FOURNIER Pierre, Victor

Par Pierre Bonnaud

Né le 2 septembre 1910 à Moustiers Sainte Marie (Basses-Alpes), mort le 26 août 1995 à Aubenas (Ardèche) ; résistant : membre du réseau Cochet en octobre 1940 puis du mouvement Libération, chef départemental de l’Armée Secrète, membre du Comité départemental de Libération de l’Ardèche ; secrétaire de la fédération socialiste SFIO de l’Ardèche de 1948 à 1951 puis de 1958 à 1964 ; fondateur et militant du syndicat Force ouvrière en Ardèche ; administrateur de la Sécurité sociale et président de l’URSSAF ; vice-président de la Fédération des œuvres laïques de l’Ardèche ; membre du grand Orient de France.

Pierre Fournier était le fils unique de Justin Fournier, agent voyer puis ingénieur des travaux publics de l’État dans les Basses-Alpes, et d’Élise Rentier, institutrice de l’école publique. Ses parents avaient des convictions laïques et républicaines marquées. Athées, ils s’étaient mariés civilement et leur fils ne fut pas baptisé.

Après des études primaires effectuées dans le village de Rianne, Pierre Fournier fréquenta le collège de Manosque puis le lycée Mignet à Aix-en Provence où il obtint son baccalauréat. Inscrit en classe préparatoire (mathématiques supérieures) au lycée Thiers de Marseille, il dut interrompre ses études en janvier 1929, étant tombé malade. Il prépara alors par correspondance et réussit le concours de l’École nationale d’Ingénieurs TPE. Diplômé en février 1932, il effectua ensuite son service militaire, puis fut nommé ingénieur subdivisionnaire à Bourg-Saint-Andéol (Ardèche). En 1933, il épousa une couturière âgée de vingt ans, Germaine Raymond, dont il eut trois filles.

Marqué par les événements de février 1934, il devint secrétaire du comité local de Front populaire de Bourg-Saint-Andéol et adhéra au Parti socialiste en 1935. Mobilisé en septembre 1939, Fournier fut réformé en janvier 1940. Dans le climat de désarroi général qui suivit la défaite de 1940 et l’installation du régime de Vichy, le 13 octobre 1940, il participa à une réunion qui se tint au café Piéri à Bourg-Saint-Andéol. L’un de ses collègues de travail se trouvait à l’origine de cette rencontre : l’ingénieur TPE René Calloud, en contact avec le général d’aviation Cochet, diffusait des textes de cet officier supérieur, membre de l’état-major de Vichy, mais hostile à l’Allemagne.

À la veille du 11 novembre 1942, les résistants issus du groupe Cochet étaient 150 à 200 à l’échelle du département. Ils assumèrent bientôt la diffusion de la presse clandestine des mouvements Combat et Libération. Membre du mouvement Libération (région « soie »), Pierre Fournier fut aussi l’un des correspondants ardéchois du Comité d’action socialiste créé dans la clandestinité à Nîmes, le 30 mars 1941.

Au début de l’année 1943, lors de la création des MUR et de l’Armée secrète, Pierre Fournier se vit confier la responsabilité des « sizaines » de l’AS du secteur de Bourg-Saint-Andéol. Utilisant les déplacements qu’impliquait sa fonction d’ingénieur TPE, il développa les actions résistantes, notamment la récupération d’explosifs. Le 16 mars 1944, il échappa de justesse à une arrestation à son domicile. Réfugié dans la région d’Aubenas, il devint à partir du 20 mars 1944 le chef départemental de l’Armée secrète, sous le pseudonyme de « commandant L ». Il paracheva l’organisation territoriale de l’AS en secteurs. Partisan des méthodes de guérilla, il repoussa les propositions du responsable régional, Descours-Bayard, qui lui demandait de préparer la transformation du plateau ardéchois dans la région du Gerbier-des-Joncs, en un camp retranché, à la manière du Vercors.

Fournier entretint des relations de coopération avec les résistants FTPF. Après la sévère expédition punitive des Allemands dans la région du Cheylard (5 et 6 juillet 1944), il prit une part active, le 10 juillet 1944, à la constitution d’un état-major FFI intégrant les deux principales organisations armées de la résistance départementale. Il y siégea en qualité de commandant au 1er bureau (effectifs). Pierre Fournier participa, alors que le débarquement de Provence devenait imminent, à plusieurs opérations militaires : avec un commando américain parachuté sur l’Ardèche, il réalisa le 26 juillet 1944 la destruction du pont de Viviers sur le Rhône, bloquant ainsi la circulation sur le fleuve. Les 10 et 11 août 1944, il combattit au sein des unités de l’AS qui, avec les autres forces de la Résistance, investirent avec succès le chef-lieu du département, Privas. Dans l’été 1944, il créa le journal La IVe république, organe de l’AS.

Cependant, le 3 août 1944, des dissensions éclatèrent au sein de l’AS : 9 compagnies du secteur D (sud de l’Ardèche) s’étaient placées sous l’autorité du commandant FTPF Augustin Ollier dit Ravel*. Le chef régional de l’AS, Henri Provisor dit Darciel, imputa la crise à Fournier. Le 11 août, il confia le commandement départemental de l’AS à Ferdinand Janvier*, commandant du secteur A.

Depuis le mois de juin 1944, Pierre Fournier avait été mêlé aux différentes péripéties qui avaient conduit à l’élargissement du CDL. En août, il y représenta officiellement le Parti socialiste SFIO. Le 22 août, il participa à un premier congrès fédéral socialiste qui se tint à Aubenas. Au congrès du 3 novembre à La Voulte, il entra au bureau fédéral en qualité de délégué à la propagande. Pour le compte de la fédération SFIO, il fit reparaître l’hebdomadaire L’Ardèche socialiste (n° 1 le 30 août 1944). Il en assura la direction politique. Avec Émile Roussel* et Aimé Teyssier, il reçut un mandat pour représenter la fédération de l’Ardèche au conseil national du parti les 10 et 11 novembre 1944 à Paris.

Partisan de la fusion du MLN et du FN, Pierre Fournier devint membre du comité directeur du Front uni de la renaissance française (FURF) après son congrès fondateur qui se tint à La Voulte le 22 avril 1945.

Nommé subdivisionnaire à Privas en septembre 1945, il fut candidat au conseil général dans le canton de Chomérac. Il recueillit 484 voix derrière le candidat du PC, Sauvertin* qui obtint 845 voix et celui du Parti radical, Perrin, qui fut élu avec 1 270 suffrages. Dans la période 1945-1946, riche en élections générales, la candidature de Fournier fut retenue par la fédération SFIO pour le scrutin de la deuxième Assemblée constituante, le 2 juin 1946. Il figurait en seconde position derrière Édouard Froment*, député sortant, qui fut le seul élu de la liste socialiste. Fournier, qui escomptait un renouvellement profond de son parti, fut déçu de voir resurgir au sein de celui-ci le réseau des notabilités d’avant-guerre. En raison des liens noués dans la Résistance, il envisagea sa propre candidature aux côtés des communistes et le fit savoir. En 1951, lorsqu’il affronta ouvertement Froment, celui-ci lui reprocha d’avoir été « l’homme qui offrait de se vendre en 1946 ou 1947 à Roger Roucaute* », député communiste de l’Ardèche.

Le 23 février 1947, au congrès départemental de La Voulte, Pierre Fournier devint secrétaire fédéral adjoint du Parti socialiste. Après le conseil fédéral du 3 août 1947, il fut désigné avec Gaby Lardeur responsable des questions ouvrières. Son ami André Eldin* était alors le secrétaire en titre de la fédération. Fournier le remplaça au congrès du 19 décembre 1948 et demeura secrétaire fédéral jusqu’au 23 septembre 1951.

L’entrée dans la guerre froide signifia pour lui une rupture radicale avec les communistes. En 1948, suite à la scission de la CGT, il participa à la fondation du syndicat Force ouvrière en Drôme-Ardèche, usant de son influence pour faire adhérer les militants socialistes à la nouvelle organisation syndicale. Secrétaire du syndicat FO des ingénieurs TPE, il fut coopté en temps que « personne qualifiée » par ses camarades élus au conseil d’administration de l’URSSAF à Privas. Il en fut durant douze années le président et participa également à la gestion de la caisse régionale Lyonnaise. Il acquit ainsi une expérience d’administrateur dans le domaine de la santé et fit partie d’un grand nombre de conseils d’administration d’hôpitaux du sud de l’Ardèche.

Fournier s’engagea aussi dans le militantisme laïque. Président de l’amicale laïque de Privas, il participa aux activités de la Fédération des œuvres laïques de l’Ardèche dont il assuma la vice-présidence pendant de nombreuses années. Il joua un rôle important aux côtés de Jean Palméro* dans l’acquisition du château de Soubeyran qui devint un centre d’accueil pour les enfants handicapés.

Présent à la plupart des congrès nationaux de la SFIO entre 1948 et 1951, Fournier souscrivit à l’engagement socialiste dans les rangs de la "Troisième Force". En avril-mai 1951, au cours de deux congrès départementaux qui se tinrent à Privas et à Aubenas, Pierre Fournier fut choisi par ses camarades pour conduire la liste socialiste qui comprenait aussi les candidatures d’Élie Chareyron, d’Edmond Lantus et de Maurice Chaze. La liste SFIO s’était apparentée avec le MRP et deux autres partis de droite qui défendaient ouvertement la « liberté d’enseignement ». Édouard Froment, député socialiste sortant, avait fait part, dans une lettre lue le 30 avril au congrès de Privas, de son intention de ne pas se représenter aux élections. À dix jours du scrutin, le 7 juin, s’adressant à nouveau par lettre à l’ensemble des militants socialistes ardéchois, il désavoua les apparentements conclus et annonça son refus de participer à la campagne électorale. L’incompréhension fut manifeste au sein de l’électorat socialiste ardéchois, particulièrement sensible à la défense de la laïcité. Les voix recueillies par la liste SFIO le 17 juin 1951 tombèrent à 11 444, soit une perte de plus de la moitié du score réalisé en 1946. Les électeurs socialistes défaillants s’étaient massivement reportés sur la liste du RGR. La droite ardéchoise emporta les quatre sièges de députés. Pour la première fois depuis le début du siècle, la gauche n’avait aucun élu dans le département.

Affaibli politiquement par l’échec aux législatives, Fournier s’effaça derrière Faravel* qui prit en mains la direction de la fédération. L’affrontement avec Froment au sein du parti trouva sa conclusion : celui-ci, ainsi que trois de ses partisans, furent exclus par la commission des conflits.

Pierre Fournier se consacra alors à la section socialiste de Privas dont il devint le secrétaire en 1952. La fin de la participation ministérielle en 1951, les luttes sociales de 1953, la formation du « Front républicain » en 1955 donnèrent un second souffle à la SFIO. Pierre Fournier renonça à une candidature aux élections législatives de janvier 1956 : il laissa le champ libre à Jean Palméro, responsable à la propagande de la section de Privas, qui fut élu député. Fournier reprit du service au secrétariat fédéral, succédant à Marius Bouchon* en 1958. Il conserva cette responsabilité jusqu’en 1964.

La guerre d’Algérie puis la fin de la IVe République suscitèrent de nombreuses turbulences chez les socialistes ardéchois. Après le coup de force du 13 mai 1958 à Alger, Pierre Fournier fit partie du Comité départemental de défense de la république présidé par l’ancien sénateur radical Franck Chante. Avec Jean Palméro et Marius Bouchon, il se prononça pour le non au référendum constitutionnel de septembre 1958. La fédération SFIO de l’Ardèche adopta majoritairement la même position mais laissa la liberté de vote à ses électeurs et refusa toute campagne commune avec le PC.

Lors du retour de la SFIO dans « l’opposition positive » en 1959, Pierre Fournier fit partie de la commission nationale chargée d’étudier la politique économique, financière et sociale (conseil national SFIO des 10 et 11 janvier 1959). Candidat à de nombreuses élections locales, Fournier fut pour la dernière fois candidat SFIO aux législatives dans la première circonscription de l’Ardèche en 1962. Son désistement au deuxième tour contribua à l’élection du communiste Henri Chaze*.

À partir de 1971 et du congrès d’Épinay, Pierre Fournier eut une position critique sur le nouveau Parti socialiste. Il manifesta son attachement à l’ancienne SFIO, se défiant de François Mitterrand* qu’ il considérait comme un élément étranger à la tradition socialiste. En 1987, jugeant que l’affrontement des courants donnait une image caricaturale du Parti socialiste, il refusa de renouveler sa carte. Il protesta publiquement à de nombreuses reprises devant les ambiguïtés du président Mitterrand à l’égard de Pétain lors des dépôts de gerbe présidentiels sur la tombe du Maréchal.

Pierre Fournier s’impliqua sur d’autres terrains, notamment dans la vie culturelle du département. Responsable dès les années 1950 de la Société vivaroise des beaux-arts, il fut aussi un membre actif du Grand Orient de France, présentant de nombreuses « planches » dans sa loge. Il refusa le poste de vénérable que ses compagnons francs-maçons voulurent lui confier. Fondateur et président pendant plus de quarante ans de l’Union départementale des combattants volontaires de la Résistance, ancien correspondant, aux côtés de Jean Beaussier*, de la commission d’histoire de l’Occupation et de la Libération, Pierre Fournier demeura toujours attentif à la conservation de la mémoire de la Résistance. Au début des années 1990, il consacra une part importante de ses efforts à la fondation du musée départemental de la Résistance du Teil dont il fut l’un des vice-présidents jusqu’à son décès en 1995. Parmi les nombreuses distinctions qui l’ont honoré, Pierre Fournier était officier de l’ordre national du Mérite, chevalier de la Légion d’honneur, Croix de guerre avec palmes, médaillé de la Résistance. Veuf en 1960, il s’était remarié en 1967 avec Marthe Chambon, agent technique aux Ponts et chaussées.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article50501, notice FOURNIER Pierre, Victor par Pierre Bonnaud, version mise en ligne le 4 juin 2009, dernière modification le 1er juillet 2009.

Par Pierre Bonnaud

ŒUVRE : Nombreux articles dans la presse socialiste citée dans les sources. — La bataille du Cheylard et la libération de Privas dans Actes du colloque Résistance et Libération en Ardèche, Privas. — Mémoires d’Ardèche et temps présent, 18 juin 1994. — Souvenirs (non publiés).

SOURCES : Arch. Dép. Ardèche, 70J, 76W, 87W, 95W 148-149-164, 100W. — Arch. Dép. Rhône, 668 W 96. — La IV° République, 1944. — L’Ardèche Socialiste, 1944-1947. — La Volonté Socialiste, 1949-1973. — Le Dauphiné libéré, 1945-1995. — Envol, 1948-1995. — Anne-Marie Pouzache, Les maquis en Ardèche, 1942-1944, mémoire de maîtrise d’histoire, université Paul Valery, Montpellier 1990, 192 p. — Dominique Prat, L’Ardèche libérée, mémoire de maîtrise d’histoire, université Pierre-Mendès-France, Grenoble, 1996, 220 p. — Quelques observations à propos du mémoire de maîtrise L’Ardèche libérée par les responsables du Musée départemental de la Résistance, juin 1996, Arch. Dép. Ardèche 70J, 98B 116. — Mémoires d’Ardèche et temps présent n° 42 et 43, Archives départementales de l’Ardèche, Privas, 1994. — Michel Bancilhon (ex-commandant Bernard), Un ardéchois dans la tourmente, Aubenas, 1997. — Louis-Frédéric Ducros, Montagnes ardéchoises dans la guerre, Valence, 1981, t. I, II, III. — Laurent Douzou, La désobéissance, histoire du mouvement Libération-Sud, éditions Odile Jacob, 1995. — Lettre d’Edouard Froment aux militants socialistes (7 juin 1951). — Hommage de la Fédération des œuvres laïques de l’Ardèche à Pierre Fournier, novembre 1996. — Dossiers de l’OURS. — Extraits des souvenirs de Pierre Fournier et documents communiqués par sa famille. — Entretien avec madame Fournier et madame Tarbouriech, fille de Pierre Fournier.

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