LE LUBEZ Victor

Né en octobre 1834. Émigré français à Londres. On rencontre Le Lubez aux origines de l’Internationale, mais, le plus souvent, il ne nous est connu que par la correspondance Marx-Engels. Franc-maçon, il appartenait à la loge londonienne « Les Philadelphes » (Arch. PPo., B a/429). Voir Thirifocq E.

Le Lubez, qui se définissait alors comme un jeune socialiste néo-malthusien, fit la connaissance de Marx lors de la préparation du meeting londonien de Saint-Martins-Hall, le 28 septembre 1864, en faveur de la Pologne.
« Un certain Le Lubez me fut dépêché — écrivait Marx à Engels le 4 novembre 1864 — pour me demander si je m’intéressais aux ouvriers allemands et si je voulais, en particulier, fournir un ouvrier allemand comme orateur au meeting. » Marx envoya Eccarius, et lui-même fut présent sur l’estrade. Dans la même lettre, Marx présentait Le Lubez comme « un jeune Français dans les trente ans, mais qui, grandi à Jersey et à Londres, parle parfaitement l’anglais et constitue un excellent intermédiaire entre les ouvriers français et anglais. Il donne des leçons de musique et de français ».
À la suite du meeting au cours duquel fut décidée la fondation d’une Association ouvrière internationale, Première Internationale, Le Lubez fit partie du Conseil général provisoire (le 5 octobre, à l’unanimité, il fut nommé secrétaire-correspondant pour la France). Une sous-commission, dont Marx et Le Lubez notamment firent partie, fut chargée de rédiger une « Déclaration de principes ». Marx ne put assister aux premières réunions de cette sous-commission et, le 18 octobre, lors d’une séance du Comité général, il eut connaissance des textes déjà mis au point et, écrivit-il à Engels : « Je fus réellement effrayé d’entendre le bon Le Lubez donner lecture d’un préambule horriblement pompier, mal écrit, insuffisamment digéré, prétendant à être une déclaration de principes, où l’on voyait surtout percer Mazzini, enveloppé dans des bribes extrêmement vagues de socialisme français. »
Marx fit alors « une légère opposition », « fermement décidé à ne pas laisser subsister une seule ligue du projet », et obtint que la rédaction soit revue. Toutefois, « les sentiments contenus dans la déclaration de Le Lubez furent votés ». Marx réussit alors à se faire confier le dossier aux fins de mise au point. « Pour justifier, poursuivait-il dans la même lettre, la façon très particulière dont je me proposais de rédiger les « sentiments déjà votés », j’écrivis une Adresse à la classe ouvrière. » Il modifia ainsi tout le préambule, élimina la déclaration de principes et réduisit des trois quarts le nombre des articles prévus. La sous-commission accepta ses propositions après qu’il eut admis « dans le Préambule des passages sur le devoir, le droit, la vérité, la morale et la justice, mais ils sont placés, ajoutait-il, de façon à ne pas nuire à l’ensemble ». Le Comité général adopta le tout « avec grand enthousiasme et à l’unanimité », et Le Lubez fut chargé de traduire l’Adresse en français.
Marx avait éliminé avec habileté le texte élaboré par Le Lubez, et les deux hommes demeurèrent un temps en bons termes. Le 25 février 1865, Marx écrivait à Engels que Le Lubez avait été envoyé à Paris pour résoudre le différend entre Internationaux parisiens — notamment Fribourg — et Lefort, représentant du Conseil général, pour mettre fin également aux dissensions surgies entre fractions s’accusant « réciproquement de marcher à la remorque de Plonplon ». Le Lubez se trouva en désaccord avec ses interlocuteurs parisiens et démissionna au début d’avril de ses fonctions de délégué pour la France, où il fut remplacé par Eugène Dupont, mais il demanda alors à « rentrer au Conseil [général de l’Internationale] comme délégué pour Deptford [un faubourg de Londres] » (lettre de Marx à Engels, 9 mai 1865). Mais, ajoutait Marx, « son admission (il nous appartient de valider la désignation) n’ira pas aussi facilement qu’il semble se l’imaginer ». Il y rentra cependant et assista à la conférence qui se tint à Londres du 25 au 29 septembre. Mais les choses se gâtèrent au cours de l’année 1866 (cf. correspondance Marx-Engels, 5 janvier, 15 janvier, 24 mars, 20 septembre 1866). Le Lubez constitua tout d’abord, avec Vésinier, une section française à Londres, « en réalité, section d’opposition » (lettre du 5 janvier). « La misérable intrigue » fut étouffée ; Longuet, qui appartenait à la section, entra au conseil général, et la section elle-même se déclara contre Le Lubez que Marx qualifiait alors de « zéro » (lettre du 15 janvier). En mars, Le Lubez fut accusé d’attiser le feu dans la lutte menée par Vésinier et, à une réunion du Conseil tenue le 13, Marx lui a « lavé la tête ».
Le 19 juin, à propos de la guerre austroprussienne, il lut au conseil général un projet de résolution appelant les travailleurs mobilisés à ne pas s’entretuer et à réserver leurs forces pour lutter « contre leurs propres ennemis, les oppresseurs de la classe ouvrière ».

C’est au cours du premier congrès de l’Internationale tenu à Genève du 3 au 8 septembre 1866, que la délégation parisienne demanda, par la voix de Fribourg, l’élimination du Conseil central de Le Lubez qui s’est « rendu coupable d’imputations calomniatrices contre lui, Fribourg, et contre le citoyen Tolain en particulier, et contre la section parisienne de l’Association internationale en général ». Et l’assemblée déclara qu’il « devrait être rayé de la liste des membres du Conseil central ». Dans une lettre à Engels, du 20 septembre, Marx évoqua la scène « quand il fallut annoncer officiellement à Le Lubez que, par décret du congrès, il était exclu du conseil ».

Après cette date, nous ne possédons plus d’informations sur Le Lubez ; toutefois, nous savons qu’en 1870, il faisait partie de la branche française de Londres, organisation non reconnue par l’Internationale (cf. Dict., t. IV, p. 78).
En 1872, Le Lubez était toujours actif au sein de la loge maçonnique révolutionnaire des Philadelphes, où il faisait fonction de premier surveillant.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article64108, notice LE LUBEZ Victor , version mise en ligne le 26 juillet 2009, dernière modification le 22 novembre 2019.

COLLABORATIONS : The Workman’s Advocate, London 1863-1865, journal trade-unioniste, organe officiel de l’AIT à Londres. — The Commonwealth, London 1866-1867, continuation du précédent. Le Lubez signa l’Appel des membres anglais du Conseil général aux ouvriers de Grande-Bretagne, contenant le programme du congrès de Genève, voté par la conférence de Londres. Cet Appel parut dans The Workman’s Advocate, 3 février 1866.

SOURCES : Correspondance K. Marx, F. Engels publiée par A. Bebel et E. Bernstein dans œuvres complètes de Karl Marx, t. VIII et IX. — Cahier de l’ISEA, n° 152 (Maximilien Rubel) op. cit. — La Première Internationale (J. Freymond), op. cit. — Minutes... op. cit., vol. 1, 2 3 et 4. — André Combes, « Des Origines du rite de Memphis à la Grande Loge des Philadelphes », Chroniques d’histoire maçonnique, n°34, 1985, pp. 39-61, et « Les Philadelphes et les autres loges de communards réfugiés à Londres », ibid., n°35, 1985, pp. 37-51.

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