DORIOT Jacques, Maurice. Pseudonyme : GUILLEAU [version DBK]

Par Serge Wolikow

Né le 26 septembre 1898 à Bresles (Oise), mort le 22 février 1945 à Mengen (Allemagne) ; dirigeant de la Jeunesse communiste (1923-1924), membre de la direction de l’Internationale communiste des Jeunes (KIM) ; membre du comité directeur puis du bureau politique du Parti communiste français de 1924 à 1934 ; député de 1924 à 1937 et maire de Saint-Denis de 1931 à 1937. Membre du Comité exécutif de l’IC de 1921 à 1928, du présidium en 1922, de la section d’agit-prop de l’IC en 1923, brièvement référent de l’IC avec Trotsky pour les partis des pays latins en 1923 ; rompt avec l’IC en avril 1934, exclu du PC en juin 1934.

Cet ouvrier métallurgiste connut un parcours politique marqué par une évolution qui le conduisit du mouvement ouvrier vers l’extrême droite et le nazisme, après sa rupture avec le communisme en 1934. On considérera seulement dans cette biographie la part de son activité liée au mouvement communiste même si son engagement politique ultérieur, dominé par l’anticommunisme, montre l’impossibilité de se détacher réellement d’une époque où il avait joué les premiers rôles.

Né à Bresles, petit village de l’Oise, Jacques Doriot était le fils unique d’un forgeron et d’une femme de milieu modeste. Jusqu’en 1911, le jeune Doriot fréquenta l’école primaire, puis l’école professionnelle de Creil, et travailla dans une laiterie. À l’automne 1915, il gagna Paris, puis Saint-Denis.

Il travailla comme manœuvre, puis comme ajusteur, dans plusieurs usines où il eut des contacts avec des militants ouvriers. Il s’inscrivit en 1916 aux Jeunesses socialistes, mais n’y milita pas alors très activement. Incorporé le 18 avril 1917, il eut l’expérience des tranchées et de l’hécatombe provoquée par ce conflit. Après l’armistice, son unité fut affectée à l’armée d’Orient et participa aux événements de Hongrie (été 1919) et d’Italie (Fiume, septembre 1919), avant de stationner quelque temps en Albanie.

Lorsqu’en mai 1920, ses trois ans de service accomplis, il revint à Saint-Denis, il reprit sa carte aux Jeunesses socialistes et fut délégué à leur congrès national, début novembre 1920. Le congrès, deux mois avant la naissance de la SFIC, décida la fondation des Jeunesses communistes, et Doriot, qui s’était fait connaître en proposant une motion, fut élu membre suppléant du comité directeur de la nouvelle formation.

Après avoir, en l’absence de ses responsables alors incarcérés, assumé la direction effective des JC au début de 1921, Doriot fut envoyé à Moscou représenter son organisation au IIe congrès de l’Internationale communiste des Jeunes (ICJ), tenu en juin-juillet parallèlement au IIIe congrès de l’Internationale communiste. Il resta six mois dans la capitale soviétique, comme représentant des JC au Comité exécutif de l’Internationale communiste des Jeunes. En mars 1922, il était de nouveau à Moscou, où il fut nommé secrétaire de cette instance. Comme tel, il siégea (à vingt-trois ans !) au Petit bureau du CE de l’IC (le Présidium). Son ascension dans les sommets de l’IC fut consacrée au lendemain du IVe congrès de l’IC lorsqu’il fut désigné comme référent (correspondant) de l’IC pour les partis des pays latins aux côtés de Trotsky*.

Il participa aux réunions de la 2e session élargie du CE de l’IC consacré à la situation du PCF. Ainsi, en mai 1922 il intervint contre Rappoport pour défendre les positions de l’IC sur le Front unique et critiquer l’attitude de la direction du PCF. Épousant sans restriction les positions de l’IC, il connut alors une promotion incontestable, reconnue par son entrée au Présidium dans un moment où la direction de l’IC cherchait des appuis pour imposer sa politique à une direction française réticente. Après le IVe congrès de l’IC auquel il assista, il fut chargé de s’occuper des affaires du PCF. À ce titre, il intervint, le 10 janvier 1923, devant le Présidium pour évaluer la politique de la nouvelle direction française à l’égard de l’occupation de la Ruhr après que Radek eut mis en cause les insuffisances des initiatives du PCF : « Je pense que l’opinion du camarade Radek au sujet du parti français qu’il n’a pas fait son devoir pendant l’occupation de la Ruhr est un peu exagérée. Il est évident que le Parti français a commis des fautes dans la question de la Ruhr, comme il en a commis avant, comme il en commettra très vraisemblablement demain […] d’un côté, nous avons des résultats positifs avec notre mot d’ordre contre la guerre, de l’autre côté notre absence totale dans la politique sur la question des réparations est tout à fait mauvaise. »
Quelques mois plus tard il devint membre de la commission d’agit-prop placée alors sous la responsabilité de Radek au moment où, en mai 1923, il devint secrétaire de la Fédération française des JC. Du point de vue de l’IC, il s’agissait d’un poste d’importance en raison de la place conférée à la France dans le dispositif stratégique concernant les perspectives révolutionnaires en Allemagne.

Cette ascension dans les instances dirigeantes du Komintern lui conféra une place éminente lors de son retour en France. Même s’il ne joue pas les premiers rôles au sein de la direction du Parti, il en devint rapidement une figure essentielle. Dans le bureau politique, malgré son emprisonnement à la fin de 1923 et ses démêlés avec la police et la justice en raison de son activité antimilitariste à la tête de la JC contre l’occupation militaire française de la Ruhr, il intervint régulièrement sur l’ensemble de la politique du Parti avec une autorité légitimée par sa notoriété internationale. Bientôt, sa popularité en France lui permit même d’être présent sur les listes du Parti lors des élections législatives de 1924 alors qu’il était en prison.
Au cours de la campagne qu’organisèrent avec Henri Barbé* les militants de la JC, ses amis insistèrent sur le côté « victime de la répression bourgeoise » que revêtait sa candidature et sur le vote de solidarité qu’elle appelait. Après son élection le nouveau député, qui avait interjeté appel de sa condamnation, fut, le 17 mai, libéré de prison.

Jacques Doriot se spécialisa très vite dans l’agitation anticolonialiste. Le 11 septembre 1924, Pierre Semard* et lui-même, respectivement au nom du Parti et des JC, expédièrent un télégramme resté fameux à Abd-el-Krim, qui le félicitait pour ses succès contre les Espagnols de Primo de Rivera et l’incitait à poursuivre « la lutte contre tous les impérialistes, français compris, jusqu’à la libération complète du sol marocain ». À la chambre des députés, Doriot multipliait les discours anticolonialistes. L’un de ceux-ci lui valut, le 27 mai 1925, la censure de ces collègues : il était devenu la cible de toute la presse de droite qui lui reprochait violemment d’attiser la rébellion. En mai 1925, le bureau politique décida de constituer un Comité central d’action, à la tête duquel fut placé Maurice Thorez, qui organisa une série de rassemblements ouvriers contre la guerre du Maroc. Puis ce fut, à la fin d’août, l’envoi d’une délégation chargée d’aller porter à Abd-el-Krim l’assurance de la solidarité des travailleurs français ; mission périlleuse, pour laquelle les candidats ne se bousculèrent pas : parmi ses sept membres, Doriot, Barbé, Lucienne Marrane pour les femmes, mais pas de dirigeant plus en vue du Parti. La délégation, rendue en Algérie, ne put passer au Maroc, mais l’opinion communiste s’enthousiasma pour les tribulations de Doriot, déguisé en Arabe et semant les limiers attachés à ses trousses. À son retour, l’ancien dirigeant des Jeunesses déchaîna les acclamations dans les réunions communistes.

La guerre était entrée dans une phase active ; le Parti intensifia sa campagne, qui atteignit son point culminant avec la grève du 12 octobre 1925, première grande grève politique de l’après-guerre. Le mouvement, très combatif à Saint-Denis et dans quelques villes ouvrières, se solda par un échec relatif. Doriot pour sa part, anima un meeting au siège de la CGTU à Paris, rue de la Grange-aux-Belles ; à la sortie, il fut au premier rang d’une bagarre mémorable contre la police. Cette action d’éclat lui valut huit jours d’incarcération.

Ainsi, de 1924 à la fin de 1925, Doriot avait multiplié ses activités anticolonialistes et tenté d’utiliser la tribune parlementaire pour diffuser les idées de l’IC sur la question coloniale. Accaparé par la JC et le travail parlementaire, il était resté à l’écart du fonctionnement de la direction du Parti et de sa politique de bolchevisation et n’avait pas participé aux réunions de l’IC. Fin de 1925, lorsque la direction du PCF dut faire face à un malaise général de l’organisation avec un mécontentement sensible des syndicalistes, des élus et des provinciaux, Doriot pensa son heure arrivée. Il approuva les critiques émises par Manouilsky* à l’égard de Suzanne Girault* et multiplia les propositions en faveur d’un changement d’orientation et de direction du Parti. Lors du 6e plénum élargi du CE de l’IC en février 1926, il intervint en séance plénière pour condamner les exagérations gauchistes en Allemagne ou en Italie et chercha à se démarquer publiquement des zinoviévistes. Il prit vigoureusement position contre Semard*, lors des discussions qui eurent lieu dans la commission qui examina la situation du PCF. Il obtint le soutien de Staline* en faveur d’un groupe dirigeant dont il serait l’animateur. Mais ses espoirs tournèrent court : la majorité des délégués français, une grande partie de la direction de l’IC appuya une solution de rassemblement autour de Semard. Finalement Doriot ne fut que membre du BP. En compensation la direction de l’IC lui confia des missions en Extrême Orient qui l’éloignèrent du fonctionnement quotidien du Parti pour lequel il ne semblait pas avoir eu beaucoup d’intérêt.
Il participa à une « délégation ouvrière » en Chine de février à mai 1927 ; chargée d’une mission de propagande et d’information auprès du Kuomintang, la délégation était sur place lors du massacre des communistes chinois par Tchang-Kai-Chek et ne put que constater les déconvenues de la politique du Komintern et de l’URSS. De retour, Doriot défendra cependant le bien-fondé des choix adoptés par l’IC en Chine contre les critiques de l’opposition et notamment de Treint*.

Avec l’adoption par le PCF de la politique dite « classe contre classe » préconisée et imposée par l’IC, Doriot se trouva en porte à faux puis mis en cause et marginalisé dans la direction du Parti.

En prison durant l’été 1927, il fut de ceux qui émirent des doutes à l’égard des consignes de l’IC en vue des prochaines élections. Il estima irréaliste une politique qui revenait à rendre impossible les désistements électoraux entre socialistes et communistes. Il maintint ses réserves durant plusieurs mois ce qui lui valut les critiques des dirigeants de l’IC lors du 9e plénum et du VIe congrès, en février et juillet 1928. Les jeunes cadres de la JC, tel Barbé*, le supplantèrent au Comité exécutif de l’IC et critiquèrent ouvertement son opportunisme et ses réticences à l’égard des nouveaux mots d’ordre de l’IC sur les dangers de guerre contre l’URSS et le social-fascisme. Au début de l’année 1929, dans le cadre de la préparation du 6e congrès du PCF, il fut la cible des critiques et sommé de s’expliquer sur ses réticences et ses divergences. Finalement il décida de reconnaître ses erreurs et d’approuver sans restriction les nouveaux mots d’ordre du Parti et de l’IC. Dans ces conditions, il resta membre du bureau politique tout en se consacrant pour l’essentiel à son mandat parlementaire, puis à son activité municipale après qu’en février 1931 il fut élu maire de la ville de Saint-Denis dans la banlieue parisienne. Sa politique municipale lui valut une popularité confirmée dès les législatives de 1932 : alors que le PC essuyait un recul général, Doriot fut réélu dès le premier tour, avec 55, 2 % des suffrages exprimés.

Tout en prenant ses distances avec l’activité du Parti, Doriot s’appliquait à ne pas s’éloigner publiquement des positions de l’IC, d’autant que les déboires du Parti et les critiques de l’IC contre le sectarisme de la direction en place depuis 1929 lui laissaient espérer un retour en grâce. Il appuya ainsi la dénonciation du groupe Barbé*-Celor* et adopta une attitude d’attente dont il pensait qu’elle serait reconnue par la direction de l’IC. À Moscou, en septembre 1932, devant la commission française réunie à l’occasion du 12e plénum élargi du CE de l’IC, il pensa pouvoir prétendre à nouveau à un rôle de premier plan. Son bon score électoral l’autorisa à critiquer la politique du Parti dans ce domaine. Face aux dirigeants de l’IC perplexes, la plupart des responsables du PCF se démarquèrent de Doriot qui ne parvint pas à s’imposer dans le nouveau secrétariat du Parti à la tête duquel Maurice Thorez* vit sa position confirmée malgré les critiques dont il avait été l’objet. Tirant les leçons de cet épisode celui-ci reprit à son compte certaines des remarques de Doriot sur l’activité du PCF dans la région parisienne, démantelée en cinq entités, ce qui affaiblit la position de Doriot qui espérait renforcer son contrôle sur la région.

Désormais Doriot, préoccupé de renforcer son influence dans son fief municipal de Saint-Denis, resta à l’écart des inflexions de la politique de l’IC. Sensible aux aspirations unitaires antifascistes parmi les militants communistes et les intellectuels sympathisants du Parti, il prit le contre-pied des décisions du PCF après le 13e plénum du CE de l’IC et se posa en porte-parole d’une démarche unitaire critiquée par l’IC. Après le 6 février 1934, il exploita avec une certaine habileté le désarroi provoqué par les hésitations de la direction du PCF à adresser des propositions unitaires aux dirigeants socialistes. À la suite de la manifestation du 9 février où Doriot fut l’un des seuls dirigeants du parti ayant participé à une manifestation durement réprimée regroupant les communistes et les socialistes, il rendit publiques ses divergences.

Trois jours plus tard, une brochure était répandue à 30 000 exemplaires par les amis de Doriot. Adoptée par la conférence de rayon des 10-12 mars, elle portait pour titre : Les communistes de Saint-Denis et les événements du 6 au 12 février. Pour l’unité d’action ! Lettre ouverte à l’Internationale communiste. Le document, qui était un appel au Komintern mieux informé, fut remis au BP le 11 avril, pour qu’il le fît suivre à Moscou ; il consistait en une analyse précise et circonstanciée des événements de février, au plan national et à Saint-Denis, soulignant les multiples erreurs de la direction du Parti et, par contraste, la justesse des positions de Doriot.

Ses prises de positions furent vivement critiquées par le comité central du Parti en mars 1934. Toutefois, la direction de l’IC qui s’inquiétait de l’écho rencontré par les propos de Doriot et qui envisageait un changement d’orientation politique le convoqua, le 21 avril, à Moscou en même temps que Thorez. Contrairement à Thorez, Doriot refusa de partir, prétextant des élections municipales partielles qui devaient avoir lieu le 6 mai à Saint-Denis, et qui constituaient, selon son expression, un véritable « référendum » sur la politique de l’unité d’action. Devant l’impossibilité de provoquer dans des délais rapprochés une élection législative partielle, Doriot avait en effet renoncé à démissionner de son mandat de député, mais s’était démis de ses fonctions de maire et de conseiller municipal. Le 6 mai, Doriot et ses trois colistiers, auxquels aucune autre candidature ne s’opposait, obtinrent un indéniable succès : 57, 6 % des inscrits, 75, 9 % des votants. Convoqué le 10 mai par un nouveau télégramme du Comité exécutif de l’IC, Doriot tergiversa, puis refusa clairement d’obtempérer.

Bien qu’absent de la réunion du Présidium qui se tint le 16 mai 1934, il fut au centre des discussions qui aboutirent à une modification radicale de la tactique politique du PCF à l’égard du Parti socialiste puisque Thorez fut invité à prendre contact sans délai avec le Parti socialiste en vue d’envisager des actions communes antifascistes. La conférence nationale du PCF qui se réunit le 26 juin 1934 entérina cette nouvelle politique unitaire dont Thorez*, encouragé par les dirigeants de l’IC se fit le chantre alors que Doriot était exclu du Parti pour avoir dénoncé la soumission du PCF aux décisions de l’IC.

Doriot allait désormais poursuivre sa carrière politique en dehors de l’Internationale communiste et bientôt du mouvement ouvrier. Pour autant, au long de son évolution vers le fascisme, Doriot resta marqué par son expérience communiste et notamment la dimension internationale du communiste. Il ne cessa de justifier ses engagements successifs en faveur d’une action concertée contre le Komintern de la part de toutes les forces européennes de l’extrême droite, comme l’atteste la création du PPF en 1936, destiné à concurrencer les communistes sur leur propre terrain dans les entreprises, puis son ralliement à la politique allemande contre l’URSS en 1941.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article50940, notice DORIOT Jacques, Maurice. Pseudonyme : GUILLEAU [version DBK] par Serge Wolikow, version mise en ligne le 26 juillet 2009, dernière modification le 3 octobre 2010.

Par Serge Wolikow

SOURCES : RGASPI 495/164/249 ; 495/164/302 ; 495/164/306 ; 495/164/312 ; 495/165/113 ; 495/165/321. — Dieter Wolf, Doriot. Du communisme à la collaboration, Fayard, 1969. — Jean-Paul Brunet, Doriot. Du communisme au fascisme, Éd. Balland, 1986. — Carnets Cachin, t. 3, dir Denis Peschanski, Éd. CNRS, 1998. — Serge Wolikow, Le PCF et l’Internationale Communiste, 1925-1933, thèse, Université de Paris VIII, 1990. — Serge Wolikow, Le Front populaire en France, Ed. Complexe, 1996. — Notice par Jean-Paul Brunet dans le DBMOF.

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