CARLILE Richard

Né le 8 décembre 1790 à Ashburton, Devonshire ; mort le 10 février 1843 à Londres ; journaliste radical.

Le père de Richard Carlile exerçait le métier de cordonnier, mais il mourut à trente-quatre ans, laissant dans la gêne sa veuve et ses trois enfants. Richard avait alors quatre ans. Il quitte l’école dès l’âge de douze ans pour travailler pendant quelques mois chez un pharmacien d’Exeter. Il fait ensuite ses années d’apprentissage auprès d’un étameur. En 1811 il se rend à Londres pour la première fois et lorsqu’il se marie, deux ans plus tard, il s’établit dans la capitale.

Jusqu’en 1815 Carlile est un ouvrier assez indifférent à la politique. Toutefois la grave crise économique qui succède aux guerres contre la France amène chez lui une prise de conscience qui le conduit à un radicalisme militant. On est alors en pleine floraison de la presse radicale, sous l’impulsion d’hommes comme William Cobbett, Jonathan Wooler, William Hone, John Wade. Acquis à leurs idées, Carlile devient colporteur professionnel de journaux avancés à partir de mars 1817. Le mois suivant, il s’installe dans l’échoppe de librairie de William Sherwin auquel il succède dans Fleet Street et sert d’agent de distribution au journal de Sherwin, le Political Register (précédemment intitulé « Le Républicain » — The Republican). Parallèlement il entreprend la réédition de quelques-unes des satires politiques de Hone — des pastiches du Notre Père et autres textes sacrés — ce qui lui vaut d’être poursuivi, en même temps que Hone, pour propos blaphématoires.

A cette époque il était très dangereux d’écrire et d’éditer des publications radicales, d’autant qu’entre 1817 et 1819 sont votées plusieurs mesures répressives (les Gagging Acts) qui aboutissent à baîlloner la presse avancée et à suspendre l’habeas corpus. Arrêté une première fois, Carlile reste dix-huit semaines en prison sans jugement, mais lorsque Hone est acquitté, il est libéré en décembre 1817. Pendant sa détention Jane, sa femme, avait rouvert la librairie et, dès la libération de Richard, le couple entreprend la réédition des œuvres de Thomas Paine*, d’abord « Les droits de l’homme » (The Rights of Man) puis « Le siècle de la raison » (The Age of Reason) et d’autres écrits. Carlile est alors poursuivi à nouveau en janvier 1819. Incarcéré sous l’inculpation de blasphème, il obtient d’être mis en liberté provisoire et doit passer en jugement en octobre. Cependant dans l’intervalle d’autres démêlés avec la justice attendent Carlile. D’abord, au cours de l’été 1819, Sherwin lui avait confié la complète responsabilité du Political Register auquel Carlile restitue son titre original, le Republican. D’autre part, pendant ce même mois d’août, il s’était rendu à Manchester, invité par les « réformateurs » (c’est-à-dire les radicaux) de la ville, et il avait participé au fameux meeting de Saint Peter’s Fields où la cavalerie charge les manifestants — c’est l’épisode entré dans l’histoire sous le nom de « massacre de Peterloo ». De retour à Londres, Carlile s’était empressé de publier dans le Republican un récit détaillé et enflammé du massacre : l’article lui vaut aussitôt une nouvelle arrestation pour comportement séditieux. En octobre le procès pour publications blasphématoires aboutit à une condamnation à deux ans de prison, et Carlile est incarcéré à la prison de Dorches-ter. À nouveau c’est sa femme qui dirige la librairie tandis que Carlile lui-même assure de sa cellule la publication du Republican. Pendant ce temps les radicaux qui continuent de vendre les ouvrages interdits sont arrêtés et condamnés les uns après les autres : ainsi Thomas Davison se voit infliger deux ans de prison et Jane Carlile est emprisonnée à son tour en janvier 1821. Mary Anne, sœur de Carlile, la remplace à la tête de la librairie jusqu’à sa propre arrestation quelques mois plus tard ; elle rejoint alors son frère et sa belle-sœur à la prison de Dorchester. Tant que durera la détention de Carlile, les colporteurs de la presse radicale continueront d’être arrêtés tour à tour.

Vers cette époque Carlile abandonne le déisme qu’il avait cultivé jusque-là ; devenu totalement athée, il fonde ses nouvelles convictions sur une conception matérialiste de l’univers. Et il intervient avec vigueur dans les grands débats qui se déroulent après 1820 sur le contenu des Ecritures et la signification de la religion. En 1823, Jane et Mary Anne Carlile sont libérées, mais Richard — qui avait refusé de payer les amendes auxquelles il avait été condamné et qui par ailleurs ne voulait nullement handicaper l’avenir par des promesses de « bonne conduite » — n’est lui-même relâché qu’en novembre 1825. Dès sa sortie de prison, il loue un magasin, à l’enseigne du « Temple de la raison », et dans ce cadre plus spacieux il se met à éditer et à vendre toute une série d’ouvrages condamnés par les tribunaux. Néanmoins, cette fois-ci il n’est plus inquiété. Désormais l’Age of Reason, ainsi que les autres œuvres proscrites, circulent librement : grande date dans l’histoire de la liberté de la presse en Angleterre et victoire à laquelle Carlile a contribué au premier chef — encore qu’abondent les difficultés (une grave maladie de Carlile à la fin de 1826, des soucis financiers de plus en plus pressants, etc.).

Le destin de Carlile connaît un nouveau tournant lorsqu’il rencontre le pasteur déiste Robert Taylor. Ce dernier, arrivé à Londres en 1824, avait fait très vite de nombreux disciples. En février 1828 l’ancien pasteur (il avait alors quitté l’Eglise anglicane) est emprisonné pour blasphème. Carlile, lié d’amitié avec Taylor depuis 1825, organise aussitôt sa défense, éditant un nouveau périodique, The Lion (dont le but essentiel est de soutenir Taylor) et parcourant le royaume pour faire des réunions en faveur de Taylor. Effectivement, celui-ci est libéré en 1829. Les deux amis décident alors d’entreprendre des tournées de propagande, d’abord à Londres, puis en province. De retour dans la capitale, ils louent la célèbre Rotonde de Blackfriars Road, qui devient le centre du radicalisme londonien, pendant les années mouvementées de l’agitation pour la réforme électorale (1830-1832). Au même moment éclatent dans les campagnes des soulèvements d’ouvriers agricoles et naturellement Carlile prend leur défense dans son nouveau journal The Prompter (Le souffleur). Cela lui vaut, au début de 1831, une nouvelle condamnation à deux ans de détention dans une prison de Londres. De son côté, Taylor est également emprisonné pour blasphème dans le courant de l’année 1831. Aussi la Rotonde doit-elle interrompre ses activités. Mais c’est le moment où, en janvier 1832, arrive à Londres celle qui allait devenir la compagne de Carlile, Eliza Sharples, une femme de la classe moyenne (elle était la fille d’un industriel du Lancashire) pourvue d’une excellente éducation. Elle rouvre la salle à la Rotonde et inaugure en février 1832 la publication d’une nouvelle feuille, l’lsis, qui défend l’égalité des sexes, en même temps que les libertés civiles et politiques.

L’association avec Eliza Sharples marque le début de la dernière étape de la carrière de Carlile. Se proclamant de sa cellule, en mai 1832, converti au christianisme allégorique de Taylor, il sort de prison à la fin de 1833 et après avoir assuré une pension à sa femme Jane, il se met en ménage avec Eliza. Malgré le caractère peu orthodoxe des convictions chrétiennes du couple, tous deux partent prêcher la bonne parole à travers tout le pays. Néanmoins l’anticléricalisme de Carlile persiste, et son refus obstiné de payer les redevances ecclésiastiques (Church rates) le ramène une dernière fois en prison pendant quatre mois en 1834. Bientôt sa santé se détériore et il meurt âgé de cinquante-trois ans.

Assurément, nul n’a plus fait pour la liberté de la presse au XIXe siècle que Richard Carlile. Son combat contre la répression soit politique soit religieuse a été repris au cours des années 1830 par Hetherington avec le Poor Man’s Guardian et entre 1860 et 1885 par Bradlaugh. Carlile lui-même grâce à une personnalité exceptionnelle et à une volonté indomptable a contribué à développer les libertés démocratiques indispensables au développement ultérieur du mouvement ouvrier.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article75347, notice CARLILE Richard, version mise en ligne le 12 décembre 2009, dernière modification le 5 août 2016.

ŒUVRE : Il existe une bibliographie des œuvres de Richard Carlile, ainsi que des périodiques qu’il a édité, dans Richard Carlile, une brochure de G.D.H. Cole, Société fabienne, Londres, 1943. — On trouve des morceaux choisis des écrits de Carlile dans l’ouvrage de G.A. Aldred, Richard Carlile, Agitator. His Life and Times, 3e éd. revue et corrigée, Glasgow, 1941.

BIBLIOGRAPHIE : G.J. Holyoake, Life of Richard Carlile, Londres, 1849. — M. Beer, History of British Socialism, Londres, 1920. — W.H. Wickwar, The Struggle for the Freedom of the Press, Londres, 1928. — T.W. Mercer, Richard Carlile on Co-operation, Manchester, 1929. — E.P. Thompson, The Making of the English Working Class, Londres, 1963. — J. Godechot, éd., La Presse ouvrière, 1819-1850, Paris, 1966. — J. Wiener, The War of the Unstamped, Cornell University Press, 1969. — P. Hollis, The Pauper Press, Oxford, 1970. — Class and Conflict in Nineteenth-Century England 1815-1850, P. Hollis éd., Londres, 1973. — Writers and Rebels, éd. M. Katanka, Londres, 1976. — J.H. Wiener, Radicalism and Freethought in nineteenth century Britain : the life of Richard Carlile, Londres, 1983. — J. Bellamy et J. Saville (éd.), Dictionary of Labour Biography, t. VI.

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