LE TROQUER André, Lucien, Alexandre

Par Justinien Raymond

Né le 27 octobre 1884 à Paris (XVIIe arr.), mort le 11 novembre 1963 à Andilly (Seine-et-Oise, Val-d’Oise) ; avocat ; militant socialiste et conseiller municipal de Paris ; membre du Conseil national de la Résistance ; député ; ministre.

André Le Troquer
André Le Troquer

André Le Troquer était fils d’une couturière. C’est comme boursier qu’il poursuivit ses études secondaires au collège Chaptal. Il fréquenta la faculté de droit, obtint son doctorat et s’inscrivit comme avocat au barreau de Paris. Lors de son mariage en 1910, il déclarait la profession de représentant de commerce.

À dix-huit ans, il adhéra au mouvement socialiste. Quand l’unité se réalisa dans la SFIO, André Le Troquer appartint à la 14e section de la Seine, qui le lança tôt dans les joutes électorales puisque, la première fois, en 1908, alors qu’il n’avait pas l’âge de l’éligibilité, il fut candidat au conseil municipal de Paris, dans le quartier de la Santé où il obtint 429 voix sur 2 690 inscrits et 2 162 votants. Candidat à nouveau en 1912, il n’obtint que 314 suffrages. Dès avant la guerre, il collaborait à l’Humanité. Mobilisé en août 1914 comme simple soldat, il termina la guerre comme lieutenant de chasseurs à pied, titulaire de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur, et ayant perdu l’usage de son bras droit.

Démobilisé, il reprit sa place au barreau ainsi qu’au sein du Parti socialiste, à la 12e section de la Seine. Dès avant la guerre, Le Troquer avait été chargé par l’Humanité de la rubrique consacrée à la vie politique à l’hôtel de ville de Paris. C’est donc un connaisseur des questions municipales que le Parti socialiste présenta, en novembre 1919, dans le quartier des Quinze-Vingts. Il obtint 3 127 voix sur 12 239 inscrits et 8 240 votants, fut élu au second tour par 4 046 suffrages et conserva son siège sauf l’interruption de la guerre, jusqu’en 1953.

Aux approches du congrès national du Parti socialiste qui, à Tours (décembre 1920), devait trancher sur le problème de l’affiliation internationale, André Le Troquer pencha pour l’adhésion à la IIIe Internationale à laquelle finalement il ne se rallia pas. Dans l’éloge funèbre de Marcel Cachin* qu’il prononça comme président de l’Assemblée nationale, Le Troquer rappela que le parti lui « avait confié la tâche d’assurer l’intérim du secrétariat pendant l’absence de Frossard » parti avec Cachin en Russie soviétique et il poursuivit : « Le 11 août 1920, j’étais à la gare du Nord pour accueillir les deux voyageurs à leur retour de Russie. Je trouvai Frossard* encore un peu réticent, mais Marcel Cachin* était enthousiaste, résolument décidé... Dès les premiers propos de Marcel Cachin*, j’avais été frappé par l’extension inattendue, et qui me paraissait grosse de menaces, qu’il donnait à la formule de Karl Marx : “La force est la grande accoucheuse de l’histoire.”, je lui opposai une autre phrase célèbre qui me venait à l’esprit, que je crois vraie, qui était celle d’un des chefs de notre Révolution française, c’est qu’“on ne porte pas la liberté aux autres peuples, à la pointe des baïonnettes. » Délégué de la Fédération de la Seine au congrès de Tours, il lui revint de lire devant les délégués le télégramme dit de Zinoviev et qui, en fait, était aussi signé de Lénine, Trotsky, Boukharine et Alfred Rosmer* au nom du Comité exécutif de l’Internationale communiste. Il eut le premier l’idée de déposer un texte de résolution en réponse à ce télégramme et il l’éclaira en rappelant son attitude pendant la guerre et sa pensée du moment. En effet, il évoqua son action pendant les hostilités pour « se jeter au travers de la folie guerrière » en compagnie du soldat Raymond Lefebvre* et du lieutenant Paul Vaillant-Couturier* alors que lui-même était sous-lieutenant ; il évoqua les menaces qui pesèrent sur eux et l’intervention du groupe parlementaire socialiste en leur faveur. Il affirma : « Je ne suis pas pour l’action clandestine » et aussi : « Je désire aller à la IIIe Internationale mais je n’accepte pas la surveillance occulte qui s’exerce même sur ce congrès. »

À l’issue du congrès de Tours, André Le Troquer demeura avec la minorité dans le Parti socialiste SFIO. La Fédération de la Seine ne manqua pas de le choisir comme candidat aux élections législatives, répondant sûrement à des ambitions qu’il ne cachait pas et faisant appel à de réelles qualités qui n’étaient pas d’ailleurs sans contreparties. Ce petit homme râblé d’une activité fébrile, combatif, au visage mobile et sévère, était d’un naturel cassant. On retrouvait ces traits dans les qualités et les défauts de l’orateur dont le style ne manquait pas de grandeur mais auquel une parole brève et coupante ne donnait pas toute sa valeur. Si son cabinet fut prospère dans la vie courante, l’avocat qu’il était s’exprima une fois au moins dans une circonstance historique et dramatique en plaidant pour Léon Blum* devant la Haute Cour de Riom, le 19 février 1942.

Il ne rencontra pas d’emblée le succès aux élections législatives. Par deux fois, il échoua dans la 1re circonscription du XIIe arr. (Quinze-Vingts-Bercy). En 1928, sur 15 178 inscrits et 13 374 votants, il obtint 2 731 voix (18 % des inscrits), derrière Péchin, candidat de droite (5 303), Julien Taillard*, communiste (3 682) et devant trois autres candidats. Le Troquer se retira et Péchin fut élu contre Taillard. Péchin fut réélu en 1932, passant de 5 283 à 5 627 voix, mais alors, Le Troquer se classa en seconde position avec 3 896 voix sur 14 674 inscrits et il en obtint 5 456 au ballottage malgré le maintien du communiste Imbault qui conserva 1 428 de ses 2 336 suffrages du premier tour. En 1936, en tête de tous les candidats, avec 4 443 voix sur 14 377 inscrits, devant Lepreux*, communiste (3 474), Potier, républicain indépendant (3 213) et Chaffard-Lucon, Union républicaine démocratique, Le Troquer, bénéficiant de la discipline du Front populaire, enleva le siège par 7 518 suffrages contre 4 820 à Potier. Son rôle parlementaire n’eut guère le temps de se préciser. Il siégea aux commissions de l’aéronautique et de la législation civile et criminelle.

La guerre et la débâcle venues, le 18 juin 1940, à Bordeaux, devant une centaine de parlementaires, Le Troquer protesta avec véhémence contre la capitulation et demanda la destitution du maréchal Pétain et du général Weygand. Le 20 juin, il s’embarqua sur le Massilia avec quelques collègues qui pensaient alors s’associer en Afrique du Nord à la poursuite du combat. Il n’était donc pas à Vichy le 10 juillet 1940. Rentré dans la métropole après la conclusion de l’armistice, il participa à la reconstitution, dans la clandestinité, du Parti socialiste. En assistant Léon Blum* devant la Haute-Cour de Riom, il accomplit un acte public de Résistance. Il dénonça l’illégalité du procès intenté par le gouvernement de Vichy et déclara s’en tenir au problème précis de la responsabilité de la guerre. En conclusion, évoquant Pétain et sa politique, évoquant l’état de la France en ces jours sombres et encore incertains de l’hiver 1942, il se fit accusateur et prophète en déclarant :... » La France, ce n’était pas cela, ce n’est pas cela, ce ne sera pas cela. Elle a été grande par le rayonnement des idées qu’elle incarnait, qu’elle représentait ; nous ne nous résignerons pas aux abaissements qu’on lui fait subir, aux déchéances qu’on lui prépare. Les hommes qui sont au pouvoir devraient relire et méditer cet article 35 de la déclaration montagnarde du 24 juin 1793 : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Partout, poursuivit-il, dans les campagnes comme dans les villes, on souffre du froid, la faim est inapaisée, mais on se raidit et le moral tient ; les anciens comme les jeunes sont rassemblés, les cloisons de partis se sont effondrées, les rivalités religieuses et philosophiques se sont tues ; les Français de toutes qualités, de toutes classes sont au coude à coude. S’il est vrai qu’une partie infime de la bourgeoisie s’est dérobée à l’honneur pour sacrifier à l’intérêt, il n’en reste pas moins que le peuple, les classes moyennes, ce que soit d’un côté ou de l’autre de la ligne de démarcation, savent montrer partout ce que c’est qu’une nation fière, qui ne doute pas de son destin. Uni dans une attente impatiente, mais avec une dignité crispée et frémissante, le peuple de France montre son espérance, sa volonté de faire revivre souveraines la patrie et la liberté. » Une telle plaidoirie ne pouvait que désigner son orateur à la vindicte de l’occupant et du gouvernement de Vichy. Traqué par la Gestapo, Le Troquer mena quatorze mois de vie clandestine, présida dans l’ombre le Comité directeur du Parti socialiste et siégea un temps, en son nom au CNR (Conseil national de la Résistance). Après être passé en Angleterre, il gagna Alger où il appartint à l’Assemblée consultative provisoire. Le 9 novembre 1943, De Gaulle le nomma commissaire à la Guerre et à l’Air dans le gouvernement provisoire d’Alger. Il présida à la réorganisation de l’armée française en Afrique du Nord. Le 4 avril 1944, il devint commissaire délégué à l’administration des territoires métropolitains libérés. Aussi le 25 août 1944, entra-il dans Paris avec la division Leclerc et était-il aux côtés du général remontant les Champs-Élysées vers l’Arc de Triomphe. Le 6 septembre 1944, Le Troquer était nommé ministre des Territoires libérés.
Réélu en mai 1945 au conseil municipal de Paris, il fut porté à la présidence du conseil municipal, présidence qu’il avait ratée, en juillet 1937, en raison de l’hostilité du Parti communiste. Le 3e secteur de Paris l’élut aux deux Assemblées constituantes puis, comme tête de la liste SFIO, il devint député à l’Assemblée nationale. Le 23 janvier 1946, il était ministre de l’Intérieur dans le cabinet Félix Gouin*, le 16 décembre 1946, pour un mois, ministre de la Défense nationale dans le cabinet Léon Blum*. Devenu premier vice-président de l’Assemblée nationale, Le Troquer suppléa souvent le président Herriot, souffrant, notamment lors de l’interminable congrès qui, à Versailles, en 1953, aboutit à l’élection de René Coty à la présidence de la République. Le 12 janvier 1954, il fut élu à la présidence de l’Assemblée nationale grâce à l’appoint des voix communistes contre le candidat du MRP (Mouvement républicain populaire), Pierre Pflimlin. Battu en janvier 1955 par Pierre Schneiter (MRP), Le Troquer revint au fauteuil présidentiel en janvier 1956 et l’occupa jusqu’aux derniers jours de la IVe République dont il était le second personnage, habilité éventuellement à suppléer le chef de l’État. Il exerçait ses fonctions avec autorité et à un rythme que d’aucuns trouvaient excessif. Le Troquer qui avait attendu avec une impatience non dissimulée la succession d’Herriot, ne désespérait sans doute pas d’entrer à l’Élysée. Aussi tenta-t-il de décourager le général de Gaulle lors de l’entrevue qu’il eut avec ce dernier à Saint-Cloud, dans la nuit du 26 au 29 mai 1958, à la demande du président Coty. Les événements se précipitèrent portant de Gaulle au pouvoir et Le Troquer présida les dernières séances de l’Assemblée nationale marquant l’agonie de la IVe République.

C’était aussi, avec la défaveur du suffrage universel, la fin d’une vie politique sur laquelle un événement scandaleux allait jeter une ombre. En novembre 1958, Le Troquer n’obtint pas le renouvellement de son mandat de député qu’il sollicitait : distancé par le colonel Bourgoin (UNR : Union pour la Nouvelle République), qui devait être élu au second tour de scrutin, et aussi par le candidat communiste ; il se retira. Deux mois plus tard, le nom de Le Troquer fut mêlé à l’affaire des « ballets licencieux », dite « affaire des ballets roses » ; il fut inculpé le 1er février 1959. Le Troquer déclara qu’on poursuivait l’homme public qu’il avait été. Le 9 juin 1960, il fut condamné par la quinzième Chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de la Seine à un an de prison avec sursis et à 3 000 francs d’amende, et cette condamnation fut confirmée le 3 mars 1961 par la dixième Chambre de la Cour de Paris.

Il était marié à Simone Le Troquer.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article50715, notice LE TROQUER André, Lucien, Alexandre par Justinien Raymond, version mise en ligne le 14 juin 2009, dernière modification le 16 avril 2020.

Par Justinien Raymond

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SOURCES : Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Arch. Dép. Seine : D3 M2, n° 4. — J. Jolly, Dictionnaires des parlementaires, op. cit., t. VI. — G. Lachapelle, Les élections législatives, op. cit.L’Humanité, 24 novembre 1919. — Hubert Rouger, Les Fédérations socialistes, t. III, pp. 182, 184, 186.— Le congrès de Tours, édition critique, op.cit. — Léon Blum* devant la Cour de Riom, Documents socialistes, n° 4, Paris, Éd. de la Liberté, 1945, pp. 8-19. — Le Monde, 12 novembre 1963.

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