BRUNNER Otto

Par Peter Huber

Né le 21 octobre 1896 à Binningen (Bâle campagne), décédé en 1973 à Zurich ; émigré au Brésil (1913-1926), globe-trotter, au Parti communiste suisse depuis 1930 ; secrétaire du PC zurichois (1934-1936) ; délégué à Moscou (1935 et 1936) ; commandant du bataillon « Tchapaev » en Espagne (1937) ; exclu du Parti en 1951.

Né dans une famille de huit enfants, fils du président du syndicat des typographes de Bâle, Otto Brunner fréquenta les écoles de Bâle et de Zurich. En 1913, la famille émigra au Brésil, où elle vécut une situation matérielle difficile dans plusieurs colonies de la province de Paraná. Défricheur dans la jungle, puis gardien de bétail, poursuivi pour braconnage, Otto Brunner s’engagea dans la marine marchande en 1916. Chauffeur, puis ingénieur de bord, il sillonna l’océan et eut l’occasion de connaître la Norvège, le Canada et les États-Unis.

Ayant été recruté par la marine de guerre à New-York en 1919 — contre son gré comme il devait le préciser plus tard — il accompagna vers le port de Mourmansk des troupes destinées à combattre le pouvoir soviétique. Des tracts pro-bolcheviques et une mutinerie auraient été à l’origine de sa politisation. Sur la voie du retour, Brunner déserta, revint au Brésil dans sa famille pour s’engager aussitôt à nouveau dans la marine marchande. Profitant d’une escale à Hambourg, il gagna la Suisse en 1922, travailla comme manœuvre à Saint-Gall et se maria avec l’Allemande Philomena Schelling, alors caissière dans un café.

Ils émigrèrent au Brésil en 1923, et Brunner devint gérant technique d’une colonie à la frontière du Paraguay. L’avancée des troupes de Carlos Prestes et la répression gouvernementale obligèrent le couple à fuir à São Paulo, où Brunner trouva du travail sur les chantiers et comme garçon dans un restaurant suisse.

Ce fut pendant l’été 1927 qu’il quitta définitivement le continent américain pour s’établir à Zurich, où il trouva vite un emploi comme monteur sanitaire. Syndicaliste très actif, élu président du groupe des monteurs de la Fédération des ouvriers de la métallurgie en 1929, il entra au PC l’année suivante et se fit connaître comme homme d’action. Il fut parfaitement à l’aise avec la ligne politique de la Troisième période (classe contre classe). Brunner dirigea la grève « sauvage » des monteurs de 1932, année où il fit également son entrée dans le Grand conseil zurichois comme suppléant, et au bureau politique du PCS, en tant que responsable de l’Opposition syndicale révolutionnaire. En 1931, il avait été élu au législatif de la ville, et fut réélu en 1933.

En novembre 1933, il visita Moscou pour la première fois, à la tête d’une délégation ouvrière composée majoritairement de socialistes. Deux séjours suivirent, en décembre 1935 et en mai 1936, à Moscou au sein d’une délégation du comité central. Son élection comme secrétaire cantonal du Parti en 1934 ne fit pas l’unanimité ; à la veille du tournant vers le Front populaire, plusieurs dirigeants — parmi eux J. Humbert-Droz — n’appréciaient guère son « aventurisme politique » et son caractère bouillonnant. En 1938, J. Humbert-Droz, en délégation à Moscou, en faisait à la section des cadres du Comité exécutif de l’Internationale communiste la description suivante : « Courageux et énergique. Il lui manque une formation théorique. »

En août 1936, Brunner fut parmi les premiers Suisses à s’engager pour l’Espagne. De Paris, il organisa le départ des volontaires suisses, et cela malgré un rappel urgent du PCS qui l’accusa de désertion politique et de fuir ses responsabilités. Sans aucun doute, Brunner fut en désaccord avec le tournant vers le Front populaire et profita de l’ouverture des hostilités en Espagne, croyant s’y rendre plus utile qu’en Suisse. La presse socialiste suisse était au courant des divergences à la tête du PCS, et annonça l’éviction de Brunner ; le PC démentit, répliquant que le poste de secrétaire avait été réparti entre plusieurs camarades. Pourtant, Brunner lui-même évoqua, après son retour d’Espagne et devant le juge militaire, des différends entre lui et le Parti, principalement sur la question du Front unique. Toujours est-il qu’il fut nommé à la commission politique lors du 6e congrès du Parti (mai 1936), ainsi qu’au secrétariat et au bureau politique.

Commissaire politique du 1er bataillon de la 13e brigade depuis novembre 1936, commandant depuis janvier 1937 du bataillon « Tchapaev » qui prit part à la bataille de Teruel, Brunner fut grièvement blessé en août 1937 au front de Brunete. Opéré et guéri à Toulouse et à Paris, il revint à Albacète en décembre 1937, prit la direction du camp d’instruction de Madrigueras et organisa son évacuation vers Barcelone, quelques jours seulement avant la coupure de l’Espagne républicaine par la percée des troupes nationalistes vers la Méditerranée (avril 1938). Nommé commandant en chef de la délégation des Brigades internationales à Barcelone, il dut s’occuper, entre autres, des déserteurs et des « éléments peu fiables ». En étroite collaboration avec le Servicio de Investigación Militar (SIM) créé en août 1937, et avec son collaborateur à Barcelone, le Suisse Rudolf Frei, il tua par erreur — pour ne citer qu’un exemple — le volontaire suisse Karl Romoser ; la personne visée, Franz Ritter, ancien membre d’une milice anarchiste, put s’échapper jusqu’à la frontière où Brunner le fit arrêter, reconduire à Barcelone et incarcérer à la prison « Modelo » pendant plusieurs semaines, sous une fausse dénonciation.

La dernière responsabilité de Brunner dans l’Espagne républicaine fut celle de commandant en chef du centre de récupération d’Olot (Province de Gérone). Revenu en Suisse, en passant par Paris, le 31 décembre 1938 dans un convoi de 80 volontaires environ, il fut condamné, pour son engagement en Espagne, à six mois de prison et trois ans de privation des droits civiques. Symbole de la solidarité avec la République vaincue, haï par la droite et vénéré par la gauche, il se porta volontaire pour défendre les frontières suisses, en septembre 1939, aussitôt après sa sortie de prison.

Membre du PCS interdit et clandestin entre 1940 et 1943, Brunner fut, à la sortie de la guerre, fondateur du Parti du Travail (PdT), vaste rassemblement issu d’une scission de l’aile gauche du PS et de l’ancien PCS. Jouissant d’une popularité hors du commun, il fut présenté par le PdT zurichois à plusieurs reprises aux élections, et réussit facilement à mordre sur l’électorat socialiste. En 1951, dans la foulée des procès-spectacles de Budapest et de Prague, Brunner, ainsi qu’une poignée d’anciens volontaires d’Espagne, furent exclus du PdT. Reprenant le métier de monteur sanitaire, il prit sa retraite en 1966. Deux ans plus tard, le Parti l’invita à rejoindre ses rangs, ce qu’il accepta. Il mourut à Zurich en 1973.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article50867, notice BRUNNER Otto par Peter Huber, version mise en ligne le 17 juillet 2009, dernière modification le 26 août 2010.

Par Peter Huber

SOURCES : RGASPI, 495 274 4, 495 274 206, 495 74 521. — AFS, E 4320 (B) 1, vol. 14 ; AFS, E 2001 (D) 2, vol. 81. — H. Schnetzler, « Spanienmajor Otto Brunner », Beobachter (Zurich) 31 mars-31 mai 1970. — Vorwärts (Zurich) 21 octobre 1971. — H. Zschokke, Die Schweiz und der SpanischeBürgerkrieg, Zurich, Limmat Verlag, 1976, p. 93.

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