LARKIN James

Par revue et complétée par Olivier Coquelin

Né le 21 janvier 1876 à Liverpool ; mort le 30 janvier 1947 à Dublin ; syndicaliste et socialiste irlandais.

Né de parents irlandais émigrés en Angleterre (son père était ajusteur dans une entreprise de construction mécanique), James Larkin est jusqu’à l’âge de cinq ans élevé en Irlande par sa grand-mère maternelle. De retour à Liverpool, il est envoyé à l’école. Ayant refusé d’entrer en apprentissage dans l’usine où travaillait son père — mort à l’âge de trente-huit ans — il préfère s’embaucher comme manœuvre pour rapporter un peu plus d’argent à sa famille qui en avait grand besoin. Mais après avoir tâté de divers métiers, il s’embauche clandestinement sur un bateau. Quand on le découvre, il tient tête au capitaine et refuse de travailler sans toucher de salaire. Toute sa vie, « Big Jim » contestera l’autorité.

Lorsqu’il revient en Angleterre, Jim Larkin travaille d’abord comme docker, puis il est promu contremaître. Il consacre son temps libre à la lecture, et à l’occasion d’une grève des dockers de 1905, il se lance dans l’agitation socialiste. Ses capacités d’organisateur et de militant — il dispose d’un véritable don pour convaincre et mobiliser — sont vite reconnues par le syndicat des dockers (National Union of Dock Labourers ou NUDL) qui en fait un de ses, permanents et qui l’envoie à Belfast en janvier 1907 pour organiser les travailleurs irlandais. Dorénavant, mis à part quelques interruptions, ce sera l’engagement de toute sa vie. Malgré les divisions confessionnelles entre protestants et catholiques, en moins de trois mois, environ 3000 dockers et 1500 charretiers de toutes religions vont se ranger sous la bannière du NUDL, au grand dam d’un patronat protestant qui voit d’un mauvais œil l’ascendant exercé par le syndicat sur l’ensemble de la main-d’œuvre non qualifiée de Belfast.

Depuis 1906, Belfast a été le théâtre de toute une série de grèves sectorielles qui va culminer avec le déclenchement, en mai 1907, du premier grand conflit social de l’histoire du mouvement ouvrier irlandais au XXe siècle. Tout débute, le 6 mai, lorsque 144 dockers de la ligne de paquebots de Belfast débrayent afin de protester contre l’embauche de deux travailleurs non syndiqués. Débrayage de courte durée puisque, sur les recommandations de Larkin, les grévistes reprennent le chemin du travail dès le lendemain, pour se voir dépossédés de leur emploi par des ouvriers de Liverpool que la direction de l’entreprise a entre-temps recruté en guise de riposte. A partir de là, tout s’enchaîne : les dockers, les charretiers, les charbonniers, les marins, les pompiers, etc., cessent leurs activités les uns après les autres ; les grévistes usent de violence à l’encontre des « jaunes » de Liverpool en maintes occasions ; les meetings se succèdent sans relâche... Pourtant, Larkin et ses camarades dockers du NUDL ne sont porteurs que de trois revendications relativement modestes : la liberté pour le travailleur d’adhérer au syndicat de son choix ; une augmentation de salaire ; le renvoi des « travailleurs libres » de Liverpool. Réduit à l’impuissance, le patronat de Belfast n’a alors d’autre choix que de recourir au lock-out et de solliciter le concours des forces de l’ordre, en vue de trancher le nœud gordien. Sauf que, de son côté, la police irlandaise, à majorité protestante, se trouve confronté à un dilemme, dans la mesure où les travailleurs catholiques et protestants agissent de concert. Finalement, alléguant leurs salaires de misère, les policiers de Belfast viennent grossir les rangs des grévistes. De sorte qu’il faut attendre l’intervention renforcée de l’armée, à partir d’août, avant de voir l’amorce d’une sortie de crise, d’une part, et l’unité interconfessionnelle se briser graduellement, d’autre part. Quelque peu agacés par la longévité d’un conflit dispendieux, les dirigeants du NUDL entament, en novembre, des négociations avec les employeurs de Belfast qui tournent au désavantage des ouvriers en lutte, lesquels doivent en désespoir de cause se remettre au travail. Mais, bien que défaite, cette grève de près de sept mois a donné un avant-goût de ce qu’il sera convenu d’appeler, dans les milieux patronaux, le « larkinisme ».

Loin de sombrer dans le désespoir, Larkin poursuit son œuvre organisationnelle dans les principaux centres urbains du pays où d’autres conflits sociaux vont jalonner sa route. A la longue, toutefois, ses méthodes radicales lui valent d’être suspendu de ses fonctions au sein de la NUDL, en décembre 1908. Désormais libre de toute contrainte disciplinaire, Larkin lance alors en compagnie de l’exécutif irlandais du NUDL, le syndicat des transporteurs et des travailleurs irlandais (Irish Transport and General Workers’ Union ou ITGWU), en décembre 1908. Cette nouvelle formation se fixe pour but de fédérer tous les ouvriers irlandais, avec et surtout sans qualifications, indépendamment du mouvement syndical britannique.

Dans un premier temps, toutefois, le syndicat de Larkin présente un visage plutôt modéré et conciliant. Ce n’est qu’au lendemain de son affiliation à la confédération des syndicats irlandais (Irish Trade Union Congress ou ITUC) en 1910 que l’ITGWU s’attèlera à la radicalisation de l’ensemble du mouvement ouvrier irlandais, qu’illustre notamment sa conversion à l’action politique des travailleurs au travers du parti travailliste indépendant irlandais (Independent Labour Party of Ireland ou ILPI). Sur le terrain des luttes, par ailleurs, l’ITGWU s’avère moins porté sur la négociation que ne l’a laissé transparaître sa profession de foi originelle. Ainsi, de 1911 à 1913, le syndicat de Larkin remporte quelques succès en ayant recours principalement à la grève de solidarité. Ce qui lui vaut aussi d’accroître le nombre de ses adhérents, d’une manière suffisamment substantielle pour devenir la force dominante de l’ITUC. Quant au versant politique de la question irlandaise, il apparaît clairement que l’ITGWU, par la voix de Larkin, y attache de l’importance, sans pour autant lui porter l’essentiel de son attention. Maints articles et discours de Larkin témoignent, en tout cas, d’une évidente communauté d’aspiration avec les séparatistes irlandais, de par son rejet du Home Rule (l’autonomie législative de l’Irlande) en tant qu’objectif suprême à atteindre. Ce qui ne peut faire de Larkin un adepte, à proprement parler, d’une doctrine syndicaliste révolutionnaire rejetant l’idée même de nation ainsi que l’action politique de la classe ouvrière. Contrairement aux séparatistes orthodoxes, cependant, Larkin établit un lien entre la libération politique de l’Irlande et l’émancipation socio-économique des travailleurs irlandais, à l’instar de James Connolly* avec lequel il va mener, en 1913, l’un des plus importants conflits de classe en Irlande au XXe siècle.

Le succès du syndicat de Larkin dans la région de Dublin a amené le patronat de la capitale irlandaise à lancer une contre-offensive par la création, en juin 1911, de la fédération des employeurs de Dublin (Dublin Employers’ Federation). Mais, les choses commencent à s’envenimer au cours de l’été 1913. Fin août, William Martin Murphy, leader des employeurs de Dublin, licencie une centaine d’employés de la compagnie de tramways qu’il possède, en raison de leur affiliation à l’ITGWU, sur lequel il a jeté l’anathème quelques temps auparavant. La réaction des salariés de la compagnie ne se fait guère attendre : cinq jours plus tard, plus d’un tiers d’entre eux se prononce pour une grève qui, bientôt, va paralyser et ébranler toute la ville. Pendant plus de six mois, Dublin est le théâtre d’affrontements violents entre les forces de l’ordre et des grévistes qui, pourtant, n’obéissent en aucun cas à une logique subversive, contrairement à ce que prétendent des employeurs qui décrètent un lock-out en guise de réplique au débrayage des travailleurs dublinois. Leur seule véritable revendication repose sur le respect de la liberté syndicale, laquelle a été bafoué selon eux par le patronat dublinois. C’est également dans ce contexte de violence extrême qu’est fondée, en novembre 1913, à l’initiative de Larkin, un bataillon ouvrier, l’armée des citoyens irlandais (Irish Citizen Army). Laquelle s’apparente plus, à l’origine, à un service d’ordre qu’à une véritable armée. En définitive, du mouvement ouvrier britannique dépend l’issue de la grève. Dès le début du conflit, les syndicats britanniques ont activement participé au soutien des grévistes en dépêchant de l’argent, des vêtements et de la nourriture vers Dublin, répondant ainsi aux sollicitations de Larkin – lequel sera incarcéré pendant le conflit pour « menées séditieuses ». Or cette aide financière et matérielle ne peut suffire sur le long terme. C’est pourquoi Larkin et Connolly lancent un appel à la confédération des syndicats britanniques pour qu’un blocus du port de Dublin soit organisé. En décembre 1913, les dirigeants syndicaux britanniques, réunis en congrès extraordinaire, rejettent majoritairement cette option. Déçu et amer, Larkin se montre des plus virulents à l’égard des dirigeants du mouvement ouvrier britannique qu’il rendra responsable de l’échec final de la grève. En effet, libres de toute contrainte émanant de Grande-Bretagne, les employeurs dublinois se retrouvent en position de ne pas céder aux revendications des grévistes. En conséquence de quoi, au bord de l’agonie, les travailleurs en lutte doivent reprendre graduellement le travail entre la mi-décembre 1913 et février 1914.

En octobre 1914, Larkin quitte l’Irlande pour les Etats-Unis pour des motifs demeurés obscurs. Là, il devient propagandiste pour le compte du parti socialiste d’Amérique (Socialist Party of America) et milite dans le syndicat des Industrial Workers of the World. Fin 1917, il prend position pour l’Union Soviétique et deux ans plus tard, se fait exclure du parti socialiste, en raison précisément de ses sympathies bolchéviques. Son action lui vaut aussi divers démêlés avec les autorités américaines. En 1919, il est même inculpé d’« activités anarchistes » pour son action révolutionnaire à New York. A la suite d’un long procès, il est emprisonné de 1920 à 1923. A sa sortie de prison, il revient en Irlande, mais là il entre rapidement en conflit avec les dirigeants des principaux syndicats.

Dès qu’il rentre dans le giron du syndicat le plus puissant du pays, l’ITGWU, Larkin s’emploie à reprendre sa direction qu’il considère lui revenir de droit, en sa qualité de père-fondateur. Pour ce faire, Larkin use de moyens détournés, au grand dam de ses principaux adversaires qui, sous l’ascendance de William O’Brien*, ont dominé l’exécutif du syndicat de 1917 à 1923. S’engage alors une lutte intestine jusqu’à ce qu’une décision de justice ne viennent départager les parties en litige, au profit d’O’Brien et ses collègues. Du coup, ces derniers n’éprouvent aucun remords, en mars 1924, à exclure Larkin de l’ITGWU. En réponse à cet anathème est créé en juin suivant le syndicat des travailleurs irlandais (Workers’ Union of Ireland), à l’initiative de Peter Larkin, frère de James. Avant la fin du mois, environ deux tiers des membres du Transport Union de Dublin viennent garnir les rangs de la nouvelle formation, en raison d’une indubitable popularité dont Larkin jouit encore auprès des prolétaires de la capitale irlandaise.

Au chapitre politique, le caractère réformiste du parti travailliste amène tout naturellement ses dirigeants à suivre la même orientation que leurs homologues de l’ITGWU : ils frappent les larkinistes d’ostracisme. C’est donc à travers la ligue des travailleurs irlandais (Irish Workers’ League ou IWL), lancée dès septembre 1923, que Larkin et ses disciples comptent à présent faire œuvre révolutionnaire en matière de lutte politique. D’autant plus qu’en juin 1924, l’IWL devient officiellement la section irlandaise de la IIIe Internationale. Peu après Larkin est élu à la Corporation de Dublin et, en 1927, à l’assemblée législative de l’Etat libre d’Irlande (Dail Eireann), devenant ainsi le seul et unique député étiqueté « communiste » de toute l’histoire du pays. Mais très vite, en raison de frais de justice non acquittés à l’issue du procès perdu contre l’exécutif du Transport Union, il se retrouve dans l’impossibilité de siéger. C’est aussi à ce moment que ses relations avec Moscou commencent à s’envenimer sérieusement, de par son insoumission à toute forme d’autorité. S’ensuivent cinq années au cours desquelles Larkin laisse l’IWL aller à vau-l’eau jusqu’à sa disparition complète.

Il lui faudra attendre 1937 avant d’être à nouveau élu pour un an au Dail, où il siègera aussi en 1943-1944. Il est également membre de la Bourse du Travail de Dublin et de l’Office « Port et Docks » de la ville. Jusqu’à la fin de sa vie, en janvier 1947, il continue de lutter pour l’amélioration du sort des travailleurs non qualifiés ‒ cause à laquelle il a consacré toute son existence de militant ‒ mais non sans avoir été une fois encore à la source d’une nouvelle scission au sein du prolétariat organisé, en raison de sa réintégration dans le parti travailliste en 1941.

Larkin s’était marié à Liverpool en 1903. Deux de ses fils, James (plus connu sous le nom de James Larkin Junior*) et Denis, sont devenus des permanents du Workers’ Union.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article75691, notice LARKIN James par revue et complétée par Olivier Coquelin, version mise en ligne le 5 janvier 2010, dernière modification le 7 mai 2016.

Par revue et complétée par Olivier Coquelin

BIBLIOGRAPHIE : RM. Fox, Jim Larkin : the Rise of the Underman, Londres, 1957. — E. Larkin, James Larkin : Irish Labour Leader, 1876-1947, Londres, 1965. — A. Boyd, The Rise of the Irish Trade Unions, Tralee, 1972. — Saothar, n° 4 (1978) [consacré à J. Larkin]. — D. Keogh, The Rise of the Irish Working Class, Belfast, 1982. — D. Greaves, The Irish Transport and General Workers’ Union, 1909-23, Dublin, 1982. — J. Gray, City in Revolt : James Larkin and the Belfast Dock Strike of 1907, Belfast, 1985. — E. O’Connor, A Labour Histoy of Ireland, 1824-1960, Dublin, 1992. — D. Neval (ed), James Larkin, Lion of the Fold, Dublin, 1998. — E. O’Connor, James Larkin, Cork, 2002.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément