dut aux employeurs de sa mère, qui l’avaient emmenée avec eux à Madrid, de naître citoyen espagnol. Il ne connut pas son père, et sa mère décida de l’élever seule. Elle revint à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) et n’accepta que des places où elle put garder son fils auprès d’elle. Alphonse Garelli fréquenta l’école Jeanne-d’Arc (il se révéla bon élève et sportif) et le patronage où il fit la rencontre, décisive, de l’abbé Jacques Bonnet, l’un des promoteurs de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) pour le diocèse d’Aix, qui exerça sur lui une influence certaine (il fut notamment son directeur de conscience) et qu’il ne cessa de voir tout au long de sa vie. Muni du certificat d’études primaires, il entra en apprentissage dans une petite entreprise de serrurerie et de ferronnerie d’art (Argence) et fit partie de la JOC où il eut rapidement des responsabilités fédérales (Aix et Arles). Devenu salarié d’Argence, lecteur de L’Aube auquel Jacques Bonnet l’avait abonné, il vécut, en jociste, les événements de 1936 et les premiers congés payés puis participa, en 1937, au Xe anniversaire de la JOC au Parc des Princes à Paris.

Alphonse Garelli obtint la nationalité française le 13 mai 1939 et se maria quelques mois plus tard, le 2 février 1940, avec une Arlésienne, Georgette Ollier, modiste dans une fabrique de chapeaux à Aix-en-Provence, qu’il avait connue dans les rassemblements jocistes et qui allait partager ses engagements militants. Mobilisé le 26 mars 1940 à la base aérienne de Rochefort (Charente-Maritime), démobilisé cinq mois plus tard, le 28 août 1940, il aurait dû rester requis mais choisit de déserter et de rejoindre la Provence. De retour à Aix, il fut embauché à la Manufacture des tabacs et rejoignit le Mouvement populaire des familles (MPF), qui avait pris la suite de la Ligue ouvrière chrétienne (LOC) et s’était formé en 1941. Il en fut un membre actif, organisant des services d’entraide, notamment pour pallier le manque de ravitaillement, qui donnèrent des groupements d’achats puis des coopératives créés par Marcel Coquillat, Edmond Céréda et Henri Bernus, mais aussi des fêtes et des rencontres « pour les gens qui n’avaient plus de possibilité d’expression ».

Parallèlement, Alphonse Garelli faisait partie d’un groupe de Témoignage chrétien (auquel l’abbé Jacques Bonnet appartenait également) qui agissait clandestinement. Il côtoyait, à la Manufacture des tabacs des résistants, Francs Tireurs et Partisans (FTP) avec lesquels il collabora pour établir des faux papiers d’identité. Il contribua également à établir des filières d’évasion pour des personnes arrêtées par la Gestapo ou pour sauver des enfants juifs, en relation avec la mère du compositeur Darius Milhaud qui était aixoise. Son action pendant l’Occupation, que lui-même qualifiait de « résistance sociale » c’est-à-dire « résistance sociale au défaitisme, à l’isolement, à l’égoïsme, aux épreuves de la guerre, de l’occupation […] par une vie associative, démocratique ouverte au plus grand nombre », lui valut la carte de Combattant de la Résistance.

À la Libération, Alphonse Garelli entra comme forgeron à Shell-Berre et déménagea avec sa famille dans un logement de fortune à Marseille. En 1946, il devint permanent régional du MPF, ce qui allait lui permettre pendant trois ans de donner au mouvement un véritable essor. Le MPF, de la même façon qu’il était parvenu à créer des associations familiales ouvrières (AFO) pour améliorer l’approvisionnement, amena la ville de Marseille à reconnaître l’Association populaire des fiancés et nouveaux foyers ainsi que l’Association des sinistrés afin de recueillir des demandes de logement et de lister ceux qui étaient vacants dans la perspective d’opérations de squattage. Le 8 octobre 1946, Alphonse Garelli occupa avec d’autres militants, dont Séverin Montarello* et Yvette Vaissière*, la villa Tornési dans le quartier de Saint-Louis et y installa six familles (dont la sienne). Le même jour, il créait le comité d’entente squatters qui servit à faire d’autres réquisitions de logements, dans des actions auxquelles sa femme participa, attirant l’attention des médias locaux puis nationaux. Ce furent, en effet, de 1946 à 1951, plus de 2 000 familles qui purent être ainsi relogées face à des pouvoirs publics, pris au dépourvu, qui oscillèrent entre régularisation et répression sans parvenir à enrayer le mouvement. Lorsqu’il rejoindra Paris, fin 1949, il prendra encore la tête d’actions de squattage, par exemple à Bry-sur-Marne.

Quand son mandat de permanent régional prit fin après le congrès de Villeurbanne (Rhône) en juillet 1949, Alphonse Garelli fut élu permanent national MPF, laissant sa place à Séverin Montarello. Il gagna, en même temps que deux autres Marseillais, Marius Apostolo et Yvette Vaissière, la capitale où ils furent tous logés au secrétariat général du mouvement, 54 boulevard Garibaldi dans le XVe arrondissement. Alphonse Garelli fut embauché le 2 novembre 1949 chez Renault à Boulogne-Billancourt comme OP1, chargé par le MPF de « l’action au travail ». Il s’agissait, concrètement, par le biais du syndicalisme, de « repérer les militants du MPF et de constituer avec eux et d’autres militants de l’entreprise des équipes pour porter au travail les réalisations du quartier… (et) pousser les camarades à agir dans les syndicats ». Ce fut dans ce cadre qu’il se rendit, avec trois autres militants chrétiens de Renault, à Rome, en décembre 1950, pour soumettre au pape « l’action menée en collaboration avec les communistes sur les lieux de travail et sur les problèmes qu’elle pose ». Ce voyage intervenait l’année suivant la publication du décret du Saint-Office (1er juillet 1949) rappelant l’interdiction de toute collaboration avec les communistes. Reçus à leur grande surprise par Pie XII, ils retirèrent de l’entrevue le sentiment d’avoir été entendus et même approuvés, alors qu’aucun évêque français n’avait voulu les introduire au Vatican et qu’il leur avait fallu se contenter de la recommandation du dominicain Henri Desroche.

Depuis septembre 1948, Alphonse Garelli jouait un rôle important dans les débats qui agitaient le MPF sur ses liens avec l’Église. Fallait-il déconfessionnaliser le mouvement ou fallait-il maintenir la liaison entre ses adhérents et leurs aumôniers ? Il était, comme d’autres militants marseillais, convaincu, à la suite de Louis Alvergnat, qu’il fallait généraliser « l’aide spirituelle aux militants chrétiens », mais s’opposait vigoureusement à la création d’une « organisation » distincte, d’obédience cléricale, qui s’appuierait sur le MPF. Ses adversaires au sein du mouvement l’identifièrent à une tendance qu’ils qualifièrent de « garellisme ». Les tensions qui s’en suivirent aboutirent à la création de l’Action catholique ouvrière (ACO), définie comme un regroupement d’hommes et de femmes diversement engagés dans le mouvement ouvrier et uniquement consacré à l’évangélisation et à l’animation spirituelle, conformément aux vœux de l’épiscopat. Les vives interventions d’Alphonse Garelli et d’un autre Marseillais, Étienne Cyprien, n’avaient pas suffi à infléchir les décisions de la journée d’études du 5 mars 1950 qui préludait à la fondation de l’ACO. Alphonse Garelli contribua alors à ce que le MPF se transformât en octobre 1950 en Mouvement de libération du peuple (MLP). Il ne put cependant empêcher la scission du MLP, dont se détachèrent ceux qui, à la suite des responsables du Nord, se reconnaissaient dans une approche moins politique du monde ouvrier que la sienne et fondèrent, en octobre 1951, le Mouvement de libération ouvrière (MLO). Il regretta cette scission, la jugeant préjudiciable à l’unité d’un mouvement ouvrier qui, pour lui, ne pouvait alors être seulement représenté par le Parti communiste. S’il fut uniquement, au sein du MLP, responsable régional (Provence), son influence dans les instances nationales resta importante ne serait-ce que parce qu’il résidait toujours au siège du mouvement, boulevard Garibaldi. Il fut de ceux qui souhaitèrent que le MLP fût la base de départ d’une recomposition de la gauche non communiste. Son appartenance au premier bureau politique de l’Union de la gauche socialiste (UGS) en 1957-1958, établit suffisamment qu’il fût un des artisan de la fusion du MLP avec la Nouvelle gauche et une partie de Jeune République. Des différends surgirent rapidement au sein du bureau politique entre lui et l’avocat Yves Jouffa*, le premier reprochant à l’autre son mode de vie bourgeois et le second traitant Alphonse Garelli de « voyou imbécile » et dénonçant son « attitude insultante ».

Quoi qu’il en fût, l’orientation de l’UGS le déçut au point qu’il ne vit plus comme traduction possible à son engagement dans le mouvement ouvrier que le ralliement au Parti communiste. Depuis longtemps en effet, Alphonse Garelli avait troqué la doctrine sociale de l’Église pour une critique radicale de la société capitaliste à travers les actions, surtout « l’action au travail », qu’il avait menées. Sensible aux notions de révolution et de lutte des classes et, plus généralement, à l’influence intellectuelle du PC, il franchit le pas et rallia ses rangs lorsque le général de Gaulle arriva au pouvoir. Il allait en être membre jusqu’à sa mort, bien qu’il répétât volontiers : « J’avais fréquenté une église qui me réchauffait mais qui ne m’éclairait pas et j’en ai rencontré une autre qui m’éclairait mais qui ne me réchauffait pas. » Son adhésion au PC avait mis d’ailleurs du temps à être ratifiée et avait nécessité l’intervention des responsables communistes de l’usine. Il était alors délégué syndical CGT.

Ayant été licencié pour son activité syndicale chez Renault, Alphonse Garelli entra chez Dassault à Argenteuil, puis à la SNCASE-Sud-Aviation, à La Courneuve (Seine-et-Oise, Seine-Saint-Denis). Il s’investit tant et si bien dans l’action syndicale (il était alors secrétaire du syndicat et du CCE) et dans le soutien au FLN pendant la guerre d’Algérie qu’il fut à nouveau licencié. La CGT lui proposa alors un poste de permanent à l’Union locale de La Courneuve. Il assuma les fonctions de secrétaire pendant deux ou trois ans (1964-1966) jusqu’au moment où on lui proposa la direction de la maison de la culture de Bobigny (Seine-Saint-Denis). Ce poste, qu’il occupa pendant deux ans, lui permettait de poursuivre ce qu’il avait déjà entrepris à la SNCASE-Sud-Aviation où il avait, dans le cadre du CCE, développé la bibliothèque, invité des auteurs, favorisé la fréquentation du TNP et organisé des expositions de peinture. Après les événements de Mai 68, il devint un des directeurs de Tourisme et Travail, cette association populaire de tourisme social liée à la CGT qui entendait mettre les loisirs de vacances à la portée de plus grand nombre de salariés. Il en fut le secrétaire national de 1974 à 1978.

Une fois à la retraite, Alphonse Garelli continua à militer au syndicat CGT des retraités de la SNCASE-Sud-Aviation à l’Union départementale de Seine-Saint-Denis et à être un militant communiste de Sannois (Val-d’Oise) où il habitait. Sa forte personnalité, qui n’avait rien perdu de sa faconde méridionale, marqua son entourage. Il s’attacha, aidé constamment par sa femme, à transmettre ses valeurs puisées aux sources de l’humanisme, notamment chrétien, à ses cinq enfants, Françoise (1941), Jean et Éva (1944), Agnès (1946) et Pierre (1948) et à ses petits-enfants auxquels il aimait rappeler la nécessité des luttes pour pouvoir exister dignement.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article50462, notice GARELLI Alphonse [GARELLI Alfonso, dit] par Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule, version mise en ligne le 3 juin 2009, dernière modification le 16 février 2010.

Par Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule

SOURCES : Arch. de la CSF, Marseille. — Arch. Dép. Seine-Saint-Denis, Tourisme et Travail — Jean-Marie Donégani, Mouvement populaire des familles et mouvement de libération du peuple, 1942-1957 : de l’action catholique au combat politique, mémoire sous la direction de Gérard Vincent, IEP, 1972. — Joseph Debès, Naissance de l’Action catholique ouvrière, Les Éditions Ouvrières, 1982. — Les Cahiers du GRMF, n° 1 ; n° 2, notamment « Les étapes d’une émancipation », p. 87-93 ; n° 7 ; n° 9 ; n° 13, notamment l’entretien d’Alphonse Garelli réalisé par Geneviève Dermenjian en 1997, p. 163-168. — Pierre Grémion, La plume et la tribune Jacques Nantet, homme de lettres parisien, Gallimard, 2001, p. 114. — Jean-François Kesler, De la gauche dissidente au nouveau Parti socialiste. Les minorités qui ont rénové le PS, Privat, Toulouse, 1990, p. 243. — Tribune du Peuple, n° 1, 14 décembre 1957. — Directives, n° 2, 20 janvier 1958. — Courrier de l’UGS, 14 septembre 1958. — Entretien avec Jean et Pierre Garelli, mai 2009.

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