CROOKS William

Né le 6 avril 1852 à Poplar, Londres ; mort le 5 juin 1921 à Poplar ; militant et député ouvrier.

Pendant des années « Will » Crooks a connu la misère du prolétariat de l’East End de Londres. Originaire d’une famille très pauvre comptant sept enfants (lui-même est le troisième), il a traversé tout jeune des périodes de dénuement absolu, en particulier quand son père, à la suite d’un accident du travail, doit être amputé d’un bras. Le petit Will travaille alors comme livreur pour le compte d’un laitier. Lorsqu’il a huit ans, la situation familiale est si désespérée, que plusieurs des enfants sont confiés à l’assistance publique ; un peu plus tard, lui-même est envoyé à l’école de l’assistance de Sutton. Crooks gardera toujours un souvenir poignant de cette séparation forcée. Toute sa vie durant les rigueurs du système d’assistance (la « loi des pauvres ») resteront gravées en lui.

Dès que ses parents sont à nouveau capables d’assurer la charge de l’enfant, William Crooks revient au foyer familial. Il trouve du travail dans une épicerie comme garçon de courses, puis, à onze ans, il s’embauche chez un forgeron. Mais sa mère veut qu’il apprenne un métier. Quand il a quatorze ans, elle parvient — au prix d’énormes sacrifices — à le placer en apprentissage chez un tonnelier.

À dix-neuf ans, Crooks se marie. A cette époque, il a déjà des opinions politiques très avancées. Il gagne maintenant assez bien sa vie comme compagnon tonnelier, mais cela ne dure pas car, repéré comme « meneur », il est renvoyé par son patron. Pendant plusieurs années, il ne peut retrouver du travail à Londres, dans la mesure où sa réputation le précède auprès de tous les patrons tonneliers auxquels il s’adresse.

Alors commence pour Crooks une période de vie errante à travers le pays, à la recherche d’un gagne-pain, vie de trimardeur dans laquelle on ne peut compter que sur des emplois occasionnels et sans lendemain. Vers 1879, il finit tout de même par retrouver du travail à Londres dans sa spécialité. C’est en effet un excellent ouvrier professionnel de caractère sobre (« teetotaller », il s’abstient de toute boisson alcoolisée) et digne (il appartient à l’Eglise congrégationaliste). Par la suite, quand on l’interrogera sur les lectures qui ont le plus marqué sa jeunesse, il indiquera — réponse tout à fait typique d’un radical avancé des années 1860-1885 — la Bible, Bunyan (Le passage du pèlerin, ou Pilgrim’s Progress), Ruskin (Unto this Last) et un roman social de Charles Kingsley, Alton Locke.

C’est sans doute vers 1883-1884 que Crooks commence à tenir des réunions en plein-air à Poplar : tous les dimanches matins il va prendre la parole à l’entrée des East India Docks, abordant aussi bien les questions sociales que les problèmes quotidiens des ouvriers. On baptise bientôt ces harangues improvisées l’ » école de Crooks » (Crooks’ College). Il faut dire qu’il avait la parole facile et entraînante, et possédait un stock inépuisable d’anecdotes pathétiques ou spirituelles. Aussi a-t-il été, au cours du demi-siècle qui précède la Première guerre mondiale, l’un des plus convaincants parmi les orateurs populaires. Dès lors la réputation de Crooks ne cesse de s’étendre à travers l’East End. Lors de la grande grève des dockers en 1889, il dépense en faveur des grévistes une telle énergie qu’il tombe gravement malade. Hospitalisé pendant trois mois, il en ressentira longtemps les séquelles. Peu de temps après, Crooks collabore à la création de la Ligue ouvrière de Poplar (Poplar Labour League) ; en 1892, il est élu représentant de Poplar au conseil municipal de la capitale (London County Council). Cette même année, avec Lansbury* et trois autres camarades, il entre au conseil de l’Assistance publique de Poplar (Poplar Board of Guardians).

C’est en 1892 que Crooks abandonne son métier pour se consacrer à ses nombreuses responsabilités militantes. Désormais, il vit lui et sa nombreuse famille grâce à la générosité des travailleurs de Poplar, sous la forme d’une souscription volontaire destinée à assurer sa subsistance et baptisée Will Crooks’ Wages Fund (cette contribution ouvrière, qui témoigne de l’étonnante popularité de Crooks, ne dépassera jamais quatre livres sterling par semaine). L’activité de Crooks se manifeste tout particulièrement au Board of Guardians de Poplar qu’il préside de 1897 à 1906. La gestion de l’Assistance publique avait alors une réputation méritée de dureté et de brutalité. En dépit d’une vigoureuse opposition de certains habitants de Poplar groupés dans une ligue des contribuables, Crooks, Lansbury et quelques autres parviennent à imposer des réformes qui inaugurent une nouvelle époque dans les relations entre l’administration des services sociaux et le monde du travail.

Devenu veuf en 1892 avec six enfants plus ou moins à charge, Crooks se remarie au bout d’un an et sa deuxième femme élève sa nombreuse famille.

C’est en 1901 qu’il est élu maire de Poplar, devenant ainsi le premier maire Labour à Londres. Deux ans après, il se présente au Parlement à l’occasion d’une élection partielle à Woolwich, sous l’étiquette du Comité pour la représentation du travail (Labour Representation Committee) : élection de portée nationale qui attire l’attention de la grande presse et qui constitue pour Crooks un succès personnel, puisqu’il est élu à une large majorité. Victorieux à nouveau en 1906, il perd son siège aux élections législatives de janvier 1910, mais le regagne à celles de décembre de la même année.

Au lendemain de la guerre Crooks est réélu mais son état de santé le contraint à se retirer en février 1921, quelques mois seulement avant sa mort.

La personnalité de Crooks illustre à merveille l’état d’esprit qui prévalait avant 1914 parmi les plus purs des leaders du mouvement ouvrier. A bien des égards c’est une figure qui évoque Lansbury — quoique sur un mode mineur et sans parvenir à la même notoriété. La droiture et la générosité de Crooks lui ont valu la confiance du monde du travail. A l’instar de bien d’autres dirigeants ouvriers de sa génération, son adhésion aux idées socialistes, loin de tenir à des raisons de doctrine ou d’idéologie, a surgi spontanément du cœur.

En 1914 Crooks est parmi ceux, nombreux, qui soutiennent l’entrée en guerre et la politique patriotique du gouvernement et on le voit souvent faire de la propagande pour l’armée dans les réunions publiques. Personnalité chaleureuse, dévouée à la cause de la classe ouvrière, Crooks est resté toute sa vie d’une parfaite intégrité.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article75386, notice CROOKS William, version mise en ligne le 12 décembre 2009, dernière modification le 12 décembre 2009.

ŒUVRE : Education in connection with Co-operation (Education et coopération), Manchester, 1885. — An Address on the Unemployed Problem (Discours sur le chômage), Londres, 1905. — Working Men and Gambling (Les ouvriers et le jeu), Londres, 1906. — The British Workman defends his Home (L’ouvrier britannique et la défense de la patrie), Londres, 1917.

BIBLIOGRAPHIE : G. Haw, From Workhouse to Westminster : the life story of Will Crooks, M.P., Londres, 1907. — The Times, 6 juin 1921. —E. Halévy, Histoire du peuple anglais au XIXe siècle, Epilogue, t. I, 1895-1905, 1926. — G. Lansbury, My Life, 1928. — E.H. Hayes, Up from an Orange-Box, 1945. — R.W. Postgate, The Life of George Lansbury, Londres, 1951. — P. Thompson, Socialists, Liberals and Labour : the Struggle for London, 1885-1914, Londres, 1967. — F. Bédarida, « Peuple ou classe ouvrière ? Un quartier de l’East End au XIXe siècle », Conjoncture économique, structures sociales : Hommage à Ernest Labrousse, Paris, 1974. — J. Bellamy et J. Saville (éd.), Dictionary of Labour Biography, t. II. — Dictionary of National Biography, 1912-1921.

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