FAYE Jean-Pierre

Par Boris Gobille

Né le 19 juillet 1925 à Paris (VIe arr.) ; écrivain, philosophe, universitaire ; proche du Parti communiste, membre de la SFIO puis du PSU, membre fondateur de l’Union des Écrivains (1968).

Fils de Jean Faye, ancien soldat blessé à Verdun qui débuta sa carrière d’ingénieur des Mines dans les mines du Nord, et de Renée née Tessier, infirmière pendant la Grande Guerre, Jean-Pierre Faye se maria le 8 septembre 1952 avec Marie-Odile Demenge, avec laquelle il eut deux enfants. Après le lycée Janson-de-Sailly, il passa, à la Sorbonne en 1947, une licence de droit et sciences économiques et une licence de philosophie. L’année suivante, il obtint son diplôme d’études supérieures de philosophie sous la direction de Gaston Bachelard. Après une année au Musée de l’Homme, où il suivit les cours de Lévi-Strauss, il fut reçu second à l’agrégation de philosophie en 1950. Il enseigna alors au lycée de Reims jusqu’en 1954. Il effectua ensuite une année de fellowship à l’Université de Chicago. À son retour en 1955, Jean-Pierre Faye devint assistant de philosophie à l’Université de Lille, puis, de 1956 à 1960, à la Sorbonne. Il poursuivit ensuite sa carrière au CNRS, où il devint directeur de recherche au début des années 1980. Il initia, dès l’automne 1981, le Collège international de philosophie, formellement créé en 1983, qu’il présida jusqu’à ce qu’il le quitte, en 1986, face à l’emprise qu’y avait acquis, selon lui, la philosophie heideggerienne. Il participa alors à la fondation, en 1986, de l’Université européenne de la recherche.

Jean-Pierre Faye adhéra à la SFIO au tournant de 1955-1956 dans l’espoir qu’un éventuel retour au pouvoir de Pierre Mendès France* mettrait fin à la guerre d’Algérie. Il s’opposa ensuite à la politique algérienne de Guy Mollet*, puis quitta la SFIO pour participer à la fondation du Parti socialiste unifié (PSU), dont il resta membre quelques années, sans y assumer de responsabilités. Durant la guerre d’Algérie, Jean-Pierre Faye se lia aussi à des membres du Secours populaire, avec lesquels il rendit visite à des familles d’Algériens dans les bidonvilles de la région parisienne. Il fut surtout, à cette époque et jusque dans les années 1970, un compagnon de route du Parti communiste, sans jamais y adhérer.

La vocation d’écrire vint précocement à Jean-Pierre Faye. Il s’attela, à partir de 1954, à l’écriture de son premier roman. De 1958 à 1970, il publia six romans, deux recueils de poésie, une traduction de poèmes d’Hölderlin, ainsi qu’une pièce de théâtre, Hommes et Pierres, mise en scène en février 1965 à l’Odéon par Roger Blin.

Avec le soutien de Philippe Sollers, Jean-Pierre Faye entra au comité de rédaction de la revue Tel Quel (Éd. du Seuil) à l’été 1963. Il fut alors un des artisans de la prise de distance de Tel Quel à l’égard du Nouveau Roman, de sa découverte du formalisme et de son nouveau positionnement dans l’avant-garde littéraire. Très rapidement cependant, un conflit opposa Jean-Pierre Faye et Philippe Sollers. Dépassant l’affrontement entre deux hommes, ce conflit fut symptomatique d’un temps de profond renouvellement des réflexions sur l’écriture, auquel Jean-Pierre Faye concourut de façon centrale, et d’une époque où les débats théoriques et littéraires des avant-gardes étaient vifs et indissociablement politiques. Ce conflit fut aussi révélateur du nouveau rôle des revues intellectuelles du Parti communiste, La Nouvelle Critique et Les Lettres Françaises notamment, alors de plain-pied avec les réflexions théoriques et littéraires les plus formelles. Jean-Pierre Faye démissionna de Tel Quel le 15 novembre 1967 et obtint des éditions du Seuil la création d’une collection « Change » et d’une nouvelle revue du même nom, dont le premier numéro parut en 1968.

Dès lors, les trajectoires littéraire, philosophique et politique de Jean-Pierre Faye furent inséparables. En mai 1968, après un voyage à La Havane et en Union soviétique, il participa aux premiers jours du Comité d’action étudiants-écrivains (CAEE) fondé le 18 mai. Avec d’autres, il décida de l’occupation des locaux de la Société des gens de lettres pour créer le 21 mai l’Union des Écrivains, conçue comme « centre permanent de contestation de l’ordre littéraire établi ». L’Union des Écrivains et le CAEE divorcèrent très vite, s’opposant sur la question du rôle de l’écrivain en conjoncture révolutionnaire et sur le rapport au Parti communiste, auquel le CAEE était farouchement opposé, à l’inverse de certains membres de l’Union dont Jean-Pierre Faye. Le noyau dur de l’Union des Écrivains était composé en grande partie par les poètes de la revue Action poétique proche du Parti communiste, et les membres du collectif Change en formation autour de Jean-Pierre Faye. Celui-ci se rendit aussi, avec d’autres écrivains, dans des usines de la région parisienne pour y rencontrer des ouvriers, y faire des lectures et participer à l’écriture d’un journal de grève.

Mai 68 fut aussi pour lui l’occasion d’une « grève de la solitude », d’une interruption de l’écriture en nom propre au profit d’une écriture anonyme et collective, qui alimenta sa réflexion sur les rapports de l’écriture, de la parole et de l’histoire. Cet engagement politique collectif se poursuivit autour d’une réflexion menée par l’Union des Écrivains sur la notion d’« écrivain-travailleur », la création d’un « domaine public payant » et d’un fonds littéraire inspiré de Mallarmé, et sur le statut social de l’écrivain. Une partie de cette réflexion aboutit à la création de l’Association pour la gestion de la Sécurité sociale des auteurs en 1977 (voir Roger Bordier* et Catherine Claude*).

Cependant, c’est essentiellement sur le terrain philosophique et littéraire que Jean-Pierre Faye continua son travail sur l’écriture, la politique et l’histoire. Son œuvre maîtresse en ce domaine fut Langages totalitaires, thèse d’État écrite tout au long des années 1960 et publiée en 1972. Analysant les circulations de la notion d’« État total » et les migrations des « récits totalitaires » dans l’Italie des années 1920 et l’Allemagne des années 1920 et 1930, ce livre cherchait à montrer les processus par lesquels certains récits changèrent l’histoire, processus qu’il nomma « effet de récit ». L’ouvrage suscita nombre de commentaires, de L’Express à l’Humanité en passant par Politique Hebdo. Jean-Pierre Faye inscrivit cette conception des rapports de l’écriture et de l’histoire au cœur du projet de la revue Change.

Devenu une figure de l’avant-garde théorique et littéraire, Jean-Pierre Faye, avec sa revue et en collaboration avec Action poétique, fut engagé dans un bras de fer extrêmement virulent avec Philippe Sollers et Tel Quel. Dans un contexte où la domination au sein de l’avant-garde littéraire reposait sur une radicalité à la fois théorique, esthétique et politique, les deux revues s’accusèrent mutuellement d’escroquerie scientifique et de réaction politique. Les éditions du Seuil, qui cherchaient à couvrir l’ensemble des débats de l’avant-garde littéraire en abritant les deux revues, décidèrent alors de se séparer de Jean-Pierre Faye et de Change, qui parut désormais, à partir de 1971, chez Seghers/Laffont. Le conflit entre les deux revues se poursuivit au moins jusqu’au milieu des années 1970, au gré de l’évolution des débats théoriques et des positionnements politiques. Change, revue centrale de l’avant-garde des années 1970, cessa de paraître en 1983, dans un climat intellectuel et littéraire devenu réfractaire aux expérimentations formelles, à la politisation des questions littéraires et à la réflexivité théorique. Jean-Pierre Faye fonda alors avec nouvelle revue, Polyphonix.

Parallèlement, Jean-Pierre Faye continua à s’engager, notamment contre la « normalisation » à Prague, où il se rendit en 1969 à l’invitation de l’Union des Écrivains tchécoslovaques, ainsi qu’aux côtés de travailleurs maliens en grève à Ivry en 1971 ou contre le coup d’État de Pinochet en 1973. Il poursuivit une œuvre prolifique et très étudiée : textes politiques, écriture narrative, poétique et théâtrale, recherches théoriques et philosophiques (langages politiques, effets des récits sur l’histoire, concept de « transformat »).

Jean-Pierre Faye était commandeur des Arts et Lettres (1983) et chevalier de la Légion d’honneur (1993).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article50534, notice FAYE Jean-Pierre par Boris Gobille, version mise en ligne le 7 juin 2009, dernière modification le 3 juillet 2009.

Par Boris Gobille

ŒUVRE CHOISIE :
Récits, narrations : Hexagramme : entre les rues, Seuil, 1958. — La Cassure, Seuil, 1961. — Battement, Seuil, 1962. — Analogues, Seuil, 1964. — L’Écluse, Seuil, 1964. — Les Troyens, Seuil, 1970. — Autres récits et narrations : Inferno versions, Seghers/Laffont, 1973. — L’ovale (détail), Robert Laffont, 1975. — Yumi, Lieu commun, 1983. — La Grande Nap, Balland, 1992.
Poésie : Fleuve renversé, GLM, 1960. — Couleurs pliées, Gallimard, 1965. — Verres, Seghers/Laffont, coll. « Change », 1977. — Syeeda, Dominique Bedou, 1984. — Le Livre de Lioube, Fourbis, 1992. — Guerre trouvée, Al Dante, coll. « Niok », 1997. — Le livre du vrai, L’Harmattan, 1998.
Théâtre : Hommes et Pierres, Seuil, 1964. — Iskra, suivi de Cirque, Seghers/Laffont, 1972. — Les Grandes Journées du Père Duchesne, Seghers/Laffont-Actes Sud Papiers, 1989.
Textes politiques : Sorbonne. Rouge/noir, Fata Morgana, 1968. — Lutte des classes à Dunkerque. Les morts, les mots, les appareils d’État (avec le Groupe d’information sur la répression), Galilée, 1973. — Le Portugal d’Otelo. La révolution dans le labyrinthe, J.-C. Lattès, 1976. — Prague, la révolution des conseils ouvriers, Seghers/Laffont, coll. « Change », 1978.
Théorie, philosophie : Le Récit hunique, Seuil, 1967. — Langages Totalitaires. Critique de la raison narrative, Hermann, 1972. — Migrations du récit sur le peuple juif, Belfond, 1974. — La critique du langage et son économie, Galilée, 1975. — Dictionnaire politique portatif en cinq mots : démagogie, terreur, tolérance, répression, violence, Gallimard, 1982. — La Raison narrative, Balland, 1990. — La déraison antisémite et son langage (avec Anne-Marie de Vilaine), Actes Sud, 1993. — Le Piège. La philosophie heideggerienne et le nazisme, Balland, 1994. — Le langage meurtrier, Hermann, 1996. — Qu’est-ce que la philosophie ?, Armand Colin, 1997. — Le Vrai Nietzsche : guerre à la guerre, Hermann, 1998. — Nietzsche et Salomé. La philosophie dangereuse, Grasset/Éditions des Écrivains, 2000. — Le siècle des idéologies, Pocket, 2002. — Introduction aux langages totalitaires. Théorie et transformations du récit, Hermann, 2003. — La philosophie désormais, Armand Colin, 2004. — Les voies neuves de la philosophie, t. 1 : Philosophie du transformat, Hermann, 2008. — L’histoire cachée du nihilisme. Jacobi, Dostoïevski, Heidegger, Nietzsche (avec Michèle Cohen-Halimi), La Fabrique, 2008.

SOURCES : Arch. de l’Union des Écrivains. — Fonds Jean-Pierre Faye, IMEC. — Fonds Roland Leroy, Arch. du Parti communiste, Arch. Dép. Seine-Saint-Denis. — Entretiens avec Jean-Pierre Faye, 26 septembre et 29 novembre 2000, 10 mars 2009. — Philippe Forest, Histoire de Tel Quel, 1960-1982, Seuil, 1995. — Niilo Kauppi, Tel Quel : la constitution sociale d’une avant-garde, Helsinki, The Finnish Society of Sciences and Letters, 1990. — Frédérique Matonti, Intellectuels communistes. Essai sur l’obéissance politique. La Nouvelle Critique (1967-1980), La Découverte, 2005. — Boris Gobille, Crise politique et incertitude : régimes de problématisation et logiques de mobilisation des écrivains en Mai 68, thèse de doctorat, EHESS, 2003.

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