LAMBERT Ernest Alexander Davidovitch. Pseudonymes : L. Avotin, Richard Eslon, J. Ketners, J.G.A. Olhoff, Kurkis, Frederik, Piet/Pierre (en Belgique), Kalle (en Finlande) (DBK)

Par Étienne Verhoeyen

Né le 13 mars 1902 à Riga (Lettonie) ou, selon certains documents, à Chabarowski (Sibérie) ; marin ; « fonctionnaire » international de l’IMD à partir de 1932, instructeur des « groupes Wollweber » aux Pays-Bas et en Belgique à partir de 1937.

Parmi les « fonctionnaires » d’organisations liées à l’IC, Lambert est une des figures les plus emblématiques de la clandestinité pratiquée à l’IC. Rompu aux techniques conspiratives, naviguant souvent comme passager clandestin, utilisant un grand nombre de pseudonymes et de faux papiers, il est parmi ceux qui ‘durèrent’longtemps, bien qu’il fût connu de toutes les polices, y compris le FBI américain.

Fils d’un maçon letton, il quitta l’école à treize ans et suivit son père en Russie suite à l’invasion allemande de la Lettonie en 1918. Il assista à la révolution bolchévique et s’engagea comme marin. Il atteignit Marseille en 1919 ou 1920 via Vladivostok
Il apparut souvent à Anvers dès 1920. Le 6 juillet 1921, il s’y inscrivit rue d’Amsterdam 15 muni d’un passeport letton délivré en 1919 à Vladivostok. En 1925, il surgit à Damprémy, dans le Borinage belge, en possession d’un document d’identité délivré par le consulat soviétique à Bruxelles le 26 mai 1923. Il était difficile de s’imaginer les raisons pour lesquelles un marin letton sans attaches dans cette région minière s’y installait tout à coup, à moins qu’il ne faille supposer qu’il y avait déjà rempli une mission de l’IC pour organiser les mineurs. Il n’est pas sans intérêt de noter qu’il s’y fit inscrire sous son vrai nom mais se disant né à Chabarowsk le 13 mai 1902.
À partir de 1928, il résida encore à Anvers à différentes adresses dans les environs des docks (rue de la Tulipe/Tulpstraat ; rue de Rotterdam). En 1930, il fut remarqué par la police anversoise en distribuant des pamphlets communistes. Les étrangers, en effet, devaient s’abstenir de toute activité politique ; il ne fut toutefois pas arrêté. Par Arrêté Royal du 27 janvier 1931, il fut expulsé du Royaume pour des motifs politiques. Selon la Sûreté Publique, il était « membre d’une organisation internationale de marins révolutionnaires » et se livrait à une propagande communiste intense chaque fois qu’il faisait escale à Anvers. Le 22 avril 1931, il fut remis à la frontière sans que nous sachions vers quel pays il se dirigeait.

Entré entre-temps à l’IMD, il participa au congrès de cette organisation qui se tint à Hambourg du 21 au 25 mai 1932. Il y représentait la section balte sous le nom de ‘Avotin’ En cette qualité, il voyagea en 1933 entre Copenhague, Anvers, Rotterdam, Dunkerque et Rouen. Selon Peukert, il dirigea également à partir de 1932 le ‘S-Apparat’du Bureau Ouest-européen de l’IC, chargé du contre-espionnage.

Comme marin, Lambert travailla souvent à bord de navires hollandais et anglais ; il fut expulsé de la Grande Bretagne début 1935. Il se rendit ensuite au Danemark en possession d’un passeport probablement faux, établi en mai 1932 par le ‘Russian Refugee Relief Office’de Londres. Arrêté le 29 janvier 1935, il fut expulsé du Danemark le 21 février 1935.

Il se réinstalla clandestinement en Belgique où la police d’Anvers était sur ses traces en mai 1935. Sur indication d’une tenancière de logement pour marins, qui l’avait connu avant son expulsion en 1931, la police fit une descente à la Maison des Marins, (Zeemanshuis) quai des Brasseurs/Brouwersvliet 29, dont le gérant n’était autre que le communiste anversois et futur combattant d’Espagne Victor Broucke, membre du bureau fédéral du PCB dans cette ville. Rien ne fut trouvé qui se rapporte à Lambert, peut-être en partie parce que Broucke n’autorisa pas les policiers à visiter les chambres individuelles.

À partir de 1936, le rôle de Lambert devint plus précis. Il continua son travail comme courrier international de l’IC/IMD (il rencontra notamment le fonctionnaire Gerhard Kratzat de l’IMD à Anvers), mais Wollweber fit appel à lui pour le projet dont il avait été chargé par le Profintern, le sabotage des navires de l’Axe qui approvisionnaient l’Espagne franquiste. Probablement en été 1936 (les dates approximatives données par les divers acteurs interrogés par la police allemande ne concordent pas toujours), Lambert rencontra Wollweber (qu’il connaissait déjà par leur travail commun dans l’IMD), Schaap (adjoint du précédent) et le communiste norvégien Martin Hjelmen, probablement à l’Interklub de Rotterdam. La période donnée par certains pour cette rencontre importante (début 1936) semble peu plausible étant donné que la guerre d’Espagne ne commença qu’en juillet 1936. Lambert était dès lors désigné comme instructeur des groupes de sabotage belges (à Anvers) et hollandais (Rotterdam et Amsterdam). De plus, il fut désigné comme remplaçant de Schaap, ce qui mit en évidence l’importance de son rôle dans l’organisation Wollweber.

En 1937, Lambert prit contact à Anvers avec le chef du groupe anversois Alfons Fictels. Au cours de l’année, Fictels le présenta à quelques membres de son groupe, tous communistes et membres du syndicat des dockers. Leur activité commune mena à un premier attentat contre un vapeur italien, Boccaccio, qui coula devant l’Ile d’Ouessant le 19 novembre 1937. Un officier de bord y trouva la mort. Les explosifs dont le groupe se servit plus tard provenaient des mines de fer de Suède, où l’organisation Wollweber disposait d’agents sûrs ; c’est Schaap qui s’occupa de l’organisation de l’acheminement des explosifs. Lambert organisa un second attentat avec le même groupe dès juin 1938 ; le vapeur japonais Kasij Maru explosa le 24 juin 1938 dans la Manche. L’explosion causa des dégâts considérables. Il semblerait que lors de ses séjours à Anvers, Lambert disposait d’un logement sis rue de Nassau, dans les environs des docks, attentivement inspectés par les polices d’Anvers.

Entre-temps, en octobre 1937 probablement, Lambert se rendit à Copenhague, où Wollweber le chargea de la création d’un groupe de saboteurs à Helsingfors (Finlande). Ce fut, la cause de sa perte. En septembre 1938, il s’avéra que le chef du groupe composé par Lambert était un indicateur de la police finlandaise. Il ne connut que le pseudonyme dont Lambert se servait en Finlande (‘Kalle’) mais découvrit que celui-ci disposait d’une boîte aux lettres à Stockholm où étaient envoyés les rapports (codés) du groupe finlandais. Lambert organisa également des groupes à Riga et à Reval, sur lesquels on sait très peu de choses.

Il n’y a pas que la police finlandaise qui s’intéressait aux groupes de sabotage. La Gestapo s’en occupa en premier lieu, plusieurs attentats ayant été commis contre des navires allemands. Elle organisa même en septembre 1938 un congrès de police international consacré uniquement aux sabotages des navires. Y participaient : des représentants de la police hollandaise, suédoise, danoise, norvégienne et bien sûr de la Gestapo. Les participants se mirent d’accord sur le principe de l’échange d’informations. Aucun représentant de la police belge ou de la Sûreté Publique n’avait été invité. Mais cela ne veut pas dire qu’elle n’enquêtait pas sur les attentats, d’autant plus que le danger qu’ils constituaient pour des navires faisant escale au port d’Anvers menaient à une pression grandissante des pays concernés sur les autorités politiques, tant à Bruxelles qu’à Anvers. Bien que la police belge ait été absente du congrès évoqué plus haut, elle informa les Allemands des développements de l’enquête à Anvers.

Un premier pas important dans le travail policier à Anvers fut accompli en mai 1938 : un indicateur de la Police Judiciaire (PJ), membre du VKP, signala que Fictels rencontrait un étranger qui fut vite identifié comme Jozef Rimbertus Schaap. Dès lors, Fictels fut pris en filature presque quotidiennement jusqu’au début de 1939. Bientôt, en juillet 1938, la PJ put communiquer au consulat général d’Allemagne à Anvers (qui s’empressa à envoyer l’information au quartier général de la Gestapo) que le sabotage était organisé à Anvers par Fictels et Schaap. Elle sut très vite que [Wilfried Wouters>73353], qui avait été présenté à Lambert en mars 1939, avait pris la relève à la tête du groupe anversois.

Mais c’est encore la police finlandaise qui fut à la base de l’arrestation de Lambert. La police d’état finlandaise sut, par son indicateur, que ‘Kalle’ qui se disait aussi ‘Avotin’ avait quitté la Finlande en direction de Rotterdam en mai 1939. Dès lors, divers services de police (hollandais, suédois) mirent en place un scénario qui trouva son couronnement en Belgique. Alerté par le chef de la police de Rotterdam, son collègue à Anvers demanda des renseignements sur ‘Avotin’à la Sûreté Publique. Celle-ci lui transmit, le 25 août 1939, toutes les données contenues dans la fiche signalétique de Lambert établie par le précurseur d’Interpol à Vienne, y compris son vrai nom et une photo. Fait capital pour le développement de l’affaire du côté policier : Lambert était présenté le 25 juillet 1939 à l’indicateur de la police anversoise lui-même au sein du groupe ‘Wollweber’par Wilfried Wouters, jeune dirigeant du groupe. La police soumit la photo du Letton à l’indicateur, qui le reconnut tout de suite comme l’homme auprès duquel il avait été introduit. Le 4 septembre 1939, le consul général d’Allemagne à Anvers envoya à la Gestapo l’information obtenue de la PJ, annonçant que Lambert se trouva ‘probablement’à Anvers. Par son indicateur, la PJ sut que Lambert était hébergé par un des membres du groupe d’Anvers, Frans Van Welde, habitant Oranjestraat, dans un quartier que Lambert avait connu lors de ses séjours préalables à Anvers. À partir du 12 octobre 1939, la maison de Van Welde et les environs étaient continuellement tenus à l’œil soit par des inspecteurs de la PJ, soit de la police communale. Le 15 octobre 1939, la PJ décida de frapper et arrêta Lambert peu après sa sortie de la maison de Van Welde qui, lui, n’était pas inquiété parce que la PJ espèrait pouvoir mettre à jour toute la structure du groupe en le laissant en liberté.

Avant son arrestation, Lambert fut en rapport avec le marin communiste et membre de l’IMD John van den Keybus, qui a été condamné à Hambourg en 1935 pour y avoir distribué des pamphlets communistes, sans doute à la demande de l’IMD. Van den Keybus organisa en novembre 1939 une grève à bord d’un vapeur belge qui devait transporter des armes américaines vers la Grande-Bretagne, action qui a pu être inspirée par Lambert dans le cadre de la ligne politique de l’IC selon laquelle les communistes devaient rester en dehors de la guerre entre des pays ‘impérialistes’
Lors de son arrestation, Lambert dit à la PJ qu’il était arrivé à Anvers le 24 août 1939 venant du Danemark. C’est faux, étant donné que Lambert avait déjà été présenté à l’indicateur de la PJ fin juillet 1939, à Anvers, et de toute évidence il venait de Rotterdam. Il refusa de donner le nom du navire par lequel il serait venu à Anvers et le nom des personnes qui l’avaient hébergé. Lambert fut condamné à six mois de prison pour rupture de ban d’expulsion. Le Procureur du Roi à Anvers proposa une nouvelle expulsion, mais pour une raison inconnue il fut transféré au centre d’internement de Merksplas le 18 avril 1940. Déporté en France (e.a. au camp d’internement de Gurs) en mai 1940, la police allemande ignora encore en 1941 où il se trouvait. Un agent de la Gestapo dit ‘Max Günther’ fit en juin-juillet 1941 le tour des polices belges, accompagné par un officier de la PJ d’Anvers, pour retrouver Lambert, dont on soupçonnait qu’il pourrait se trouver en Belgique. Il n’en fut rien. Ce n’est que le 4 septembre 1942 que Lambert fut arrêté par la police allemande au camp de travail de La Grand-Combe (Gard). Détenu à Hambourg, il fut condamné à mort le 12 juillet 1943 par le Hanseatisches Sondergericht à Hambourg et exécuté à Wolfenbüttel le 13 octobre 1943. L’arrêt de la Cour allemande montrait que Lambert n’avait dit que le strict nécessaire à ses interrogateurs allemands ; il avait fini par avouer qu’il était impliqué dans les attentats contre le Boccaccio et le Kasij Maru, dont les enquêteurs connaissaient d’ailleurs tous les détails. Quelques heures avant de mourir, il avait écrit une lettre d’adieu émouvante, en allemand imparfait, à la femme anversoise dont il avait eu une fille en 1932.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article75830, notice LAMBERT Ernest Alexander Davidovitch. Pseudonymes : L. Avotin, Richard Eslon, J. Ketners, J.G.A. Olhoff, Kurkis, Frederik, Piet/Pierre (en Belgique), Kalle (en Finlande) (DBK) par Étienne Verhoeyen, version mise en ligne le 7 janvier 2010, dernière modification le 23 août 2010.

Par Étienne Verhoeyen

SOURCES : D. Peukert, Die KPD im Widerstand, Wuppertal, 1980. — Office des Etrangers (Bruxelles), dossier no. 1395075, E. Lambert. — L. Borgersrud, Die Wollweber-Organisation und Norwegen, Berlin, Dietz Verlag, 2001. — Archives du Royaume à Beveren, PK Antwerpen 2001 C, dossiers nos. 1790, 1861, 1892 et 3646. — Politisches Archiv des Auswärtigen Amtes, Pol. Geheim 8, Sabotage-Akte auf deutschen Schiffen, 12.7.1938-1.12.1939, Antwerpen, Geheim 1/3). — Bundesarchiv Berlin, Z/C 10467 tome 2, Urteil gegen E.A.D. Lambert, 12.7.1943.

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