MARY GUERDER Charles

Par Claude Pennetier, Michèle Rault, Jean-Charles Guillaume

Né le 12 juin 1881 à Ivry-sur-Seine (Seine, Val-de-Marne) ; publiciste ; militant socialiste SFIO de l’Yonne puis de la Seine [Val-de-Marne] ; rédacteur en chef de La Voix des communes et membre de nombreuses sociétés locales ; secrétaire du député Jules Coutant ; rédacteur en chef du Travailleur socialiste de l’Yonne (selon certaines sources), puis de L’Yonne pendant la Grande Guerre ; longuettiste ; frère d’Adrien Guerder, conseiller municipal socialiste d’Ivry de 1908 à 1919.

Charles Mary Guerder, du groupe d’Auxerre, fut partisan à la fois de la paix et du vote des crédits de guerre (du moins jusqu’au début de 1918), et un opposant au groupe de Sens animé par François Duporc et Luc Froment Georges. Il fut débordé sur sa gauche par les kienthaliens tels Georges Delépine et Edmond Loth, partisans d’une paix immédiate et sans indemnités ni annexions, également appelée « paix blanche », de la rupture de l’Union sacrée par la sortie des socialistes du gouvernement et de l’exclusion de Gustave Hervé.

Charles Mary Guerder devint rédacteur en chef du de L’Yonne du radical Albert Gallot, arriva dans l’Yonne au début de la guerre à une époque où la plupart des anciens militants étaient mobilisés et fut chargé de réorganiser le groupe socialiste d’Auxerre. Il s’inscrivait dans la mouvance de Jean Longuet qui voulait « à tout prix renouer dès maintenant avec les minoritaires allemands ». Il lutta contre la tendance majoritaire conduite par le groupe de Sens, conduit par François Duporc et par Luc Froment, secrétaire de la Fédération socialiste de l’Yonne, et opposé à ce que cette reprise « ait lieu avant que les socialistes allemands se soient rachetés ». Il mit à profit la disparition en mars 1915 de son patron Albert Gallot pour élargir au journal son champ d’action et, avec à la complicité du député socialiste Aristide Jobert (1869-1942), perfectionna une méthode qui lui permit de « faire la nique à la censure » et qui exaspéra souvent ses censeurs.

Dans un article du journal L’Yonnedu 22 janvier 1916 en partie censuré, Mary Guerder révéla que le 7 janvier 1916 un certain nombre d’ouvriers avaient manifesté leur antipathie par des cris hostiles à un des contrôleurs militaires qui opèraient la réception du matériel et exerçaient la surveillance des ateliers et qualifia l’usine Guilliet de nid d’"embusqués". Cet incident, classé par la police dans la catégorie « divers et de second ordre », fit l’objet d’une enquête confiée à Lucien Cornet, sénateur inscrit au groupe Gauche démocratique, et Aristide Jobert, député socialiste. Ce dernier interpella le gouvernement à la Chambre le 25 février. Albert Thomas réfuta une partie des accusations portées par Aristide Jobert, mais releva le contrôleur de la main-d’œuvre de ses fonctions et replaça l’ouvrier sanctionné dans une autre usine. Cet incident révéla aussi le dysfonctionnement des commissions spéciales de contrôle.

Le 21 août 1916, Mary Guerder participa à la réunion organisée à Auxerre par Aristide Jobert, député, et Adrien Tissu, de l’Union locale des syndicats, pour « exposer la situation et la nécessité d’obtenir la victoire ». Il laissa l’homme politique y fustiger quelques officiers du front qui « devraient être renvoyés à l’intérieur », multiplier les attaques contre des hommes de droite du gouvernement mais aussi défendre implicitement l’Union sacrée.

Dès la fin de 1916, il fut le personnage central d’un noyau très actif auxerrois composé aussi d’un triumvirat d’Auxerrois ruraux, Maurice Millerat*, René Lagrange* et Félix Boullé*, et d’un groupe de mobilisés travaillant à l’usine Guilliet menés par Georges Delépine et Edmond Loth. Ce « longuettiste » était partisan à la fois de la paix et du vote des crédits de guerre. Il n’était donc pas kienthalien, mais était fier de leur amitié et de leur estime. Il se fit désigner le 25 février 1917 par la Fédération de l’Yonne délégué minoritaire au Conseil national de la SFIO à côté du délégué majoritaire, Luc Froment. Il ne croyait pas qu’augmenter les salaires et les indemnités de vie chère – un palliatif - fût la vraie solution au problème de l’inflation, voulait « arrêter les spéculations odieuses opérées par les intermédiaires » et proposait la « mise en régie des usines de guerre ».

Le 6 juin 1917, il demanda à M. Loucheur, sous-secrétaire d’Etat aux munitions, de préciser les attributions du contrôleur militaire dans une usine travaillant pour la Défense nationale : « Est-il chargé, comme son titre l’indique, de surveiller, contrôler, de régler l’emploi de la main-d’œuvre militaire dans les établissements travaillant pour la guerre ? Ou bien est-il chargé de s’entremettre entre le capital et le travail, au profit du capital ? » Le 8 juin, plusieurs centaines de femmes se répandirent dans les ateliers pour débaucher ceux ou celles qui s’obstinent à travailler, enlevèrent les courroies de transmission pour arrêter les machines et imposèrent donc la « grève des bras croisés ». Le lendemain, Mary Guerder joua un rôle de premier plan. Il prit le matin la parole à la fin du cortège des grévistes qui avait emprunté l’avenue en direction des ateliers des Champoulains, conduisit l’après-midi le cortège le long des promenades, prit la parole le soir devant 1 100-1 200 personnes, négocia avec la direction, parvint à un compromis, fit adopter un ordre de jour acceptant le reprise du travail et fit raporter l’ordre de réquisition. Il affirmait vouloir n’être qu’un journaliste et n’accepter qu’un rôle de conseiller, de conciliateur, intervenant, à la demande du commissaire de police, pour éviter des « incidents fâcheux », servant « les travailleurs des établissements Guilliet, le commerce local et la Défense nationale », ne voulant pas accréditer la légende faisant de lui « un fomenteur de grève », « un gréviculteur professionnel », « un "meneur" parisien dont on a tant parlé et qu’on a jamais vu ». En réalité, il jouait, quoi qu’il dît, le rôle de directeur de conscience des grévistes. Il bénéficiait en effet, grâce à ses articles dans L’Yonne, d’un incontestable ascendant sur les ouvriers. Il pouvait se tenir au milieu d’eux, s’adresser à eux (sa voix métallique avait tôt fait de dominer le bruit des conversations particulières), faire appel à leur sang-froid, leur suggérer des solutions pour débloquer une situation tendue.

Après ces événements, le groupe socialiste d’Auxerre proposa le 30 juin 1917 l’exclusion du parti de Gustave Hervé. Mary Guerder approuva d’abord la proposition, puis s’en désolidarisa, cherchant à maintenir l’unité de la Fédération face à la menace du groupe de Sens conduit par Luc Froment de quitter le Parti. En septembre, les socialistes auxerrois, renforcés par l’adhésion de nombreux mobilisés de l’usine Guilliet, appellèrent à une réunion extraordinaire de la Fédération et confirmèrent nettement leur orientation kientahlienne : vote énergique en faveur de Stockholm et de la tendance « minoritaire » kienthalienne, mise en accusation d’Hervé et vote contre toute participation ministérielle à moins que le cabinet ne se trouvât en majorité socialiste. Mary Guerder, « minoritaire », fut désigné, à côté de Camélinat, « majoritaire », par le Comité fédéral réuni à Laroche le 30 septembre délégué au Congrès de Bordeaux qui affirma l’attachement indéfectible des socialistes à la Défense nationale (motion Renaudel).

Mary Guerder critiqua le 3 janvier 1918 les autorités militaires et indirectement les industriels en s’étonnant que l’on pût « distraire des hommes du front ou de l’arrière » (une vingtaine) pour garder l’usine Guilliet sous prétexte qu’elle était une usine de guerre alors « qu’il [était] question de rappeler pour quelques semaines deux classes d’agriculteurs pour les employer à des travaux de protection à l’arrière du front ». Il fut de ceux qui demanda au Comité fédéral de réunir d’urgence les groupes appartenant à la Fédération en congrès extraordinaire à l’effet d’étudier la politique générale du Parti et la situation politique locale. Il fut séduit par plusieurs des propositions du président américain Woodrow Wilson exposées le 8 janvier, notamment par l’idée d’une diplomatie franche et transparente et par celle de l’organisation politique des Etats dans une Société des Nations. Le 19 janvier, devant 600 ouvriers de chez Guilliet réunis par Edmond Loth, il disserta, « dans un langage prudent […], sur des lieux communs », exprima l’avis que les salaires actuels étaient insuffisants en raison de la vie chère, recommanda le calme, leur conseilla de « se grouper pour la défense de leurs droits corporatifs » et « fit l’éloge du syndicat ». Le 27 janvier, devant une centaine de personnes, il se déclara « partisan de la conférence de Stockholm », n’admit « la collaboration des socialistes aux partis bourgeois pour la constitution d’un cabinet que si ce cabinet [était] constitué en majorité de socialistes ». Délégué le 10 février par le comité fédéral au Comité national de la SFIO avec Jean Lux, lui aussi « minoritaire », il préconisa alors de « s’abstenir de voter les crédits de guerre tant que le gouvernement [n’aurait] pas fait connaître ses buts réels de guerre, son désir de travailler à l’établissement d’une paix basée sur les principes du président Wilson, tant qu’il [n’aurait] pas renoncé à soutenir certaine politique impérialiste et abandonné sa politique de méfiance à l’égard de la classe ouvrière. » Ce refus fut conçu comme un moyen de pression sur le gouvernement, et non comme un acte d’antipatriotisme : « Nous n’avons jamais nié la patrie, ni préconisé l’insurrection en cas de guerre. »

Le 21 mars, les ouvriers de l’usine Guilliet estimèrent insuffisants les avantages donnés par le nouveau bordereau de salaires récemment accepté par le Ministre de l’Armement et menacèrent de faire grève s’ils n’obtiennaient pas satisfaction. Or c’était le premier jour dans l’offensive allemande sur la Somme (opération Michael du 21 mars au 7 avril). Français et Britanniques étaient en train de reculer de plus de 50 kilomètres et Paris était touché par les bombes de « plusieurs canons monstres qui, à distance de 100 à 120 km, [étaient] capables d’envoyer des obus (« dragées ») de 240 ». Mary Guerder rédiga alors de sa main une affiche placardée en ville le 24 mars par le Syndicat des Métallurgistes qui commençait par justifier le bien fondé de son action en réclamant des augmentations de salaires « légitimes », puis annonçait que la grève n’aurait pas lieu pour ne pas « créer à la France des ennuis intérieurs au moment où l’ennemi se [préparait] au plus terrible des assauts ».

Au comité fédéral du 21 juillet à Laroche, Mary Gueder estima que, la victoire militaire étant impossible, il fallait engager une action immédiate pour la Paix, puis proposa « la paix des Soviets, la paix sans annexion ni indemnité », et s’opposa aux François Duporc et Luc Froment du groupe de Sens. Il fut désigné comme comme délégué « minoritaire » au Conseil national, à côté de Tremblay, « majoritaire », et disposa de la moitié des mandats de la Fédération (la motion Longuet-Verfeuil et celle de Luc Froment ayant obtenu chacune 13 mandats).

Le 8 août, il encouragea Edmond Loth et Georges Delépine à présenter à la direction de l’usine Guilliet une demande tendant à obtenir une indemnité supplémentaire de cherté de vie de 20 centimes par heure. Le 16 août, tous les ouvriers, y compris les mobilisés (au nombre de 830), firent, comme leurs camarades de chez Renault trois mois auparavant, la grève des bras croisés à partir de 17 heures et quittèrent l’usine. Le lendemain, ils gagnèrent leurs ateliers mais les machines restèrent arrêtées.

Le 27 août, Mary Guerder s’attaqua aux "profitards", qui continuaient « à s’engraisser aux dépens de la France envahie et meurtrie », aux "nouveaux riches" qui [s’offraient] des gueuletons à 1 500 francs par tête. »

Le 27 septembre, au congrès de Migennes de la Fédération socialiste de l’Yonne, le premier depuis celui de Sens en octobre 1916, il réclama la réunion immédiate de l’Internationale et s’opposa au Groupe de Sens. Le score fut sans appel : 6 voix contre (Sens, 3, Laroche, 3) et 11 voix pour (Auxerre, 3, Joigny, 2, Originaires, 2, Vermenton, 1, Villeneuve-l’Archevêque, 1, Chablis, 2). Il en est de même pour le vote de l’ensemble des motions en présence : 6 voix pour la motion présentée par la majorité (nationale) (Sens, 3, Laroche, 3), 10 voix pour la motion présentée par la minorité (nationale) (Auxerre, 3, Joigny, 2, Originaires, 2, Villeneuve-l’Archevêque, 1, Chablis, 2), 1 abstention (Vermenton, 1). Les minoritaires obtinrent 16 mandats pour le Congrès national contre 10 aux majoritaires. Mary Guerder fut un des quatre délégués titulaires désignés au Congrès national du parti des 6-10 octobre à Paris. Par ailleurs, Gustave Hervé fut exclu de la Fédération par la Commission arbitrale grâce à la voix prépondérante de son président, François Martin (3 voix pour l’exclusion : Carré, Rameau et Moreau ; 3 voix contre : Duporc, Beau et Tremblay).

La paix revenue, le Groupe socialiste d’Auxerre et l’Union locale des syndicats, à l’appel de leurs structures nationales, organisèrent à Auxerre le 14 décembre une manifestation en l’honneur de Wilson. Mary Guerder fit une très belle conférence au théâtre devant une salle comble, estimant de son devoir de défendre les bolchéviks, « les plus grands et les plus forts des socialistes russes », contre tous les ennemis du socialisme. Il n’hésita pas à se rendre vendredi 10 janvier 1919, devant 80 personnes réunies par le groupe de Joigny, pour montrer que Lénine et son gouvernement – ou plutôt le gouvernement des Soviets – avaient créé en un an tout un régime nouveau : « Pour la première fois dans l’histoire du monde, dans un pays de 100 millions d’êtres humains, un gouvernement des ouvriers et des paysans s’est établi et maintenu au pouvoir depuis plus d’un an malgré l’hostilité furieuse de presque tout l’univers. » Il fit désormais partie, avec Camille Dufour, de la majorité « bolchéviste ».

Le 23 mars, dans un meeting organisé à Laroche après le congrès fédéral et présidé par Lucien Midol*, secrétaire de la Fédération des cheminots, il fit adopter à l’unanimité et à main levée les termes de l’ordre du jour voté le jour même par le Congrès fédéral, qui estimait que « le Parti socialiste français a eu raison de faire confiance à la Révolution russe et de combattre l’intervention criminelle par laquelle les bourgeoisies des pays alliés ont voulu et veulent encore l’écraser. »

Le 1er mai, il prit part à la manifestation organisée par l’Union des syndicats de l’Yonne et la Section socialiste auxerroise et rassemblant 1 500 à 1 800 personnes. Après le défilé, il monta sur la scène du Casino, présenta deux petites comédies et fut félicité pour son entrain, sa gaieté.

Après la longue grève chez Guilliet commencée le 6 juin, il estima le 21 juin que la grève s’était terminée « par la victoire complète des travailleurs, qui [obtenaient] la reconnaissance du syndicat, l’application de la journée de huit heures et une augmentation de 25% ».

Au Comité fédéral du 20 juillet à Migennes, il vota avec son rival François Duporc la liste des candidats aux élections législatives de la fin de l’année. Au Congrès fédéral extrordinaire du 24 août, il fut désigné avec Boullé et Dufour comme délégué au Congrès national de septembre avec mandat de voter pour le maintien de la motion Bracke refusant l’alliance avec les partis bourgeois aux élections législatives de novembre.
Victime de la « vile besogne réactionnaire », il perdit alors son emploi au journal L’Yonne dont les propriétaires considèraient désormais la lutte contre le bolchévisme comme prioritaire. Il quitta alors l’Yonne et regagna sa commune natale.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article73825, notice MARY GUERDER Charles par Claude Pennetier, Michèle Rault, Jean-Charles Guillaume, version mise en ligne le 7 septembre 2009, dernière modification le 1er décembre 2014.

Par Claude Pennetier, Michèle Rault, Jean-Charles Guillaume

SOURCES : Arch. Nat., F7/13023. — Rapports du commissaire de police spécial ou du préfet, notamment des 1er janvier 1918, 21 janvier 1918, 26 août 1918, 25 mars 1919 (ADY 3M1/358) — Le Travailleur socialiste de l’Yonne, notamment des 9 décembre 1916, 24 juillet 1918, 23 octobre 1918, 24 septembre 1919, L’Yonne, notamment des 28 février 1916, 6 juin 1917, 7 juin 1917, 9 juin 1917, 11 juin 1917, 10 janvier 1918, 16 janvier 1918, 2 mai 1919, 4 juin 1919, Le Bourguignon, 11 juin 1917. — Arch. Com. Ivry. — Le Travailleur, 1917-1920. — La Voix des communes, 1904, 1910-1911. — Le Courrier de la Seine, 1907-1909. — Le Pays d’Ivry, 14 avril 1929. — État civil.

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