THORNE William James

Né le 8 octobre 1857 à Birmingham ; mort le 2 janvier 1946 à Londres ; socialiste et syndicaliste.

L’enfance de « Will » Thorne, comme celle de tant d’autres de ses contemporains, a été marquée par la misère. Son père, un ouvrier briquetier alcoolique et violent, est tué par un maquignon quand Will a sept ans et la famille qui vivait déjà dans la pauvreté doit faire appel pendant un temps à l’assistance publique. Dès l’âge de six ans, Will avait commencé à travailler dix heures et demie par jour. Après avoir été manoeuvre sur divers chantiers, il finit par entrer à l’usine à gaz de Saltley, près de Birmingham, et c’est là qu’il entame sa première action revendicative et obtient, avec le soutien de ses camarades, le principe du repos hebdomadaire pour les gaziers.

A vingt-deux ans, il épouse Harriet Hallam, la fille d’un ouvrier radical de l’usine : à cette date il ne sait ni lire ni écrire, et sa femme est dans le même cas que lui, si bien que les deux époux font une croix sur le registre des mariages en guise de signature. Deux ans plus tard, Thorne part à pied chercher du travail à Londres mais revient au bout de quelques mois. Il retourne à Londres pour l’hiver, trouve une place à l’usine à gaz de Beckton et s’installe dans l’East End, à Canning Town, où il fait venir sa femme et ses trois enfants.

En 1884, Thorne adhère à la section de Canning Town de la Social Démocratie Federation dont il devient un propagandiste actif, faisant son apprentissage d’orateur dans les meetings en plein air. De même que beaucoup d’autres ouvriers socialistes, il subit la marque de Hyndman*, ce qui explique sa fidélité à la SDF à laquelle il continuera d’appartenir même lorsqu’elle aura cessé d’influencer le mouvement ouvrier. C’est aussi à la SDF qu’il rencontre Eleanor Marx* qui lui apprend à lire et à écrire (en 1898, il sera très affecté par le suicide de la jeune femme).

Mais c’est surtout sur le plan syndical que Will Thorne a joué un rôle marquant. En effet, la fin des années 1880 est favorable à l’organisation des ouvriers sans qualification professionnelle, jusqu’alors négligés par les syndicats. Boom économique, plein emploi, impact des idées socialistes : autant de facteurs propices à une mobilisation massive des manœuvres. D’ailleurs, depuis quelques années, ici ou là, de petits groupes d’ouvriers non qualifiés s’étaient constitués en unions. Mais il faut attendre 1889 pour que se produise une grande poussée syndicale. C’est le mouvement dit du « nouvel unionisme », dans lequel Will Thorne, avec l’ardeur de ses convictions socialistes, se place au premier rang. Le 31 mars 1889, à son instigation, se tient un meeting des gaziers de l’East End ; à l’issue de la réunion à laquelle participe aussi Ben Tillett*, est créée l’Union nationale des ouvriers du gaz et des manœuvres qui deviendra plus tard le syndicat des employés municipaux (National Union of General and Municipal Workers). En l’espace de quinze jours, la nouvelle union enregistre trois mille adhésions et obtient la journée de huit heures sans même avoir recours à la grève. En juin, on compte quarante-quatre sections londoniennes et plus de vingt en province. Thorne est élu secrétaire du nouveau syndicat qui prend pour slogan : « Un homme, une carte ; et à chacun sa carte », ce qui signifie que tout détenteur d’une carte syndicale doit pouvoir travailler là où il y a un emploi disponible — politique qui entraîne un conflit avec le syndicat des dockers (fondé à la suite de la célèbre grève de l’été 1889) à la ligne beaucoup plus exclusive.

Le syndicat des gaziers s’étend rapidement à travers la Grande-Bretagne. Comme il regroupe plusieurs métiers, il résiste mieux que la plupart des autres jeunes syndicats aux contre-attaques du patronat dans la première moitié des années 1890. Une série de grèves particulièrement violentes avaient éclaté dans les deux années qui avaient suivi la création du syndicat (c’est à l’issue de l’une d’entre elles, qui a un grand retentissement, la grève des gaziers de Leeds, qu’Engels offre à Thorne un exemplaire du Capital, avec cette dédicace : « Pour Will Thorne, vainqueur de la bataille de Leeds, avec le salut fraternel de Frederic Engels »).

Thorne assurera le secrétariat général du syndicat pendant quarante-cinq ans. Depuis 1890, son ascendant est considérable au sein du TUC : entré en 1894 à la commission parlementaire, il la préside par deux fois, en 1896-1897 et en 1911-1912 ; à partir de 1912 il siège au conseil général et cette même année, il préside le congrès annuel.

Une particularité de Thorne, c’est que son adhésion à la SDF marxiste semble n’avoir jamais pesé sur l’attitude que manifestent à son égard les autres trade-unionistes et les militants travaillistes. Il est vrai qu’il tenait, bien avant la Première Guerre mondiale, des positions fort modérées. Après avoir siégé de 1891 à 1900 au conseil municipal de West Ham, il tente d’entrer au Parlement lors des élections législatives de 1900. Mais il lui faut attendre les élections suivantes, en 1906, pour y parvenir : il est alors le seul député SDF des vingt-neuf ouvriers élus sous les auspices du Comité pour la Représentation du Travail (Labour Representation Committee) à la Chambre des Communes (il représentera une circonscription de West Ham jusqu’à sa retraite en 1945).

Durant cette période Thorne voyage fréquemment à l’étranger comme délégué du syndicat des gaziers. Mais alors que sa formation marxiste lui avait fait d’abord adopter une ligne internationaliste, il partage dans les années qui précèdent 1914, la position germanophobe d’Hyndman. Aussi se range-t-il, quand la guerre éclate, dans le camp des « patriotes » ; il apporte son soutien à l’effort de guerre et approuve la participation des socialistes au gouvernement. En 1917, il accompagne une délégation officielle en Russie.

La carrière de Will Thorne illustre bien l’évolution de nombre de dirigeants socialistes et syndicalistes de cette période. Pionniers des luttes révolutionnaires dans un premier stade, ils s’intègrent ensuite peu à peu dans la société ; les mémoires de Thorne publiés sous le titre « Mes combats » (1925) retracent justement cet itinéraire d’un militant dont les positions radicales s’émoussent en passant progressivement de l’action révolutionnaire au réformisme : autobiographie comparable à celle de David Kirkwood, militant révolutionnaire écossais, qui évoque lui aussi les effets émollients du parlementarisme et de l’atmosphère de la Chambre des Communes sur les consciences de classe les plus intransigeantes.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article75864, notice THORNE William James, version mise en ligne le 11 janvier 2010, dernière modification le 11 janvier 2010.

ŒUVRE : My Life’s Battles (Mes Combats), Londres, 1925.

BIBLIOGRAPHIE : H.A. Clegg, A. Fox et A.F. Thompson, A History of British Trade Unions since 1889, vol. 1, 1889-1910, Oxford, 1964. — H. Pelling, The Origins of the Labour Party : 1880-1900, Londres, 1954, éd. révisée, Oxford, 1965. — G.H. Radiée, Will Thorne : Constructive Militant, Londres, 1974. — F. Bédarida, Will Thorne, (« Les Inconnus de l’Histoire »), Paris, 1986. — Dictionary of National Biography, 1941-1950. — Joyce Bellamy, John Saville (éd.), Dictionary of Labour Biography, t. I.

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