DE BOECK Henri

Par José Gotovitch

Né le 31 mars 1903 à Bruxelles, mort le 22 juillet 1940 à Bruxelles, employé ; permanent de la JC et du Parti communiste belge (PCB), secrétaire national de la Jeunesse communiste belge (1921-1928 ), secrétaire du PCB (1928-1934) ; représentant de la JCB à l’Internationale communiste des jeunes (ICJ) (1926-1927) ; représentant du PCB au Secrétariat Latin (1935-1936) ; aspirant à l’École léniniste internationale ; combattant des Brigades en Espagne ; conseiller communal de Bruxelles (1932-1938) ; exclu du Parti communiste en 1937.

Henri De Boeck et sa femme Nelly Kaufman, à droite en retrait, Xavier Relecom et sa femme Georgette Fisbar
Henri De Boeck et sa femme Nelly Kaufman, à droite en retrait, Xavier Relecom et sa femme Georgette Fisbar

Né dans une famille socialiste, d’un père ouvrier relieur, devenu ensuite cabaretier, et d’une mère brocheuse-relieuse, tous deux militants syndicaux, Henri De Boeck, suivit, grâce à une bourse, trois années d’enseignement moyen après l’école primaire. Il commença à travailler en 1918 comme demi-ouvrier relieur puis, de 1920 à 1922, comme employé dans une compagnie d’assurance.

Membre des Jeunes Gardes Socialistes de 1918 à 1920, il rejoignit le Groupe communiste de Bruxelles qui fonda en mai 1920 le premier Parti communiste sous la houlette de War Van Overstraeten. En septembre 1921, il présida la réunion fondatrice de la Fédération de la Jeunesse du Parti unifié dont il demeura Secrétaire national de 1921 à 1928. Comme tel, il était membre invité du comité central du Parti.

Petit, fortement myope et d’allure frêle, il débordait d’activités, multipliait les réunions et meetings de rue et n’hésitait pas à affronter la police, ses nombreuses et arrestations et condamnations en font foi.

En juin 1922, il fut désigné pour assurer les liaisons avec l’IC en Allemagne et en décembre, il fut le représentant belge au IIIe congrès de l’Internationale communiste des jeunes. À dix-neuf ans, il fut le plus jeune des quinze inculpés du procès du « grand complot » intenté à la direction du PCB à la suite des grèves dures au Borinage et l’action contre l’occupation de la Ruhr. Le procureur général n’hésitait pas à le désigner comme « de tous les accusés celui dont l’activité révolutionnaire a été la plus développée ». Il était alors en prison depuis le 8 mars 1923 et l’acquittement général que prononça la Cour d’assises le 26 juillet l’en sortit glorieusement et le projeta dans l’actualité. C’est au cours du procès qu’il commença à se distancier de Van Overstraeten pour se rapprocher de Jacquemotte et de sa conception d’un parti de masse. Il se présenta ultérieurement comme ayant adopté, dès lors, la position de l’IC dans les questions en discussion, à l’encontre de son groupe d’origine, favorable aux thèses « kapistes » et bordiguistes.

Paradoxalement, ce responsable de l’activité antimilitariste et opposant de l’occupation de la Ruhr effectua en 1924 son service militaire en Allemagne occupée et fut promu sergent à l’issue de celui-ci… ce qui lui permit d’être dégradé par la suite.

Reprenant ses fonctions à la tête de la JCB, il fournit un travail intense, notamment parmi les soldats et les grévistes de sorte que l’organisation comptait à la fin de 1925 autant (et aussi peu) de membres que le Parti, soit près de 800.

En avril 1926, il fut appelé à Moscou pour travailler à l’ICJ, mais fut également invité au Secrétariat des pays latins pour traiter des questions belges, soit sept fois la même l’année. Déjà, dans le parti belge, la question russe épousait les contours des deux formations fondatrices. En particulier, le développement d’une opposition au sein du syndicat social-démocrate posait problème : baptisés « trotskystes », les dirigeants de celle-ci, proches du PC et spécialement de Van Overstraeten, refusaient la « ligne de masse » de Jacquemotte*. Cette question fut débattue, en marge du 7e plénum, en novembre 1926. De Boeck se rangea aux cotés de ce dernier. Mais ses origines le marquaient. Croyant ses orientations politiques similaires à celles de Van Overstraeten (dont De Boeck avait reçu le soutien), Trotsky l’invita personnellement à venir s’entretenir avec lui. Mis en cause à ce propos en 1935, il affirmera avoir détrompé Trotsky sur sa position et avoir averti de l’entretien Lominadzé, son supérieur à l’ICJ. Ce dernier s’était depuis lors suicidé. Mais De Boeck admettra ses hésitations de l’époque, notamment sur la question du comité anglo-russe.

De Boeck parut alors suffisamment solide, à moins qu’il s’agisse d’une pratique courante de l’IC, pour être renvoyé en Belgique en avril 1927 pour préparer le congrès de la JCB. Il s’agissait de procéder à l’élimination d’éléments influents qui suivaient Van Overstraeten contre la ligne de l’IC. Il écarta notamment Vermeylen de la direction. Au même moment, la question du groupe syndical l’Unité rebondit : contre la direction du PC, Jacquemotte voulait élargir le mouvement en groupant des milliers de syndiqués, des sections entières, voire des centrales, dans l’opposition interne à la direction réformiste. De Boeck prêta main-forte à Jacquemotte pour l’emporter avec l’appui de l’ISR. Consacré bon soldat de l’Internationale, De Boeck se rendit alors aux Pays-Bas pour mener le combat, infructueux d’ailleurs, au sein des Jeunesses contre l’influence de Sneevliet, leader trotskyste néerlandais. Entre-temps, on le vit en tête de la grande manifestation unitaire en faveur de Sacco et Vanzetti qui parcourut les rues de Bruxelles le 30 mai 1927.

Rentré à Moscou en septembre et promu au Présidium de l’ICJ, il assista en son nom à une rencontre des Pionniers à Berlin avant que la crise désormais ouverte au sein des Jeunesses et du parti belges impose son retour. Dans la longue discussion qui se déroula jusqu’à la conférence de mars 1928 et la victoire contre l’aile désormais ouvertement trotskyste menée par Van Overstraeten, De Boeck fut l’auxiliaire actif de la délégation de l’IC. Il constitua d’ailleurs la cible privilégiée de l’Opposition et l’appellation de « phonographe de Staline » ne fut pas la moindre des insultes que celle-ci lui adressa.

Avec le départ du Parti de la majorité du comité central, une nouvelle génération, celle des Jeunesses communistes, fut appelée à combler les vides de la direction. De Boeck fut élu au Secrétariat du Parti, il avait vingt-cinq ans. Il fut dès lors permanent rétribué de l’organisation.

Avec son ami Marc Willems, issu comme lui des milieux populaires de Bruxelles et qui lui succéda à la tête de la JC, il constituait un duo de direction « bolchevique » qui cadrait parfaitement avec le tournant « classe contre classe » opéré par l’Internationale. Le vétéran Coenen, lui aussi rentré de Moscou dans ce but, ne demeura que quelques mois Secrétaire général. Dès 1929, De Boeck assura l’essentiel du travail et des responsabilités. Il était également rédacteur de l’organe du Parti devenu hebdomadaire. Directives et rapports portaient sa signature, mais aussi des rapports personnels à l’IC sur l’activité des autres membres du secrétariat. Les protestations de Jacquemotte à ce propos furent entendues par le Secrétariat latin et il dut stopper cette pratique très « kominternienne ». D’octobre à décembre 1929, De Boeck connut encore quelques semaines de prison à la suite d’une manifestation assez violente contre l’ambassade italienne.

Cette période d’intense activité fut aussi propice à un événement essentiel pour sa vie affective : c’est à l’ICJ qu’il rencontra Nelly Kaufman. Née en 1906 à Breslau où son père, interdit d’université en Russie, avait achevé sa médecine, elle avait grandi à Moghilev-Podolsk en Ukraine où le père était devenu médecin-directeur de l’hôpital juif. D’abord bibliothécaire dans sa région, elle travaillait à Moscou depuis 1925 comme correctrice à l’imprimerie du « Mospolygraph ». Elle parlait en effet russe, allemand et français et assurait également des traductions. La rencontre s’opéra, à première vue curieuse, entre le bolchevik de Bruxelles et l’intellectuelle juive ukrainienne. Un lien supplémentaire se nouait ainsi avec la patrie soviétique. Ils se marièrent en novembre 1927, très peu de temps avant son rappel en Belgique. La présence de De Boeck au pays s’avérant désormais indispensable, Nelly De Boeck demanda et obtint de pouvoir le rejoindre, moyennant le subterfuge, mis au point par l’ICJ, d’un remariage officiel à Prague, par lequel elle acquit, le 9 mai 1928, la nationalité belge. Candidate à l’adhésion depuis 1926, admise au Komsomol en 1928, elle devint membre des JC et du Parti dès son arrivée en Belgique où elle assuma aussitôt différentes responsabilités, notamment dans le domaine de l’agitation propagande (agitprop.). Malgré ses craintes, la jeune femme s’acclimata rapidement. Des photos représentent le couple à des tablées de fête, entouré de membres de ce qu’on pourrait désigner comme le groupe dirigeant communiste, en particulier de Marc Willems et du couple Relecom.

Toutefois des conflits aigus commandaient l’action et la répression. Le Parti devait être reconstruit. Le secrétaire en titre, Félix Coenen, était un fin politique, mais peu présent. De Boeck se méfiait fortement de Jacquemotte, issu d’une autre génération et d’une culture politique différente. Il n’assista pas à la discussion belge d’août 1928 au Secrétariat latin ni à celles de juillet et décembre 1929 où Coenen, puis Jacquemotte et Willems exposèrent à travers les divergences internes du Secrétariat l’impuissance du Parti à traiter de manière cohérente des problèmes aussi divers que la question flamande ou la question agraire. Le PCB se tut au 10e plénum, il fut l’objet de vives critiques de l’IC pour son « opportunisme ». C’est en s’identifiant à la lutte pour le redressement que De Boeck réapparut sur le devant de la scène internationale : c’est lui qui parla au nom du PCB au 11e plénum, en avril 1931, dirigeant tous ses traits contre l’opportunisme et la social-démocratie. Il subit encore un nouvel emprisonnement de quatre mois cette année-là . La crise faisait alors sentir tous ses effets en Belgique et la tension sociale atteignit son paroxysme. L’impuissance de la social-démocratie et la politique de déflation de la droite donnèrent au PCB l’occasion d’appliquer avec efficacité la ligne dure de l’IC.

Dans les violentes grèves de l’été 1932, Henri De Boeck fut totalement à son affaire. Impulsant partout l’action, il subit à nouveau des perquisitions. Nelly jouait un rôle actif auprès de la direction quasi décimée par la répression et plongée dans la clandestinité. Pour la petite histoire, on doit rappeler que l’armée choisit alors de le dégrader. En août 1932, il était à Moscou où il présenta le rapport sur les grèves au Secrétariat latin et quelques jours plus tard devant le 12e plénum. Après des années de critiques adressées au PCB, il pouvait, enfin, être fier du bilan. Grâce aux grèves et en montant à l’assaut des forteresses ouvrières social-démocrates, le Parti avait doublé le nombre de ses membres et perçait enfin aux élections. Satisfaction personnelle : en décembre les élections municipales firent De Boeck conseiller communal de Bruxelles.

Mais l’efficacité de cette politique s’avéra éphémère. Les marches de chômeurs organisées par le PC en 1933 ne connurent pas grand succès et le Parti perdit très vite une partie importante de ses nouveaux adhérents. Et curieusement, alors que De Boeck, ainsi que sa femme, s’étaient montrés depuis 1928 à la pointe du combat contre les trotskystes effectivement implantés en milieu ouvrier, (Nelly devait se vanter d’avoir « démasqué » un groupe agissant au sein du Parti dans la région du Centre), De Boeck commit à leur propos « la » faute politique majeure, un crime aux yeux de l’IC.

Responsable du BP pour les JC, il conduisit en effet les négociations avec les Jeunes gardes socialistes qui aboutirent au Pacte d’unité d’action signé le 11 août 1934. En pleine discussion, De Boeck avertit l’IC qu’une concession capitale avait été consentie au nom de l’unité, concession que la disproportion des forces en présence (25 000 JGS, contre 700 JC) lui semblait justifier. Le pacte était en effet élargi aux Jeunesses trotskystes, mais surtout, le protocole défendait le droit d’asile dans les pays capitalistes des victimes de la réaction capitaliste internationale « et en faveur de Trotsky* ». Le 25 août, par une circulaire de la main de De Boeck, le bureau politique du Parti avalisa l’accord, l’explicita en soulignant la concession faite qui ne modifiait en rien les principes, l’opposition à Trotsky et le soutien indéfectible à l’URSS. Mais le texte soulignait tout le dynamisme que le pacte libérait pour l’action des JC.

Le tollé fut gigantesque. Dès le 21 août, l’IC et l’ICJ réagirent au plus haut niveau. Sur ordre, l’Humanité entama une campagne contre cette « canaillerie antisoviétique ». En septembre le Secrétariat latin ouvrit une série de discussions sur le parti belge qui se poursuivra jusqu’en février 1935. Deux délégués débarquèrent en octobre à Bruxelles, l’un pour la JC, Mihail Farkas, l’autre pour le Parti, Andor Berei. Une campagne de redressement fut mise sur pied dans toutes les fédérations, campagne à laquelle les « coupables » (De Boeck, Willems, Henri Laurent) durent payer un lourd tribut. Après la dénonciation par l’IC, De Boeck fit l’objet d’une campagne de rumeurs malveillantes et les relations au sein de la direction devinrent exécrables, y compris avec son ami de toujours, Marc Willems. Le 17 novembre Henri De Boeck fit son autocritique devant le comité central. Le secrétariat du Parti fut supprimé, le bureau politique élargi et Jacquemotte désigné secrétaire général. Il fut décidé, sur sa proposition, que De Boeck serait envoyé comme représentant du Parti à l’IC. Il y débarqua fin décembre, et prit aussitôt son travail à l’Internationale. Mais il perçut bien vite que toute sa politique, qualifiée désormais de sectaire, était mise en cause et que ses méthodes de direction, personnelles et autoritaires, étaient dénoncées par Farkas comme par Berei.
Le 5 janvier 1935, il fit un rapport sur la question syndicale devant le Secrétariat latin. Le 11 février, selon la tradition, Henri De Boeck présenta lui-même au Secrétariat politique de l’IC le rapport sur la faute commise par le PCB. Kirov venait d’être assassiné et le VIIe congrès de l’IC était en préparation. Aussi, la résolution qu’il proposa et qui devait devenir celle de la conférence nationale du PCB comportait la directive de « rendre la direction actuelle du Parti et personnellement quelques-uns de ses membres (De Boeck, Marc Willems) responsables du caractère sectaire de la politique et de la vie intérieure du Parti ainsi que d’un libéralisme pourri vis-à-vis du trotskysme ». La cote était donc taillée à sa mesure. Il s’y plia sans réserve. Dans l’autocritique qu’il envoya à la conférence nationale d’avril, il s’attribua la responsabilité principale de toutes les difficultés rencontrées par le Parti, causes de son déclin. Bien dans la ligne de la phase en cours, il s’accusait de sectarisme, d’hostilité entretenue envers les travailleurs socialistes, de sabotage de la politique de Front unique, et aussi de « libéralisme pourri envers le trotskysme », bref d’être le négatif exact de la nouvelle ligne de l’IC.

Ayant ainsi servi de bouc émissaire, il fut exclu du bureau politique et du comité central lors de la conférence nationale, tandis qu’il était rétrogradé à Moscou, le 21 mai, à la fonction de référent du Secrétariat latin. À la suppression de ce dernier, après le VIIe congrès, il fut désigné en novembre comme « aspirant », c’est-à -dire boursier à thèse, à l’École léniniste dans la promotion 1935-1936.

Malgré cette stigmatisation, les témoignages concordent sur la vie sans préoccupations majeures, voire joyeuse, qu’il poursuivait alors à l’hôtel Lux, avec sa femme et un autre couple belge, celui de Henri Laurent*, secrétaire des JC, appelé lui aussi à Moscou pour « la faute ». Indice d’une confiance évidente dans l’avenir : Nelly était alors enceinte. À l’ELI, il était adjoint à la direction du Cercle belge. Il était alors un responsable actif et consulté qui fournissait des notes sur les questions belges à l’IC. Nelly servit de guide à des délégations étrangères, notamment en août 1935 auprès de femmes socialistes belges, puis fut autorisée à suivre les cours et l’activité du cercle belge de l’ELI. En mai 1936, elle retourna chez ses parents, à Moghilev-Podolsk pour accoucher. Sa fille, Larissa, naquit le 3 juillet.

C’est alors que le soupçon trotskyste rattrapa une nouvelle fois De Boeck. Il fut mis en accusation à l’École pour introduction de journaux trotskystes. En octobre 1936, il rédigea pour sa défense, une série de documents autobiographiques qui témoignaient avec humilité de ses fautes passées tout en mettant en avant sa lutte constante contre le trotskyme depuis 1926. En l’occurrence, il n’avait pas contrôlé la circulation de l’Action socialiste révolutionnaire, journal trotskyste belge qu’ilrecevait, pour le travail de l’École, tout comme d’autres organes de droite et d’extrême droite. Traduit devant la Commission de contrôle internationale (CCI) en novembre, en dépit du climat hystérique de l’époque, il n’écopa que d’un blâme, pour manque de vigilance et d’ordre. La CCI reconnaissait la nécessité de cette lecture pour la lutte idéologique.

Partiellement blanchi, mais manifestement affecté, le tout jeune père de famille demanda à l’IC de pouvoir s’engager en Espagne « dans la colonne Joseph Jacquemotte » des Brigades internationales, dont le PCB projetait sans doute la formation. Présent à Moscou à ce moment, Julien Lahaut, membre du bureau politique et coordinateur de l’action pour l’Espagne, donna son accord, estimant incidemment que la présence de De Boeck en Belgique n’était alors « pas opportune ». Manouilski ayant personnellement donné les ordres, De Boeck partit donc, via Paris, pour Albacete, faisant un passage discret par Bruxelles en janvier. Mais dès son arrivée, un malentendu semblait s’être installé. Marty l’affecta au secrétariat politique de la base et l’en écarta six semaines plus tard. De Boeck fut chargé du service de presse. Selon Marty*, De Boeck s’était présenté comme mandaté par l’IC. Mais le service des cadres lui ayant révélé qu’il était là à sa demande,Marty avait imposé le changement. Dans une lettre au secrétariat du parti belge, De Boeck affirmait au contraire avoir demandé dès son arrivée à pouvoir monter au front et cela lui avait été refusé. Or en février, à Moscou, Berei évoqua « le cas De Boeck » devant la commission des cadres, mais le compte rendu n’est pas explicite. La commission préféra laisser la question ouverte.

En juillet 1937 intervinrent les incidents qui allaient sceller le sort politique de De Boeck. Alors que sa femme avait vu Marty à Moscou, lequel lui avait fait l’éloge du travail accompli au service de presse, De Boeck fit deux gestes de nature différente. Il demanda la permission de rejoindre Bruxelles afin d’installer sa femme qui devait quitter l’URSS « pour des raisons administratives ». Par ailleurs, par une lettre personnelle au secrétaire du Parti, son vieil ami Xavier Relecom, il demanda, voire exigea un poste de commissaire politique de brigade, refusant l’offre qui lui était faite par le délégué officiel du BP belge en Espagne, Raymond Dispy, du commissariat d’une compagnie flamande en formation.

La réaction de ce dernier, manifestement d’accord avec Billoux, fut meurtrière. Il refusa toute permission et ordonna l’envoi au front comme simple soldat du « petit homme myope, n’y voyant pas la nuit, en mauvaise santé, trébuchant sur le moindre obstacle », comme le décrivit l’un de ses compagnons de la XIVe Brigade. Mais surtout, le rapport de Dispy au secrétariat du PCB, justifiant les décisions adoptées, exprimait la conviction que De Boeck ne voulait plus rester en Espagne ni monter au front et qu’il prenait « dès à présent, figure d’ennemi ouvert [du] Parti ».

C’est sur cette base que le 13 septembre 1937, le bureau politique du PCB, « toutes preuves étant réunies », exclut De Boeck du Parti pour son travail « de désagrégation ». Deux membres du BP s’abstinrent sur la seconde partie de la résolution proposée par Berei. Elle transférait au Parti communiste espagnol (PCE) la tâche de surveillance et les mesures à prendre en cas « d’obstination dans la conduite désagrégatrice ».

Exclu du Parti, De Boeck demeura soldat de la XIVe Brigade. Mais le service des cadres rassemblait des informations à son sujet. Curieusement les notes renvoyaient essentiellement au goût du pouvoir ou à l’autorité considérée comme usurpée qu’exerçait De Boeck sur les volontaires belges. Pas un mot sur son « travail de désagrégation » ou sa « déviance trotskyste ».

Ce sont pourtant ces bruits-là qui coururent à Bruxelles et, parmi ses amis, la rumeur se répandit que De Boeck risquait d’être abattu. Des démarches furent accomplies auprès du ministre socialiste des Affaires étrangères, Paul-Henri Spaak, l’un des avocats du Grand complot de 1923. Est-ce son intervention qui déclencha le rappel militaire pour le 8 novembre, auquel De Boeck demanda au commissaire politique des Brigades internationales (BI) l’autorisation de répondre, afin d’échapper à une lourde condamnation pour désertion ? Les conditions du départ d’Espagne, via le consulat de Barcelone, ne sont pas claires puisque sa fiche des Brigades internationales le qualifie de « désertor » : déserteur belge ? déserteur des Brigades ? Justifié ou non, ce qualificatif lui resta attaché aux yeux de certains. Le 21 janvier 1938, De Boeck se présentait à la gendarmerie de Bruxelles et le conseil de guerre le condamna à 4 jours d’arrêt, soit une peine de principe.

Énigme supplémentaire : avec l’autorisation des cadres de l’IC, la femme et la fille d’un « ennemi du Parti » le rejoignirent en avril 1938 en Belgique.Etait-ce la protection de la citoyenneté belge ? À nouveau l’intervention personnelle du ministre des Affaires étrangères ? Seule la rumeur en porte trace. De Boeck trouva refuge auprès d’amis socialistes ou anciens communistes. Un emploi lui fut offert à la Bell Téléphone, emploi fictif semble-t-il, car lui-même fréquentait alors assidûment la Bibliothèque nationale et proposa des articles de fond pour la presse social-démocrate. En particulier, il fut le porte-plume régulier d’un dirigeant de la Centrale des Employés, syndicat et syndicaliste très à gauche. En revanche, il observa une discrétion totale envers le PCB alors même que des journaux évoquaient le cas de communistes belges « traqués par la GPU », en le citant nommément ainsi que Willems. Le 24 mars 1938, le secrétariat du PCB rompit le silence pour répondre à « la campagne de la presse trotskyste et réactionnaire qui se développait avec le consentement tacite de De Boeck ». Le PCB rendit publique son exclusion d’octobre 1937 pour « attitude hostile à l’égard du Parti et insinuation calomnieuses envers l’Union soviétique, preuve qu’il n’[avait] pas rompu avec le trotskysme » dont il était un partisan avéré en 1926 ! De fait, comme le souligna sa femme en novembre 1940, son silence total permit à la presse du Parti de « garder le dernier mot ».

La fin s’écrit tragiquement ; mobilisé peu avant le déclenchement de la guerre, la campagne de mai 1940 aggrava un état de santé peu florissant : il mourut à l’hôpital militaire de Bruxelles le 20 juillet 1940.

Mère d’une enfant de quatre ans, rejetée par ses anciens camarades communistes, sans ressources, Nelly Kaufman demanda alors à retourner poursuivre ses études interrompues à l’Université de Kiev, « pour travailler comme auparavant à la construction d’une nouvelle société socialiste, dans [s]a patrie socialiste dirigée par le grand Staline* ». Dans cette même sollicitation, dont l’examen fut effectivement entamé à Moscou, elle affirmait que son mari « lui avait demandé de garder confiance en lui (…) pour prouver par la suite à son parti qu’il n’[avait] jamais été son ennemi et qu’il [avait] toujours été un fidèle soldat de l’IC ». L’entrée en guerre de l’URSS brisa net toute suite possible et Nelly Kaufman demeura en Belgique sous l’Occupation, sans être autrement inquiétée.

Ainsi de 1922 à 1940, la boucle était bouclée : Henri De Boeck avait été un homme de l’IC, il en avait connu les honneurs et les foudres. Adhérant à la Révolution d’Octobre à peine sorti de l’adolescence, il avait fait corps toute sa vie avec l’utopie bolchevique, incarnant cette jeunesse des milieux populaires dont le Parti constitua à la fois l’univers quotidien et l’université. Mais en traversant quasi indemne des temps aussi terribles, à Moscou comme en Espagne, sa trajectoire ne cesse pas de faire question. L’étiquette trotskyste collée aux semelles et l’infamante accusation de désertion recouvrent sans doute d’autres problèmes que les archives ne permettent pas de résoudre. Est-ce seulement l’entêtement bureaucratique d’un cadre belge imbu de son pouvoir qui a suffi à l’envoyer ainsi en première ligne en Espagne et le désigner comme un ennemi du Parti ? Aucune trace ne subsiste dans les dossiers — abondants par ailleurs — à son propos à l’IC ou dans les Brigades, pour indiquer une quelconque intervention du Centre dans son exclusion. Aucun document ne relie cette exclusion à la phobie antitrotskyste, en particulier dirigée contre les Français et les Belges, qui s’était emparée de Marty et que révèlent les archives. Rompue aux arcanes du monde communiste, sa femme qui ne peut pas être taxée de naïveté, demanda à regagner l’URSS. Lui avait-on fourni des assurances. À quel effet ? Ayant fait détruire toute trace de son passé avant de perdre l’usage de sa mémoire et de mourir à Bruxelles en 1990, Nelly Kaufman a peut-être emporté la clé de l’énigme. Pourquoi ce soldat de l’Internationale accepta-t-il sans broncher d’être privé de tout son passé militant, qui fut toute sa vie ? Quelles vérités avait-il entrevues des réalités soviétiques en URSS ou en Espagne ? Qu’en avait-il dit et à qui ?

Autour du personnage, parmi ceux qui l’avaient connu et qui entourèrent sa femme après-guerre en Belgique, parmi les militants qui le côtoyèrent, planait encore une ombre de sympathie, ou au contraire d’antipathie qui fait mystère.

Henri De Boeck fut, en tous les cas, avec son compagnon Marc Willems, un des rares « vrais » kominterniens de Belgique.
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Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article50909, notice DE BOECK Henri par José Gotovitch, version mise en ligne le 1er août 2010, dernière modification le 4 août 2010.

Par José Gotovitch

Henri De Boeck et sa femme Nelly Kaufman, à droite en retrait, Xavier Relecom et sa femme Georgette Fisbar
Henri De Boeck et sa femme Nelly Kaufman, à droite en retrait, Xavier Relecom et sa femme Georgette Fisbar

SOURCES : RGASPI, 495 193 186, 495 193 125, 545 6 252, 495 10 156, 531 2 8, 495 74 (copies CEHI, Barcelone). — CCECD (OSOBY), Procureur du Roi de Bruxelles, 7 1 55, 56, 57. — CARCOB, microfilms IML, Secrétariat Latin, comité Central et bureau politique, ICJ. — Auditorat militaire de Bruxelles, Dossier De Boeck. — La Voix du peuple, mars 1938. — Papiers personnels et interview, Larissa De Boeck

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