MARCHE Charles, Michel (dit Marche jeune)

Par Alain Rustenholz

Ouvrier mécanicien, ou plus spécifiquement tourneur, à l’atelier central du chemin de fer du Nord, à la Chapelle, il réclame et obtient du gouvernement provisoire, le 25 février 1848, le décret sur l’organisation du travail. On le retrouve dans les mouvements du 16 avril, du 15 mai, et dans la grève du chemin de fer du Nord qui commence le lendemain. Il s’exile aux États-Unis à la fin du printemps 1853. Là, il combat trois ans dans les rangs de l’Union durant la Guerre Civile. Il est enterré dans un cimetière militaire américain.

Biographie nouvelle qui modifie fortement le connaissance sur l’ouvrier Marche

Marche, le jeune ouvrier mécanicien qui, le 25 février 1848 vers midi et demi, le « visage noirci par la fumée de la poudre », force à la tête d’une délégation les portes de l’Hôtel de Ville et du gouvernement provisoire, Lamartine lui donne « 20 ou 25 ans ». Il doit être d’allure très juvénile car en fait il en a 29 : Charles Michel Marche est né le 16 janvier 1819 à Nonancourt, dans l’Eure.
A lire Lamartine, le « Spartacus de cette armée de prolétaires intelligents » — il ne lui donne pas d’autre nom — réclame du gouvernement « le programme de l’impossible » : « le renversement de toute sociabilité connue, l’extermination de la propriété, des capitalistes, la spoliation, l’installation immédiate du prolétaire dans la communauté des biens, la proscription des banquiers, des riches, des fabricants, des bourgeois de toute condition supérieure aux salariés (…) enfin l’acceptation sans réplique et sans délai du drapeau rouge ».
]]Selon Garnier-Pagès, « Ouvrier, [Marche] parle pour les ouvriers ; il invoque leurs souffrances et leur vie précaire. Enfants, un travail prématuré les étiole ; hommes, un travail exagéré les épuise ; vieillards, un travail disputé les abandonne. Ils n’ont pas le pain quotidien. Le salaire ne suffit pas à leur existence. La concurrence les tue lentement. Ils meurent de privations au milieu des richesses qu’ils produisent. Que réclament-ils ? Du travail ! un travail limité, organisé. Le travail est le droit sacré du pauvre. Le Gouvernement refusera-t-il, repoussera-t-il des vœux aussi justes ? Non ! Il ne le peut ! il ne le peut ! »

Charles Michel Marche sait de quoi il parle : son père est mort à 52 ans, lui venait d’en avoir 13. La famille n’était sans doute pas des plus pauvres : le père, à son mariage puis aux déclarations de ses quatre enfants, s’est successivement déclaré tisserand à Évreux, contremaître à la Grande Filature de Brionne, contremaître de manufacture quelque part au faubourg parisien de Saint-Marcel, contremaître à la manufacture de M. Josse, à Nonancourt ; enfin, à son décès, il est encore commis à la fabrique de bas de laine de Ville Lebrun, hameau de Sainte-Mesme (Seine-et-Oise). Comment la mère, à priori sans profession, s’était-elle alors débrouillée ? Quelle instruction le petit dernier avait-il eue ? Aux registres d’état-civil, ses deux parents, son grand-père paternel, un oncle du même côté, huissier, signent avec facilité, tandis que ce 25 février 1848, on va entendre Charles Michel répondre à Louis Blanc qu’il ne sait pas écrire.

Lamartine, obsédé par le drapeau rouge, n’a vu que cette couleur aux mains de son Spartacus : « Il roulait dans sa main gauche un lambeau de ruban ou d’étoffe rouge ; il tenait de la main droite le canon d’une carabine dont il faisait à chaque mot résonner la crosse sur le parquet. » Le poète ignore totalement l’écrit dont Marche est pourtant porteur :
“A Messieurs les Membres du Gouvernement provisoire,
Le soussigné Aug. B. de Lancy, rédacteur de la Démocratie pacifique, chargé par une députation d’ouvriers. Ils demandent :
1° L’organisation du travail, le droit au travail garanti ;
2° Le minimum assuré pour l’ouvrier et sa famille en cas de maladie ; le travailleur sauvé de la misère, lorsqu’il est incapable de travailler, et, pour ce, les moyens qui seront choisis par la nation souveraine.
Ce 25 février, deuxième jour de la République.
Signé : Aug. B. de Lancy, Moreau, Blanchet, Marche jeune.“

Si Charles Michel signe « Marche jeune » c’est qu’il a un frère de dix ans son aîné, et aussi deux sœurs encore plus âgées : il est le benjamin d’une fratrie de quatre.
Concernant le rédacteur de la pétition, Jean-Marcel Jeanneney faisait observer, dès 1933, qu’on ne trouve pas Aug. B. de Lancy dans les récapitulations d’auteurs donnés chaque semestre par La Démocratie pacifique, et qu’il n’est question de la pétition dans aucun numéro du journal. En revanche, le numéro du dimanche 27 février de la Démocratie pacifique porte pour la première fois en frontispice : « La République de 1792 a détruit l’ordre ancien. / La République de 1848 doit constituer l’ordre nouveau. / La réforme sociale est le but, la République est le moyen. / Tous les socialistes sont républicains. / Tous les républicains sont socialistes. » Ce qui pourrait constituer l’indice d’une origine fouriériste de la pétition et placer Marche dans cette mouvance.

Ce n’est qu’après avoir obtenu la transcription de sa pétition en un décret rédigé par Louis Blanc, accompagnée d’un appendice sur « le million » rajouté par Ledru-Rollin, ou par Arago, selon que l’on se fie aux souvenirs de Louis Blanc ou de Garnier-Pagès — “Le gouvernement provisoire de la République française s’engage à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail ; il s’engage à garantir du travail à tous les citoyens ; il reconnaît que les ouvriers doivent s’associer entre eux pour jouir du bénéfice de leur travail ; le gouvernement provisoire rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va échoir de la liste civile.“ — que le jeune ouvrier aurait prononcé cette phrase qui sera mille fois répétée : « Nous mettons trois mois de misère au service de la République. »
Des quatre ou cinq protagonistes ou témoins qui ont laissé des mémoires, seul Louis Blanc l’a entendue, cette phrase, et c’est rétrospectivement, bien sûr, qu’il nous l’a restituée. Si Marche l’avait prononcée, il aurait eu bien du mérite : il n’est pas un jeune célibataire n’engageant que lui, il est marié de trois ans plus tôt et il a déjà deux enfants : son fils n’a qu’un peu plus de 2 ans, sa dernière-née a 2 mois.
En réalité, la première occurrence publique et contemporaine de l’expression n’apparaît pas dans la bouche de Marche mais dans une brève du Peuple constituant (le quotidien de Lamennais), du 10 mars 1848 : « On parlait avec animation dans un groupe d’ouvriers, avant-hier, [soit le 8 mars] des discussions sur l’organisation du travail dont M. Louis Blanc porte le poids au Luxembourg. Quelques-uns disaient : “Il faut que ça en finisse, les maîtres ont eu leur tour, à nous à présent !“ D’autres répétaient : “C’est cela, il faut que nous vivions bien ! — Pas si vite, les autres, répliqua un homme déguenillé ; et, arrêtant un élève de l’École polytechnique qui passait : Tu peux dire au gouvernement provisoire que nous avons encore trois mois de misère au service de la République, pourvu qu’on s’occupe de nous ! ».
L’expression fait florès, à tel point que dans une fête républicaine du 11 avril, à Basse-Terre, Guadeloupe, banquet d’union de soixante-et-onze couverts que rapporte la Démocratie pacifique du 8 mai, le dixième toast, de M. de Bausire, président de la cour d’appel, — pas vraiment un rouge, il conservera son poste sous le Second empire — est porté « Aux Ouvriers ! à cette classe laborieuse et si abnégatrice (sic) de notre société actuelle, dont la vie jusqu’ici n’a été environnée que de privations et de souffrances. À ces hommes qui, au jour du triomphe, n’ont trouvé à faire entendre que des paroles d’ordre, de travail et de confraternité. Puisse le gouvernement, réalisant bientôt ses promesses, acquitter une dette ancienne, trop longtemps oubliée et accrue de toute la grandeur de ce nouveau sacrifice si noblement exprimé. Nous saurons attendre ; nous avons encore trois mois de misère au service de la République ! »

On retrouve Marche mécanicien-tourneur à l’atelier central du chemin de fer du Nord, à la Chapelle, juste de l’autre côté de l’enceinte des fermiers-généraux. Ce dimanche 16 avril, les ouvriers sont appelés au Champ-de-Mars pour choisir parmi eux quatorze officiers de la Garde nationale dans une élection complémentaire, après que celle du 5 avril les a vus évincés de tout poste d’état-major. Accompagné d’un porte-drapeau, Marche arrive chez Cavé, dont les ateliers sont un peu plus bas que le sien, dans les derniers numéros de la rue du Faubourg-Saint-Denis, et entraîne avec lui une soixantaine d’ouvriers. Il est armé, ce qu’à priori un simple rassemblement électoral ne justifierait pas. Les témoins ne donneront pas d’autre détail à la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, diront l’avoir perdu de vue sur les Champs-Élysées. Le rassemblement du Champ de Mars gagna ensuite l’Hôtel-de-Ville pour protester de ce que l’organisation du travail se faisait attendre, et demander le report des élections à l’Assemblée Constituante. Ledru-Rollin le fit recevoir par les baïonnettes croisées des bataillons bourgeois de la Garde nationale.
Marche ne figure pas sur la liste des candidats aux élections à l’Assemblée nationale constituante du 23 avril soutenue par le Populaire de d’Étienne Cabe], liste qui pour le département de la Seine compte une moitié d’ouvriers (17 sur 34), délégués des corporations et candidats du Luxembourg, parmi lesquels Adam, cambreur, Drevet, mécanicien, Gautier (ou Gauthier) dessinateur et rédacteur du Père Duchêne, Malarmet), monteur en bronze, Savary, cordonnier, etc. Pas un de ces « ouvriers du Luxembourg » ne sera élu.
Aux 30 avril et 2 mai, Marche est à l’école mutuelle du 17 rue des Vinaigriers pour la fondation de la « Société générale politique et philanthropique des mécaniciens et serruriers et de toutes leurs subdivisions », qui élit à sa tête Drevet et Thomas Colin. Le témoin Cavé, devant la même commission de l’Assemblée nationale, dira que sous cette apparence de société de secours mutuels, il devinait une société secrète.
La présence de Marche à l’envahissement de l’Assemblée constituante, le 15 mai, est attestée par le journal non publié d’Hippolyte Carnot, alors ministre de l’Instruction publique : « Un ouvrier vint se placer devant mon banc. C’était précisément celui qui, le lendemain ou le surlendemain de la révolution, entra dans le cabinet du Gouvernement provisoire pour porter la parole au nom de ses camarades. Je l’ai reconnu et j’ai essayé d’entamer la conversation avec lui en rappelant cette circonstance. Il est resté froid, impassible et laconique, comme à l’Hôtel de Ville. »
Le lendemain, Marche participe au déclenchement de la grève aux chemins de fer du Nord, où il travaille, pour obtenir l’augmentation d’1 franc par jour qu’ont décrochée la veille les ouvriers, (charpentiers exceptés), du chemin de fer d’Orléans et du Centre. La gare d’Ivry avait entamé la lutte dès le début mars et, la ligne étant essentielle à l’approvisionnement de Paris, la société avait été rapidement mise sous séquestre, prélude semblait-il à une nationalisation des chemins de fer qui n’est pas venue. Au moins ont-ils eu les 1 franc par jour.
On a des échos du conflit de la Chapelle par le Messager du 22 mai, publication de l’agence de presse “la Correspondance de Paris“, de Pauchet, Paya et Pellagot, et de ce fait très repris par les journaux de Paris — le Représentant du Peuple du 24 mai, par exemple — comme de province : « Parmi les individus arrêtés dans la journée d’avant-hier se trouve le citoyen Marche, cet intrépide et audacieux ouvrier qui, dans la journée du 25 février dernier, est parvenu, par son énergique langage, à arracher, séance tenante, le fameux décret relatif à l’organisation du travail, et qui, employé au chemin de fer du Nord, a organisé la grève qui dure encore maintenant. »
Ce à quoi Marche répond dans la Réforme et dans la Vraie République du 26 mai — (par une lettre dictée ? on ne dispose pas des originaux de l’état-civil de Paris, détruits en 1871, on ne sait donc même pas s’il savait signer) — : « Citoyen rédacteur, J’ai lu dans plusieurs journaux “que cet audacieux et intrépide ouvrier qui, par son langage énergique, était parvenu à arracher le décret relatif à l’organisation du travail, le citoyen Marche, était arrêté.“ Quel motif pourrait donc avoir le gouvernement de la République de me faire incarcérer ? Ouvrier obscur, je me suis lancé avec autant d’ardeur que de loyauté dans la voie que suivent les hommes qui ont, depuis le 24 février, proclamé et gouverné la République. J’ai, au nom de tous les travailleurs mes frères, exposé à l’hôtel de ville les besoins et la nécessité d’organisation dans le travail, et le 25 février j’ai obtenu du gouvernement provisoire le décret relatif à cette organisation. Ce décret, rendu après mûre délibération, est fort loin d’être un décret arraché, les besoins de l’époque le disent assez hautement. Ce que j’ai réclamé dès le principe, j’en ai demandé plus tard l’exécution, et je saisirai toutes les occasions favorables pour le réclamer, parce que je suis logique, parce que je suis l’interprète du désir des travailleurs, parce que loin d’être un homme politique, je ne suis qu’un ouvrier désireux de voir réaliser enfin les améliorations si solennellement promises.
Quant à l’organisation de la grève du chemin de fer du Nord, les ouvriers ont assez de discernement et de probité pour agir d’après leur conscience et non d’après de sottes instigations. Je n’ai fait que proclamer, au nom de tous mes camarades, l’acte de justice qui avait été accordé la veille, pour ainsi dire, aux ouvriers du chemin de fer d’Orléans.
Que mes amis se rassurent, je suis libre encore.
Marche jeune, ouvrier mécanicien, rue du Faubourg-Saint-Denis, 62. »
Cette adresse était déjà la sienne le 30 décembre 1847, à la naissance de sa fille, Félicité Louise. Auparavant, lors de son mariage avec Virginie Louise Vincent, fleuriste, le 1er février 1845, il habitait plus au centre de Paris, 31 rue du Grenier Saint-Lazare ; c’était devenu le domicile du couple et leur premier enfant, Charles Victor Eugène Antoine, y était né le 24 novembre 1845.
Les élections du 23 avril, sans obligation de résidence pour les candidats, laissaient la possibilité d’être élu dans plusieurs circonscriptions. Après que les représentants pluri élus eurent fait leur choix, les nécessaires élections complémentaires ont été fixées aux 4 et 5 juin, avec 11 sièges à pourvoir à Paris. Le Représentant du Peuple de Proudhon et la plupart des journaux démocrates publient alors la même liste de 11 candidats, censément adoptée par les clubs réunis, les corporations d’ouvriers, les ateliers nationaux, la garde mobile et la garde républicaine ; elle ne compte plus que trois ouvriers : Louis Adam, cambreur, Jules Malarmet, monteur en bronze, et André Savary, ex-ouvrier cordonnier. La candidature de Marche est patronnée en revanche par le Père Duchêne : outre deux de ses rédacteurs, Gauthier et Jean-Claude Colfavru, sa liste propose Caussidière, Blanqui, Raspail, Cabet, Proudhon, Pierre Leroux, Kersausie, Aloysius Huber, ouvrier corroyeur, Marche, ouvrier.
Mais « la classe bourgeoise ayant le privilège de l’instruction, de la fortune, de la lecture devait apporter dans les opérations du scrutin une tactique et un savoir-faire dont la classe ouvrière ne se doute pas. (…) le suffrage universel consacre plus que jamais la tyrannie du petit nombre, la tyrannie du fort sur le faible, du riche sur le pauvre, du maître sur l’ouvrier », écrit Alphonse Esquiros dans l’Accusateur public qui, Blanqui en prison suite au 15 mai, doit maintenir vive sa flamme. En même temps que le journal, s’ouvre un Club du Peuple, le 13 juin, dans la salle des Spectacles-Concerts du boulevard Bonne-Nouvelle.
« Paris est serré par un cordon de troupes. Les rassemblements de la porte St-Martin et de la porte St-Denis servent tous les soirs de prétexte à un déploiement d’uniformes. »
L’Accusateur public, sous-titré : « par Alphonse Esquiros », l’est à compter de son troisième numéro : « par Alphonse Esquiros et par les membres fondateurs du Club ». Certains articles sont maintenant signés de noms autres que ceux des Esquiros, ou d’initiales que l’on pourra attribuer auxdits membres fondateurs quand la quatrième livraison du journal les aura rendus publics :
« Le Club du Peuple a tenu sa première séance samedi soir [20 juin], au milieu d’une affluence considérable de citoyens.
Voici la composition du bureau : Président, Alphonse Esquiros ; vice-présidents, Deflotte et Pierre Lachambeaudie ; secrétaires, Feuillâtre, Béraud, Leroué, [Eugène] Fombertaux fils ; membres du bureau : Toupie, Marche, Guitera, Morel, Desjobert, Javelot, Pétrimant, Lefèvre, Thomassin.
Les membres du bureau sont en même temps collaborateurs de l’Accusateur public, qui sera le journal de tous les sociétaires du club.
Le temps et les éléments nous manquent pour analyser cette séance qui a eu de l’éclat.
Le Club du Peuple se rassemble trois fois la semaine, les mardi, jeudi et samedi, à 8 heures du soir, salle des Spectacles-Concerts. »
On trouve ensuite dans le n° 3 de l’Accusateur public, la signature de Pierre Lachambaudie et les initiales F. de Feuillâtre, et G. de Guitera ? Dans le n° 4, le nom de Thomassin, et les initiales C. G. de Guitera qui aurait ajouté celle de son prénom ? Pas de M. comme Marche, en tout cas, et le n° 4 du journal sera aussi le dernier.

Si Marche a été sur les barricades de Juin, on l’imagine sur celle, “formidable“, qui s’élève dans son fief devant les ateliers de Cavé, à 200 pas de la barrière de la Chapelle, et ses arrières protégés par le mur d’octroi de 6 m de haut et 50 cm d’épaisseur. Elle est si puissante que c’est au canon que le 7e de ligne l’affronte, dès le samedi 24. Une autre pièce sera mise en œuvre rue de Rochechouart, tandis que le dimanche, les troupes, la mobile, les gardes nationaux d’Amiens et de Rouen, arrivant par la banlieue, la prendront à revers en réussissant une brèche à la barrière Poissonnière, et en escaladant le mur de celle de Rochechouart. La bataille se poursuivra encore une partie de la journée de lundi.
La brochure anonyme de 32 pages intitulée Sanglante insurrection des 23, 24, 25, 26 juin 1848 ou narration exacte et authentique de tous les évènements qui viennent de s’accomplir, etc., qui n’est certes pas du côté des insurgés mais qui, à cet endroit, se veut équitable, écrit que « les insurgés ont désarmé beaucoup de mobiles, de gardes nationaux et de soldats du 23e léger qu’ils ont renvoyés sains et saufs, tandis que quelques-uns des vainqueurs fusillaient au fur et à mesure beaucoup d’insurgés pris dans les maisons situées à gauche du faubourg Saint-Denis, entre la barricade Cavé et la barrière. »
En tout cas, Marche est vivant au 1er juillet 1848. François Cavé, qui dépose ce jour-là devant la commission d’enquête, déclare : « C’est un nommé Marche, ami intime de M. Caussidière, qui a tout mis en train. Il n’a pas été arrêté. Depuis les évènements, il se promène vêtu avec recherche. Cependant, il y a quelque temps, les ouvriers, les sachant, lui, sa femme et ses enfants fort malheureux, avaient fait une souscription à leur profit ; mais ce n’est pas cette souscription qui peut le mettre en état de vivre comme il le fait, car il ne travaille plus ».
Le couplet sur cette soudaine opulence est bien sûr la part que prend Cavé à la calomnie que l’on retrouve partout dans la presse bourgeoise sur des insurgés tous stipendiés par l’or monarchiste : à preuve ces liasses retrouvées dans les poches des cadavres, ces femmes arrêtées tandis qu’elles distribuaient de l’argent aux barricadiers, etc. Mais on peut accorder foi au reste : Marche n’a été ni tué ni blessé sur les barricades, et pas non plus arrêté.

Les années suivantes n’ont enregistré que le décès de sa mère, sans profession, le 10 mars 1849, au 31 rue Ste-Apolline (au bas de la porte St-Denis) ; la naissance d’un second fils, Philippe Eugène, le 28 octobre1849 à l’adresse ancienne de la rue du Faubourg-Saint-Denis, puis d’une seconde fille, Gracie — un prénom anglais, indice de ce qui se prépare ? — Pauline, le 27 avril 1852 au 2 passage du Désir, un peu plus haut dans le faubourg. Charles Michel se déclare toujours mécanicien. Les deux enfants sont baptisés à l’église Saint-Laurent.

On retrouve trace des Marche sur la liste des immigrants qui débarquent à New York, le 14 juin 1853, de l’Ocean Queen, un grand voilier à trois mâts de la compagnie américaine Griswold, Morgan & Co. Ils viennent de vivre environ un mois, durée moyenne du trajet, sur ce bateau presque neuf mais dans les conditions de l’entrepont, avec leurs quatre enfants âgés de 1, 3, 5 et 8 ans. Trois cents Allemands, cent-cinquante Anglais, une cinquantaine de Français et dix-sept Hongrois les partagent avec eux, soit un total de cinq cent dix-sept passagers, dont vingt-huit enfants. Trois enfants et un adulte sont morts pendant la traversée.

Trois ans plus tard, le 10 juin 1857, Charles Michel Marche acquiert du domaine public américain des terres de colonisation : 120 acres, soit environ 48,5 hectares, au beau milieu du Missouri, dans le comté d’Osage, canton de Crawford, à une trentaine de kilomètres de Jefferson City et cent-cinquante kilomètres de Saint-Louis. Le Missouri est encore un État frontière de l’ouest, un État dont ne sont natifs que 40% de ses résidents et où les 13 % d’étrangers sont majoritairement des Allemands, pour un gros quart des Irlandais, les Français n’y comptant que pour 3% avec 5 283 personnes au recensement de 1860.
Le prix d’achat de cette terre, nous ne le connaissons pas — l’état du Missouri ne les archive pas — mais il peut aller de 1,25 $ l’acre (4 046,86 m2) pour les nouvelles mises en vente, à 12,5 cents l’acre pour les parcelles qui sont sur le marché sans avoir trouvé preneur depuis trente ans, soit entre 15 et 150 dollars pour ces 120 acres. Et nous savons que Marche les paye cash, l’achat à tempérament ayant été supprimé au 1er juillet 1820.
La révolution dont Marche a été l’un des protagonistes a aboli l’esclavage, or le Missouri a été, en 1821, le seul État accepté dans l’Union malgré cette pratique, qui frappe ici 10 % de la population. Un recensement spécifique liste, en 1860, les propriétaires d’esclaves dans le canton de Crawford : ils y sont vingt-deux, possesseurs de quatre-vingts esclaves au total ; Charles Marche n’en fait pas partie. Le recensement agricole de cette même année indique qu’il exploite dix acres sur sa ferme, et en laisse soixante-dix en jachère — il a donc déjà revendu quarante acres des cent-vingt achetés trois ans plus tôt — qu’il possède un âne ou une mule, une vache laitière, six bœufs de trait et un bovin à viande ; qu’il élève quinze porcs et qu’il a récolté dans la saison qui s’achève au 1er juin, dix-huit boisseaux (soit 460 kg) de blé et deux-cent-cinquante boisseaux (soit 6,35 tonnes) de maïs. L’administration chiffre la valeur de sa ferme à 500 $, plus 50 $ pour le matériel et 230 $ pour le bétail.

S’il est officiellement neutre durant la guerre de Sécession, le Missouri fournira des soldats aux deux camps : majoritairement à l’Union mais pour plus du tiers tout de même aux confédérés.
Le 14 juin 1861, Charles Marche s’engagea, lui, à Linn, dans la compagnie D (capitaine Josias McKnight, 77 hommes) du bataillon de gardes territoriaux unionistes qui se formait dans le comté d’Osage. Ce bataillon aurait pour mission de surveiller la ligne de chemin de fer du Pacifique et le télégraphe, de patrouiller le long du Mississippi, de détruire les embarcations des rebelles et d’empêcher ces derniers de traverser pour rejoindre le général confédéré Sterling Price ; enfin, de monter la garde à Jefferson City pendant la session de la Convention.
Du petit groupe de Français qui ont acheté comme lui leur terre dans le comté d’Osage le 10 juin 1857, et sont désormais ses voisins, Charles Marche a été le premier à s’engager : Antoine Combe* le rejoint dans la compagnie D le 21 juin, Pascal Decroix* le 29 juin. Ils sont tous démobilisés le 5 octobre 1861.
A peine un mois plus tard, le 1er novembre, Charles Marche se rendait à Pacific, comté de Saint-Louis, pour s’engager comme deuxième classe et pour trois ans dans le 26e régiment d’infanterie de volontaires, et plus précisément dans sa compagnie F, montée par un ancien dentiste, Benjamin Devor Dean, qui s’en fait du coup le capitaine. Sur 972 hommes du régiment, ils ne sont que 25 Français ; les Irlandais sont 66, les Prussiens 35 et les Allemands d’autres provenance 122. Marche s’est enrôlé comme « charretier auxiliaire ».
Alors qu’il va avoir 43 ans, — dans un régiment d’une moyenne d’âge de 26 — l’armée américaine, plus précise que Lamartine ou Louis Blanc, nous décrit Marche ainsi : 1,72 m, teint clair, yeux noisette, cheveux châtains ; mécanicien dans le civil.
Le 26e régiment reste engagé d’abord dans le Missouri, avant de longer le Mississippi vers le sud, l’année 1862, et d’y multiplier les combats, à Iuka, où son capitaine est blessé à trois reprises, ou à Corinth, pour ne citer que ceux-là, avant d’atteindre Memphis, Tennessee le 17 janvier 1863. Là, détaché de sa compagnie et affecté comme cuistot à l’hôpital de la 3ème brigade, 7ème division, 17ème corps d’armée, il demande une permission d’une journée le 1er mars et on ne le revoit plus. Il n’est arrêté à Saint Louis, comme déserteur, que le 22 janvier 1864, ramené en février au 26ème régiment, alors occupé à la garde de la voie ferrée de Géorgie et d’Atlanta. Il passe en cour martiale à Huntsville, Alabama, le 30 mars. Il y plaide non coupable : « J’attendais une permission à l’hôpital, ma compagnie a fait mouvement pendant ce temps-là, je n’ai pas réussi à la rejoindre. (…) J’ai été blessé en 1839 dans l’armée française et, à cause de cette blessure, exempté ensuite de la conscription. C’est du fait de cette blessure que je ne me suis engagé que comme charretier. » La cour martiale le déclare coupable et le condamne à trois mois de travaux forcés dans une prison militaire, en l’occurrence celle de Nashville, Tennessee.
Marche en est sorti quand le 26ème régiment se joint à la « Marche vers la mer » du général Sherman qui, d’Atlanta, pousse soixante mille soldats sur 460 kilomètres avant d’assiéger Savannah du 10 au 20 décembre 1864. C’est là que Marche est démobilisé, à Millers Station exactement, le 19 décembre 1864. Son régiment a vu 12 % de ses hommes tués ou mortellement blessés au combat et, en y ajoutant les morts de maladie ou accidentelles, a eu 30 % de pertes.

Le 25 août 1868, Marche obtient la nationalité américaine à titre militaire : le certificat mentionne son "enrôlement dans l’armée" et sa "démobilisation honorable" (sa désertion ne lui a donc pas été tenue à grief). Il a déposé une même demande de naturalisation pour son fils aîné, Charles Victor Eugène. Antoine Combe en fera autant le 9 décembre.C’est une continuation de leur combat politique, l’acte de de naturalisation stipulant que l’impétrant « refuse à jamais la moindre allégeance ou fidélité à quelque autre pouvoir, prince, état ou souverain que ce soit et, dans le cas présent, à l’empereur de France dont il est aujourd’hui le sujet. »

Après la Guerre civile et plus de trois ans pour le père loin de ses champs, les Marche ont quitté, au recensement de 1870, le comté agricole d’Osage et sont retournés en ville, dans la plus grosse de l’État, Saint-Louis (311 000 habitants). Leur foyer s’est enrichi d’un nouvel enfant, Marie, née au second semestre de 1865 ou au premier de 1866 (elle a 4 ans au recensement, établi en juin 1870) ; le père est mécanicien, la mère et ses deux aînés font des fleurs artificielles — Louise était fleuriste à son mariage avec Marche, on se le rappelle —, le fils cadet est chapelier. D’agriculture ou de propriété terrienne, il n’est plus question.

Ce sont sans doute des renseignements périmés qu’obtient le Dr Lacambre quand, peut-être à la demande de Blanqui récemment libéré et qu’il héberge depuis le mois de juin 1879, il tente de rassembler des informations sur les vieux camarades dispersés. Le 19 août, lui parvient une lettre de Louis Meyer, qui fut pion en même temps que lui à la pension Chataing et comme lui membre de la Société des Saisons dès la fin des années 1830, quarante ans plus tôt ! Une lettre que Maurice Dommanget résume ainsi : « Pour échapper à la répression, il [Marche] émigra en Amérique. Là-bas, non perdu de vue par les blanquistes, il était encore en 1879 à la tête d’un établissement agricole. »
En réalité, au recensement de 1880, Charles Michel Marche, mécanicien, habite toujours la 13ème rue à Saint-Louis. Sa femme était probablement décédée durant la décennie écoulée et il vivait maintenant avec une Irlandaise de 52 ans. Seule la petite Marie, 14 ans, écolière, vivait encore au foyer.
En octobre 1889, Charles Marsh, comme on trouve depuis longtemps son nom orthographié, quitte Saint Louis pour le Foyer national des combattants volontaires invalides de Leavenworth, sur la rive gauche du fleuve Missouri qui fait ici frontière avec le Kansas. Il y meurt de vieillesse le 23 mars 1893. Il est enterré au cimetière militaire de la ville.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article6332, notice MARCHE Charles, Michel (dit Marche jeune) par Alain Rustenholz , version mise en ligne le 30 juin 2008, dernière modification le 20 mars 2022.

Par Alain Rustenholz

SOURCES : Archives de l’état-civil de Paris. — Le Peuple constituant du 10 mars 1848. — Le Messager, 22 mai 1848. — Le Représentant du Peuple, 24 mai 1848. — La Réforme, et La Vraie République, 26 mai 1848. — Père Duchêne, 30 mai – 1er juin 1848. — Ass. Nat. Rapport de la Commission d’Enquête sur l’insurrection du 23 juin et les évènements du 15 mai, déposition de Cavé, vol. I, pp. 258-59. — Procès des accusés du 15 mai 1848, éd. De Bordeaux, 1849 : déposition de François Ramonet, mécanicien chez Cavé, p. 238 ; déposition d’Alexandre Klein, 27 ans, mécanicien au chemin de fer du Nord, pp. 517-18. — le Mémorial de 1848 tenu au jour le jour par Hippolyte Carnot, édité par Henri Moysset dans la revue La Révolution de 1848, n° 37, mars-avril 1910. — Jean-Marcel Jeanneney, “Les disciples de Fourier et la Révolution de 1848“, Revue des sciences politiques, janvier-mars 1933, pp. 91-110, réédité en version abrégée dans les Cahiers Charles Fourier, n° 10, décembre 1999, pp. 27-34. ¬— Liste des passagers de Ellis Island et autres listes de New York 1820-1857. —United States General Land Office Records 1796-2013. — Recensement fédéral des États-Unis 1870 et 1880. — Recensement agricole de 1860. – Recensement des propriétaires d’esclaves de 1860 (qui prouve que Marche ne l’a pas été). — . — Missouri Digital Heritage, Soldiers’ Records, Civil War. — Missouri Digital Heritage, Naturalization Records. — US Veterans Affairs Office. — Archives des cours martiales, Washington.

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