ROSMER Alfred. Pseudonyme de GRIOT André Alfred (version DBK)

Par Pierre Broué

Né le 23 août 1877 à Patterson (États-Unis), mort le 6 mai 1964 à Créteil (Seine, Val-de-Marne) ; employé de mairie, correcteur, journaliste, collaborateur de La Vie ouvrière ; membre du CRRI (Comité pour la reprise des relations internationales) puis du Comité pour la IIIe Internationale ; membre du « Petit bureau » de l’Internationale communiste ; exclu du PC pendant la bolchevisation ; plus tard, collaborateur de La Révolution prolétarienne et de différents organes trotskystes.

Le père d’André, Alfred Griot était coiffeur, émigré aux États-Unis. La famille revint en France en 1884. Le père ouvrit un salon à Montrouge, où le garçon, qui avait étudié l’anglais, fréquenta l’école communale jusqu’à seize ans et passa le brevet. Après avoir fait de « petits boulots », à dix-huit ans, reçu à un concours, il devint expéditionnaire à la mairie du XIVe arr.

Grand lecteur, lisant et parlant bien l’anglais, mal le russe, il s’intéressait à la vie littéraire et artistique et surtout au théâtre. La critique théâtrale lui ouvrit les Temps Nouveaux en 1906, puis La Vie ouvrière. (1910), et La Bataille syndicaliste (1911). Il avait emprunté le pseudonyme de Rosmer à un personnage d’Ibsen.

D’abord dreyfusard, il était devenu anarchiste sous l’influence d’Amédée Dunois, puis rejoignitles Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes. En 1910, il se considérait comme un syndicaliste révolutionnaire, avec Pierre Monatte, qu’il avait connu par Dunois, et W. Z. Foster dont il avait été interprète lors de son séjour à Paris. En 1912, quand Dunois se rallia au socialisme, Rosmer abandonna son emploi et devint journaliste appointé à La Vie ouvrière.

Au cours de ces années, sûrs de la faillite du socialisme et du syndicalisme réformistes, les camarades de Rosmer, à la VO, vrai centre international, étaient convaincus que la révolution était proche. Ce fut la guerre qui éclata. Plus dure fut la chute.

Face à la vague de capitulations qui entraînait leurs proches, Rosmer et Monatte sabordèrent La Vie ouvrière, publiant seulement des « Lettres » puis, à partir de la fin de 1914, Rosmer ayant retrouvé du travail, s’attachèrent à rassembler les éléments fermes, tâche difficile sous la menace d’une mobilisation individuelle, à laquelle il ne put échapper.

Les syndicalistes qui se réunissaient aux « jeudis de la VO » reçurent le renfort de Trotsky et ses amis de Naché Slovo, socialistes russes antiguerre. Les deux hommes se lièrent d’amitié. Rosmer et Trotsky , correspondant de presse, firent un voyage dans le Nord. Ensemble, ils trouvèrent des amis d’idées chez les socialistes : Bourderon et Amédée Dunois, puis Loriot*. Des jeunes arrivaient, révoltés contre la guerre, comme Raymond Lefebvre*.

Rosmer, avec Trotsky , participa à la préparation de Zimmerwald à laquelle il ne put prendre part. Mais, par la Lettre de la VO, il fut à la source des comptes rendus, avec celle qui devint son inséparable compagne, Marguerite Thévenet.

Après la fin de la guerre, il y eut de grands mouvements ouvriers mais le désordre et l’opportunisme parlementariste étouffaient selon lui les velléités d’organisation et de centralisation. Chacun tirait de son côté et Merrheim, chez les syndicalistes, Jean Longuet, chez les politiques, avaient changé decamp. Rosmer se sentait impuissant. À ce moment pourtant, la création de l’Internationale communiste donna l’axe sur lequel reconstruire le mouvement révolutionnaire. Le 2 mai 1919, l’assemblée générale du CRRI décida de devenir Comité pour la IIIe Internationale. À la fin de l’année, il fallait quel-qu’un pour aller à Moscou. Ce fut Rosmer, à cause de sa connaissance des langues, de l’amitié, de sa disponibilité.

Il a raconté ce voyage. C’est en route qu’il apprit la proche tenue du IIe congrès. Trotsky lui reprocha plaisamment de s’être bien fait attendre. Il était ébloui : « Nous avons touché le plus haut de nos buts : la foi internationaliste, que nous avions gardée intacte durant l’entre-massacre des prolétaires, trouva sa récompense quand surgit la nouvelle Internationale. » Il fut coopté à l’Exécutif et au « Petit bureau », alors qu’il n’y avait pas encore de Parti communiste en France.

Il resta quinze mois à Moscou, de juin 1920 à octobre 1921, y fit de fréquents séjours jusqu’en 1924. Il participa aux réunions de l’Exécutif, aux congrès de l’Internationale, au congrès des peuples d’Orient, aux conférences de Berlin et Hambourg dans la délégation de l’IC. Fondateur de l’ISR il revint pour ses congrès. Il avait visité le front dans le train de Trotsky , rencontré Rakovsky* à Kharkov, s’était réconcilié avec l’idée de « parti ». Il avait pris contact avec les anarchistes russes, proposa la légalisation d’un de leurs groupes. Il parla au nom de l’Internationale sur la tombe de Kropotkine.
En 1924, dirigeant du PCF, chargé de l’Humanité, il ne connut que mal et tard les conflits dans le PC russe. Humbert-Droz* envisageait de faire de lui le secrétaire général, mais les hommes de Zinoviev*, utilisant la direction française Treint* et S. Girault*, réussirent à l’isoler. Il comprit alors, trop tard, le sens de la campagne contre Trotsky et pour la « bolchevisation ». Avec Delagarde et Monatte, il fut exclu du PC pour une « lettre ouverte » dans laquelle ils stigmatisaient la destruction de la démocratie interne sous le couvert de la « bolchevisation ».

Il fonda avec Monatte La Révolution prolétarienne, que Trotsky désavoua. Il mena campagne contre la répression en URSS mais n’approuva jamais l’alliance avec les zinoviévistes qui avaient été en France les « bolchevisateurs », champions de la lutte antitrotskyste.

Appelé par Trotsky au moment de son expulsion, il se rendit à Prinkipo auprès de l’exilé, puis entreprit une tournée en Europe et organisa une conférence internationale. Mais il fut très vite débordé par les conflits fractionnels à l’intérieur de l’Opposition de gauche, en particulier avec le groupe de Raymond Molinier, et abandonna toute activité en 1932. Il reprit contact avec Trotsky en 1936, devint très proche de son fils Lev Sedov qu’il aida dans le Contre-procès et l’enquête sur les procès de Moscou, puis sur les assassinats de Landau, Andrés Nin et Ignace Reiss. En 1939, Marguerite et lui conduisirent au Mexique le petit-fils de Trotsky , Sieva Volkov, séjournèrent plusieurs mois dans la famille, fréquentant aussi Ramon Mercader, et quittèrent le Mexique peu avant l’assassinat.
Aux États-Unis de 1940 à 1946, puis en France, malgré le vol de ses archives par les Allemands, il écrivit Moscou sous Lénine et reprit Le Mouvement ouvrier pendant la guerre, présenta et annota plusieurs livres de Trotsky . Il demeurait ferme sur ses positions internationalistes, rejetant toute forme d’union sacrée, veillant jalousement à ne pas se compromettre avec le « parti américain » ou le « parti atlantique », se réjouissant de tout ce qui affaiblissait le stalinisme, s’indignant de toute identification entre Staline et Lénine . Il mourut le 6 mai 1964.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article76019, notice ROSMER Alfred. Pseudonyme de GRIOT André Alfred (version DBK) par Pierre Broué, version mise en ligne le 24 janvier 2010, dernière modification le 24 janvier 2010.

Par Pierre Broué

ŒUVRE : Le Mouvement ouvrier pendant la Guerre. De l’Union Sacrée à Zimmerwald, tome I, Paris 1936 et II, Paris, 1953. — Moscou sous Lénine. Les origines du communisme, Paris, 1953.

SOURCE : Christian Gras, Alfred Rosmer et le mouvement révolutionnaire international, Paris, Maspero, 1971.

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