BOUGÈRE Émile, Emmanuel, dit Antoine, dit Émile Vincent

Par Claude Pennetier

Né le 12 (ou 11 ?) septembre 1903 à Angers (Maine-et-Loire), mort en novembre 1964 à Paris ; rédacteur à l’Humanité exclu du Parti communiste en 1932 (responsable de la rubrique Rabcors) ; journaliste doriotiste puis rédacteur dans des journaux anti-communistes.

Émile Bougère aurait adhéré aux Jeunesses socialistes en 1917 et participé adolescent à l’organisation de coopératives de ramassage de fruits en Touraine (Gaucher, op. cit., p. 101 et Juvénal, 12 juin 1970). Militant des Jeunesses communistes à Paris, il fit partie de la commission administrative de la 4e Entente et assura la fonction de secrétaire à l’éducation pour le XXe arr., avant d’être incorporé au 143e régiment d’infanterie le 15 novembre 1923 (Arch. PPo. B/A 1715). Le 3 janvier 1924, pendant une permission, Bougère assista à une réunion du groupe JC du XXe arr. : il assura qu’il pouvait créer une cellule dans son régiment. Peu de temps plus tard, il confirma par lettre la bonne réception d’un colis contenant des brochures communistes et du matériel à polycopier. L’armée le libéra le 25 avril 1925 avec le grade de sergent. La 4e Entente profita de son expérience en le chargeant du travail antimilitariste. Il suivit les cours de l’École des cadres de la JC tout en travaillant aux usines Renault de Billancourt où il milita activement. Sa propagande s’étendait à la région parisienne, car il fut arrêté le 6 novembre 1925 à Villeneuve-Saint-Georges pendant une prise de parole antimilitariste à la sortie de l’usine Labutol. Ces faits entraînèrent une condamnation de trois mois de prison pour « provocation de militaires à la désobéissance » le 20 novembre 1925.

Dans les mois qui suivirent sa libération, la direction communiste le chargea de garder pendant la nuit le local de l’Humanité. Il était alors au chômage et semblait s’en satisfaire, attendant vraisemblablement qu’un poste de permanent soit disponible. Selon Gaucher (op. cit., p. 161) : « il s’occupe des chômeurs, pour le compte du parti. Végétarien, il a peu de besoins. Avec son allocation de chômage, il s’achète une caisse de légumes ». Il aurait été coopté par un ancien secrétaire de Vaillant-Couturier pour être le « bras gauche » d’André Raymond, responsable de la rubrique des Correspondants ouvriers ou Rabcors. Raymond avait pour principal collaborateur un militant juif dont le pseudonyme était Alexandre (est-ce Schidlowsky ?). La police ne signala Bougère comme rédacteur à l’Humanité qu’en juin 1929, lorsque le Bureau politique lui confia la succession de Raymond. Il assura la dangereuse responsabilité de gérant de l’Humanité du 30 mai au 2 juin 1929. Un rapport de police de 1930 décrivait ainsi son travail à la rubrique Rabcor : « Ses fonctions consistent à classer les lettres des correspondants, à publier dans l’Humanité celles qu’il juge intéressantes et à diriger sur le Bureau politique les correspondances présentant un caractère confidentiel et dont le contenu pourrait être trop compromettant. C’est également lui qui est chargé d’attribuer aux nouveaux correspondants un numéro d’ordre permettant de les reconnaître sans qu’ils aient à signer leurs envois. Au titre de rédacteur principal de la rubrique des correspondants ouvriers, il publie de temps en temps dans l’Humanité des articles de tendance antimilitariste, « sous le pseudonyme de Pierre Rabcor commun à tous ses correspondants. » (Arch. PPo. B/A 1 715). Dans des témoignages, des articles et surtout, dans un essai inachevé et inédit, Espionnage soviétique, Bougère affirma que le réseau des Rabcors, outre son rôle d’agitation politique, servait à fournir aux Soviétiques des informations sur la production de guerre. Il affirma avoir été en rapport avec l’espion Muraille et mit en cause Jacques Duclos, qui effectivement impliqué en 1932 dans une affaire « d’espionnage », bénéficia d’un non-lieu. Bougère avait pour collaborateurs Claude Liogier et Schidlowsky.

Le Parti communiste exclut Émile Bougère en 1932, sans doute en raison de désaccords sur le rôle des Rabcors. Selon Juvénal du 12 juin 1970 il était accusé de « collision avec la presse bourgeoise ». Il travailla ensuite comme rédacteur au Huron (1932-1934) au Populaire (sous le nom d’Henavent), à Germinal et au Petit journal. Rallié au Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot en 1936, il devint secrétaire de rédaction de l’Émancipation nationale (1936-1940), la Liberté, Jeunesse (1941-1942), La Femme et la vie (1942-1944) et l’un des dirigeants du bureau central de presse du PPF. Pendant l’Occupation, Émile Bougère publia une brochure de 32 pages intitulée Condition de l’ouvrier en URSS, sous les auspices du bureau de presse de l’exposition “Le Bolchévisme contre l’Europe”.

Épuré à la Libération, condamné à vingt ans de travaux forcés, il perdit sa femme en 1949 alors qu’il était à Clairvaux. Libéré en 1951, il fut, à temps partiel, collaborateur du Centre d’archives de Georges Albertini*. Il était particulièrement chargé des nombreuses fiches et brochures rédigées pour les élections municipales d’Avril 1953. Selon Pierre Rigoulot, il agissait « directement ou sous le couvert d’associations, voire de partis comme les Indépendants ou de courants amis au sein de la SFIO » (p. 242). En 1959, Georges Albertine intervint auprès de Georges Baylot*, ancien préfet de police de Paris, pour lui obtenir un salaire.

Il reprit du service dans une agence de presse (Agence Vietnam Presse). Le journaliste d’extrême droite Roland Gaucher, qui partageait le même bureau, le décrivait comme « un petit homme grisonnant, un peu replet, type employé de bureau, avec des traits fins dans un visage rond. Mégot au coin de la lèvre, il marmonnait en écrivant et, quand il parlait, ses deux mains potelées s’agitaient à la hauteur de sa ceinture, comme deux nageoires ventrales. C’étaient là les deux seuls traits notables d’un être parfaitement effacé, d’une gentillesse distraite, et tout à fait remarquable. Cela dit, il farfouillait toujours dans des paperasses ; explorait méthodiquement les budgets des municipalités communistes, se retrouvait comme pas un dans ces labyrinthes et en émergeait avec une tonne de révélations ; s’infiltrait partout sans attirer l’attention et glanait partout une masse de renseignements ; truquait les votes à un congrès radical, partait en Afrique y combattre un communisme qu’il avait servi dans sa jeunesse, et revenait " en catastrophe ", échappant de justesse à une révolution de palais » (op. cit., p. 161). Le 12 janvier 1959, Albertini réunit ses collaborateurs, dont Bougère, pour leur dire qu’il fallait s’investir en Afrique dans les mouvements indépendantistes pour couper la route aux communistes. Bougère fut en effet, de la proclamation de l’indépendance complète du Congo-Brazzaville (République populaire du Congo) en août 1960, au coup d’État d’août 1963, le directeur du service de presse du président, l’abbé Fulbert Youlou, et, disait-on, un de ses conseillers. Les informations qu’il recueillait sur l’Angola étaient transmisses à Lisbonne par l’intermédiaire de Georges Albertini.

Émile Bougère mourut en novembre 1964 dans un café du quartier Saint-Lazare à Paris.

Il était marié et père de deux filles.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article57826, notice BOUGÈRE Émile, Emmanuel, dit Antoine, dit Émile Vincent par Claude Pennetier, version mise en ligne le 28 octobre 2010, dernière modification le 29 juillet 2015.

Par Claude Pennetier

ŒUVRE : Espionnage soviétique, inachevé, inédit, 151 pages rédigées vers 1963-1964. — Le Parti frappe à l’aube, roman inédit écrit en collaboration avec Faucher Jean-André. — Collaboration aux journaux cités dans le texte et à : Sport ouvrier (1923), L’Aube sociale (1928), Vietnam-Presse (dans les années cinquante).

SOURCES : RGASPI, 495 270 6444. — Arch. PPo., B/A 1715, 1930, p. 76-79. — Arch. Jean Maitron. — Juvénal, 12 juin 1970. — Est-ouest, 16-31 mars 1969. — L’Humanité, 16 mai 1959. — H. Coston, Dictionnaire de la politique française, t. 1, 1967. — Roland Gaucher, Histoire secrète du Parti communiste français, 1974, Paris. — DBMOF, notice par Jean Maitron et Claude Pennetier. — Pierre Rigoulot, Georges Albertini, Socialiste, collaborateur, gaulliste, 2012, Perrin, 404 p.

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